Et pourtant, le nombre de caméras offrant cette définition parmi les settings de formats vidéo proposés ne cesse de grandir, gagnant toutes les gammes. Citons dans cet éventail la Sony Venice 2 (à 8,6K), la Blackmagic Ursa Mini Pro 12K (jusqu’à 12K comme son nom l’indique !), le Nikon Z9 ou les action-cams VR telles que l’Insta360 Pro II. On voit ainsi que tous les types de production sont ciblés. Pour les visionner, l’offre en termes de moniteurs s’accroît tout autant et même les grandes surfaces comptent à leurs catalogues des téléviseurs adaptés à cette dimension d’image.
Alors, est-ce un simple argument de vente ou cela répond-il à un besoin, voire une avancée dans le monde de l’audiovisuel au sens large ?
Pour tenter d’y répondre, je vais distinguer trois intérêts de ce format aujourd’hui :
- La production en 8K ;
- La captation en 8K ;
- Le capteur 8K.

La production en 8K
Commençons donc par la production : y a-t-il un intérêt aujourd’hui à produire du contenu d’une telle dimension ? Je vous entends vous écrier : « Commençons déjà par regarder de la 4K correctement ! ». Certes, mais…
Pour rappel l’Ultra-HD, communément appelée 4K, est d’une taille de 3840×2160 pixels, soit quatre fois plus petite que celle d’une image 8K. La « vraie » 4K faisant 4 096 pixels de large pour la même hauteur, elle est d’un ratio un peu plus large que le traditionnel 16/9e et est de ce fait moins courante. Il est désormais possible de visionner de plus en plus de films, documentaires et grands événements sportifs en Ultra-HD, essentiellement sur les plates-formes OTT pour peu que l’on ait un écran adapté et un débit Internet suffisant. C’est ainsi le format qui tend à s’imposer dans tous les types de productions.
Toutefois, la télévision classique continue d’émettre en HD, à savoir avec une image de 1920×1080 pixels, donc quatre fois plus petite que l’Ultra-HD et seize fois plus petite que la 8K. Quand on bascule cette image HD en vertical, on obtient naturellement une définition de 1080×1920 pixels qui correspond aux écrans de nos smartphones, sur lesquels on passe entre quatre et six heures par jour à regarder des vidéos sur divers réseaux sociaux et que l’on tient verticalement l’essentiel du temps. Ce format vertical est donc devenu un des incontournables de la production audiovisuelle, qu’elle soit médiocre et gratuite (je filme mon chat dans ma cuisine avec mon téléphone) ou très léchée avec des budgets à sept chiffres (à l’exemple des lives de la fashion week). Notons que cette image de 1 920 pixels de haut rentre parfaitement dans une 16/9e en Ultra-HD qui mesure 2 160 pixels verticaux. On peut ajouter à cette liste les déclinaisons carrées et 4/5e, de dimensions généralement inférieures à celles de l’Ultra-HD, et l’on obtient ainsi un éventail des différents formats vidéo utilisés de nos jours. On remarque alors que toutes ces tailles d’images demeurent très inférieures à celle de la 8K.

La pérennité
Alors pourquoi créer du contenu dans un format qui ne pourra pratiquement pas être diffusé et encore moins regardé puisque peu nombreux sont les foyers équipés d’écrans de cette définition ? La première réponse qui me vient à l’esprit c’est celle de la pérennité.
Il suffit de regarder une archive télévisuelle pour se rendre compte que nos exigences en termes d’image et de son ne cessent de croître : cela nous est devenu pénible de regarder des vidéos de si piètre qualité alors qu’elles nous satisfaisaient pleinement il y a à peine quelques décennies (voire années).
On peut donc facilement imaginer que le même destin menace nos productions actuelles, d’autant plus que l’accélération des avancées technologiques ne semble pas vouloir ralentir. Un téléphone standard produit aujourd’hui des images d’une définition incomparable à celle des Betacam SP de l’époque (pour un prix tout aussi incomparable d’ailleurs, mais c’est un autre sujet). Loin de moi l’idée de prétendre que seul le nombre de pixels assure la qualité d’une image, mais pour le sujet de cet article c’est la donnée qui nous intéresse.
Toutes les productions n’ont pas vocation à passer les époques, mais pour certaines cela fait clairement sens. Je pense notamment aux grands événements, qu’ils soient sociaux, culturels ou sportifs, dont on sait qu’ils prennent instantanément le statut d’archives. Citons par exemple le défilé du bicentenaire de la Révolution française qui avait été une superproduction télévisuelle, ou dans un autre registre une finale de Coupe du monde de football.
