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Sur le tournage du film « Les hautes herbes », production Making Prod. © Celine Nieszawer Jérôme Bonnell, Haïga Jappain, Pascal Lagriffoul et Christine Catonne

La folle reprise des tournages

Si les tournages de séries promettent d’être encore nombreux, les chaînes et les plates-formes ayant besoin de contenus, ceux des longs-métrages de cinéma ne peuvent que diminuer. Les distributeurs ayant levé le drapeau, les gros films tels qu’Astérix ont été reportés sans date précise en 2021. Entre mois de totale inactivité et pic exceptionnel du nombre de tournages, retour sur 2020, une année marquée aussi par un retour des tournages publicitaires dans l’Hexagone.

Cette année 2020 restera à jamais dans les mémoires. « Entre juillet et août, nous avons livré quarante-trois téléfilms et vingt-cinq longs-métrages. Je n’ai jamais vu un calendrier comme cela. On ne trouvait plus un technicien de disponible, ni de matériel », confie François Chenivesse, commercial en charge des études et du développement chez Transpalux. Du jamais vu en vingt-cinq ans de carrière.

Des chiffres exceptionnels confirmés par TSF : « Nous étions à une vingtaine de tournages fin juin, à vingt-cinq projets en juillet, mais jusqu’au 15 juillet nous avons géré les fins de tournages. Puis mi-juillet, sont entrés en production les premiers films post-covid. Dès le mois de septembre, l’activité a explosé avec vingt-cinq films. Aujourd’hui à cette date, nous avons quarante-deux films en tournage (à 50/50, longs métrages et séries). La tendance est très forte jusqu’à la fin novembre et jusqu’à Noël. Le marché marquera une pause classique sur janvier et février », détaille Frédéric André, directeur général adjoint du groupe.

Même si à un moment, l’idée du rapatriement des projets dans les studios a pu émerger, elle n’a pas duré. « Au déconfinement, tout le monde m’appelait en pensant que les studios allaient être pris d’assaut. C’était une erreur ; les films en tournage extérieur n’ont pas toujours les moyens économiques de pouvoir être tournés en studio où il faut tout construire. Cette interrogation ne s’est pas concrétisée », raconte Pascal Bécu, directeur des studios de Bry-sur-Marne (Transpa).

De son côté, Pascal Bécu a eu cet automne une période somme toute assez classique en termes de volume de tournage, grâce a un effet collatéral de la pandémie : « Nous avons alors vu arriver dans nos studios des films publicitaires qui habituellement délocalisent à 90 %, depuis des années ! Ce sont des clients dont nous n’avions plus l’habitude. Tous les studios parisiens ont bénéficié de ces tournages réalisés en France. Ce n’était pas arrivé depuis des années : il y a vingt ans, l’activité des studios se scindait à 50 % entre les longs-métrages de cinéma et 50 % les films publicitaires. Elle était tombée en dessous de 10 % depuis l’ouverture des pays de l’Est », déclare-t-il. « Nous ne savons pas combien de temps cela va durer, mais tant que les voyages sont compliqués, ce marché est revenu en France. Cela a compensé l’arrêt ou le décalage des longs-métrages ».

 

Une lente reprise : l’écueil des assurances

Le 16 mars, après les annonces du président de la République, tout s’est arrêté du jour au lendemain. « Nous avons confiné avec le studio plein : nous avions à l’époque des tournages en cours de séries, nous attaquions des projets tels qu’Astérix et Obélix : l’empire du milieu, de Guillaume Canet, Big Bug de Jean-Pierre Jeunet (produit par Eskwad pour Netflix). Nous étions en route jusqu’à l’automne… », explique Pascal Bécu.

Même son de cloche du côté de TSF : « Le 16 mars, vingt-deux tournages (longs-métrages, séries et téléfilms) étaient en cours de production. Cela correspondait à une situation classique pour cette saison car, habituellement, l’activité monte en charge à partir de mars. Quand la Covid nous est tombée dessus, tout s’est figé. Les 135 collaborateurs de TSF ont été placés en chômage partiel et l’entreprise a fermé. Pendant deux mois, il ne s’est rien passé, l’entreprise a fait zéro chiffre d’affaires entre mi-mars et mi-mai », déplore Frédéric André.

Alors que les producteurs vivaient comme l’ensemble des secteurs culturels ce passage à vide, « ce dernier a été largement amorti grâce aux mesures de chômage partiel, aux exemptions de cotisations patronales et à la possibilité accordée par le CNC d’utiliser une partie du fonds de soutien disponible (30 %) même s’ils n’y ont pas touché », indique Valérie Lépine-Karnik, déléguée générale de l’Union des producteurs de cinéma (UPC).

Avant que l’activité reprenne de façon frénétique, Frédéric André a en effet dû ajuster les violons en matière d’assurance. Car sans elle, point de tournage de cinéma. Or entre la profession et les compagnies d’assurances, aucun dispositif pour assurer la reprise des tournages n’avait été acté. « Le temps que le fonds de garantie de l’État soit mis en place, elles ne voulaient pas assurer les tournages, nous avons remis les collaborateurs en chômage partiel. La reprise effective des tournages a été le 2 juin », soupire Frédéric André.

Après un moment de flottement et l’intervention des pouvoirs publics, via le fonds du CNC (100 millions d’euros), les assurances ont mis au pot, sous condition. « Elles ont mis une clause : afin d’être indemnisé, 25 % du tournage devait être dépassé… C’est une épée de Damoclès au-dessus des productions qui peut pousser à des dérives pour entrer dans les cases des assurances. C’est toujours ce protocole qui est appliqué », détaille François Chenivesse.