On sait que les images de ces grandes réunions populaires marquent une époque et sont amenées à être revisionnées dans le futur, alors autant les capter avec la meilleure qualité possible du moment. Ne négligeons pas non plus l’effet « waouh » que cela peut avoir pour un événement d’annoncer que leur production est assurée dans un format exceptionnel, même si peu de personnes peuvent en bénéficier sur l’instant. La qualité de la couverture audiovisuelle participe à l’aura de son sujet.
En dehors des sujets liés à une actualité, la question de la pérennité concerne aussi bien sûr le film de nature. Il a pour vocation de présenter les beautés de notre planète, à travers certaines espèces et paysages, mais aussi d’attester de son état à un instant T. L’orang-outan que l’on filme aujourd’hui dans la jungle de Bornéo pourra-t-il encore être observé dans quelques décennies ? Combien de temps encore va perdurer ce glacier alpin ? Pour éviter que ces témoignages ne tombent trop rapidement dans l’oubli, il peut être intéressant de les créer dans le meilleur format disponible, afin qu’ils puissent être regardés encore dans les décennies à venir. C’est ce que font les acteurs du secteur, dont bien sûr la BBC mais aussi en France The Explorers, qui proposent des documentaires en 8K pour apporter leur contribution à « l’inventaire de la planète ».
La rentabilité d’un film, qui a vocation à être vendu et distribué, est liée à sa durée de vie. En produisant dès maintenant dans les formats du futur, on s’assure de pouvoir proposer le contenu pendant des années, alors que si on crée aujourd’hui un produit en HD on le condamne à une existence assez courte.
D’autres utilisations spécifiques sont faites de ces grandes images, comme les visites virtuelles. En proposant une définition suffisante le spectateur peut aller consulter un détail dans une pièce ou sur une œuvre tout en conservant une qualité visuelle satisfaisante. L’intérêt pour la VR et le visionnage de vidéos à 360° sur un casque est tout aussi évident, puisqu’un excellent piqué vient renforcer l’immersion. C’est donc naturel qu’un fabricant comme Insta360 propose déjà un modèle dans cette catégorie.
N’oublions pas non plus que toute la consommation de contenu audiovisuel ne se fait pas sur petit écran (les téléviseurs) ou mini écran (les smartphones). Les salles obscures continuent d’attirer des spectateurs et il est intéressant pour les projections sur très grands écrans de bénéficier de la plus grande définition possible.
La production de contenu 8K fait déjà sens pour ces cas spécifiques et ne va sans doute pas cesser de conquérir d’autres types de productions.

La captation en 8K
Continuons maintenant avec la captation : a-t-on intérêt à tourner des images en 8K ? Comme nous venons de le voir, le type de productions amené à proposer du contenu dans une telle définition est encore très réduit. Toutefois, enregistrer des images plus grandes que celles de notre produit fini a déjà grandement fait ses preuves. En effet, voilà des années que l’on tourne en Ultra-HD pour des films qui seront montés et diffusés en HD, donc il paraît logique de suivre la même démarche en tournant des images en 8K à destination d’un produit en UHD puisque c’est ce format qui tend à se généraliser sur tous les types de productions.
L’intérêt d’avoir une image quatre fois plus grande est évident, puisqu’il est alors possible de la recadrer sans aucune perte de qualité. Cela permet d’ajuster légèrement un cadre, de redresser un horizon si nécessaire, mais surtout cela offre la possibilité d’avoir plusieurs valeurs de plans à partir d’une image unique. Avec une seule caméra on obtient donc la possibilité de filmer une interview dans un plan taille et dans un gros plan, mais aussi de capturer une séquence en plan serré et en plan large pour en présenter le décor. Cela prend tout son sens quand il s’agit d’un animal dans son environnement ou d’un personnage dans un paysage grandiose. Ces scènes ne peuvent pas toujours être reproduites pour les prendre sous différents angles, donc c’est un véritable atout de pouvoir capturer l’action avec plusieurs valeurs, car cela va considérablement enrichir le montage.
On a évoqué précédemment les formats verticaux qui se généralisent de plus en plus. Aujourd’hui on ne propose plus à un client une vidéo mais plutôt un plan de production englobant un film « long » en 16/9e et toutes les déclinaisons adaptées aux différentes plates-formes. Bénéficier d’une grande image horizontale pour en extraire une version verticale fait alors sens, même si l’on peut se dire : « Tous ces pixels pour finir sur un écran de six pouces ! ». Qui peut le plus peut le moins.
Une autre exploitation pertinente des images 8K et des possibilités de recadrage que leur dimension offre est celle faite par la société Pixellot, représentée en France par Get-Live. Il s’agit d’une tour équipée de quatre caméras avec capteurs 8K. En se basant sur l’intelligence artificielle et des analyses de scénarios, le système est capable d’effectuer automatiquement la captation live d’une compétition sportive. C’est la très grande définition de base qui permet d’assurer cela, en pouvant varier les échelles de plan et se recentrer sur un athlète ou une action sans perte de qualité. Une application permet même aux spectateurs de faire ce choix eux-mêmes pour ne suivre que le joueur qui les intéresse, en ne gardant qu’un flux HD issu de l’image 8K. Une technologie rendue possible par ce grand format.

Les caméras et les objectifs progressent considérablement en termes de stabilisation, et les gimbals viennent offrir la possibilité de filmer des travellings fluides même pour des budgets très réduits. Néanmoins, il arrive encore souvent que l’on ait besoin de stabiliser un plan en postproduction, ce qui a pour effet de zoomer dedans. Pouvoir le faire dans une image plus grande que celle de la timeline permet encore une fois de procéder sans détériorer la qualité.
Une autre application que je vois au fait de filmer des images de très grande définition ne va pas réjouir nos amis photographes. Quand une image extraite d’une vidéo fait huit mille pixels de côté, elle peut concurrencer celles créées par une personne dédiée à l’image fixe. Il risque de devenir encore plus difficile pour ce marché déjà en difficulté de justifier la présence d’une personne supplémentaire sur les tournages, mais on peut espérer que cela ne touchera pas les nombreuses personnes de talent de ce secteur.
Le capteur 8K
Nous arrivons au troisième et dernier intérêt potentiel du 8K, cette fois celui d’avoir un capteur de cette définition. Si l’on choisit de tourner en 4K, soit avec une image quatre fois plus petite que celle du capteur 8K, on bénéficie à nouveau des avantages de cette grande dimension. Par exemple, on peut activer une stabilisation dans la caméra cette fois, qui « crop » un peu l’image selon le même principe que celui de la postproduction, et profite alors des grandes marges pour réduire les vibrations sans détériorer la qualité.
On peut aussi choisir de ne pas utiliser tout le capteur mais de n’exploiter que les pixels correspondants à la définition dans laquelle on tourne. Cela a pour effet d’appliquer un coefficient aux focales et ainsi de transformer une optique standard en téléobjectif. Prenons l’exemple du 100-400 mm de Nikon : monté sur le Z9 cela équivaut à tourner en Ultra-HD avec un équivalent 230-860 mm sans avoir alourdi son sac, ce qui ouvre de nouvelles perspectives dans l’animalier ou le sport, pour ne citer que ces genres.
Mais surtout, profiter d’un capteur 8K pour tourner en 4K garantit une qualité d’image exceptionnelle, puisque chaque pixel est créé à partir de quatre adjacents. C’est la technique d’oversampling ou suréchantillonnage 8K, dans laquelle le processeur est capable de tirer parti de tous les pixels du capteur pour reproduire avec précision les textures les plus détaillées, offrant des images d’un piqué incomparable. Bénéficier d’un capteur d’une telle définition est donc un vrai atout, car même sans tourner dans le format le plus grand on améliore le rendu de nos images.
On le voit, même si les intérêts du 8K en termes de production de contenu sont aujourd’hui encore limités à certaines applications spécifiques, les possibilités que cette définition offre pour la captation sont indéniables, et même pour une utilisation en 4K le gain de qualité induit par un si grand capteur est évident.
Le stockage de ces données gagne encore en volume et le traitement en postproduction des fichiers vidéo de très grand débit nécessite le plus souvent un transcodage en proxy, mais il serait dommage de se priver de ces avancées pour ces raisons. C’est vrai que l’annonce du 8K peut sembler un argument de vente pour certains produits, notamment les téléviseurs grand public pour lesquels on peut se demander quel contenu va être visionné sur quel support.
Néanmoins, il serait dommage aujourd’hui de ne pas s’intéresser à cette définition, qui offre une réelle avancée dans la création visuelle, permet l’éclosion de nouveaux outils, et qui va sans aucun doute se répandre de plus en plus dans tous les types de productions. L’offre en matière de caméras 8K ne cesse de croître, pour tous les budgets, alors profitons-en.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #45, p. 14-18