Quoi qu’il en soit face à cette frénésie de tournages, les cas Covid, sans être très nombreux, se multiplient. « Nous avons quelques arrêts de tournage. En fait, les textes peuvent être utilisés comme chacun l’entend. Un directeur de production, si un technicien ne se sent pas bien, peut lui demander de faire un test rapide, très cher. Normalement, selon le secret médical, le résultat peut ne pas être divulgué par l’intéressé. Comment fait-on ? », souligne-t-il.

Les loueurs ont aussi à gérer les immobilisations de tournage, facturé ou pas selon la politique commerciale de chacun, les productions faisant alors appel aux assurances.

 

Un protocole sanitaire bien appliqué

Alors que le déconfinement commençait le 11 mai, plusieurs freins sont rapidement apparus, empêchant la reprise des tournages. « Après le confinement, il y a eu une période hésitante, nous avons repris le travail sur le site de Gennevilliers et ceux de province, de façon graduée dès le 1er juin. Les équipes de tournages étaient pressées de reprendre, mais deux problèmes se sont rapidement posés : le manque de protocole sanitaire et la question des assurances », souligne François Chenivesse.

Côté protocole sanitaire, chacun a proposé ses recommandations entre nettoyage à l’ozone (utilisé par les loueurs de véhicules) ou au spray, avant que le guide des préconisations de sécurité sanitaire pour les activités de la production audiovisuelle, cinématographique et publicitaire du CCHSCT ne soit publié à la fin du mois de mai. « Seules les séries en studio, telles que Scènes de ménage et En famille ont redémarré dès le 25 mai avec des protocoles sanitaires mis en place par les productions et des adaptations techniques. Des séries comme Un si grand soleil ont eu besoin de reprendre vite car ce sont des diffusions quotidiennes », reprend-il.

Un constat que valide Pascal Bécu. Dès le 16 mai, les séries à terminer comme Grand Hôtel ont recommencé à travailler. « Nous avons repris la préparation des décors de Huis Clos, saison 2 pour Arte », souligne-t-il. « In fine, aucune préconisation n’a été faite pour les loueurs. Sur les tournages, il faut tout essuyer toutes les deux heures, ce qui est juste une lubie totale, impossible à tenir. Pour tout ce qui est matériel électrique sur lequel il y a des interventions manuelles, nous les passons au spray dévirussant. Pour tout ce qui est manipulé avec des gants, nous ne faisons rien de plus », détaille-t-il. Chacun s’est organisé à sa façon, ainsi, TSF a mis en place un système de tentes avec des machines qui désinfectent le matériel en une heure trente. « Il y a plus de petits moniteurs, moins de personnes sur le plateau », ajoute Frédéric André.

« Nous vivons tous masqués, toutes les mesures de distanciation sont appliquées. Les équipes de tournage sont assez rigoureuses et, au regard du nombre de tournages en cours, les incidents d’interruption de tournage sont rares. Pour l’instant, nous en avons moins de dix. Dès qu’il y a un doute sur un technicien, il est remplacé, mais c’est interrompu quand c’est un comédien ou un réalisateur qui est touché. Foncièrement, l’organisation du travail n’a pas changé », indique-t-il.

D’un avis général, la machine n’est pas foncièrement impactée par ces nouvelles conditions de travail. Côté studio, les productions ont leurs propres protocoles, plus ou moins draconiens avec leur référent Covid. « Tout ce qui concerne l’HMC (habillage maquillage costume) a besoin de plus de place, mais sinon le tournage se déroule quasiment normalement, avec toutefois moins de personnes sur le plateau, des horaires décalés pour la déco par exemple. C’est plus strict, mais on ne constate aucun ralentissement de tournage. Il n’y a pas de dépassement ni sur les séries, ni sur les films. Tout le monde s’est adapté. Nous avons de la chance d’avoir de la place, de pouvoir isoler les productions les unes des autres, éviter que les gens se croisent », précise Pascal Bécu. « Nous ventilons le plateau. Une équipe est dédiée à la désinfection des parties communes, cela implique un coût non négligeable ».

 

Une activité jamais connue mais incertaine

Si la reprise s’est faite en douceur, cet automne, l’activité n’a jamais été aussi forte. « Nous avons une flotte de 270 camions techniques, tous sortis, pour des tournages de productions françaises. Les tournages étrangers sont reportés sine die. Nous avons juste eu quelques jours de tournage d’un film suédois. Seules les séries domestiques des plates-formes se tournent, mais pas les internationales », explique Frédéric André de TSF.

Selon lui, « l’activité de commandes de contenus de la part des plates-formes ne fait que débuter et elle va monter en puissance. Les contenus domestiques nationaux comme Casa Del Papel ou Balle perdue cartonnent partout. Le public est friand de séries venues du monde entier. Le cinéma est résistant, mais les habitudes de consommation sont marquées par cette crise ».

Si le carnet de commandes côté séries est plein, il n’en est pas de même avec les longs-métrages de cinéma. « Beaucoup de films tournés ont été financés en 2019, les distributeurs vont avoir beaucoup de films et ils ne pourront pas tous les sortir. Il va y avoir un coup d’arrêt – je le ressens – sur le premier semestre 2021 », reprend-il.

La question se pose quant à un égratignement probable de la chronologie des médias : les chaînes ayant des obligations d’investissements, la pression risque en effet d’être forte afin que certains films ne restent pas sur les étagères des distributeurs, mais prennent la direction d’une distribution en ligne, directement sur les plates-formes de SVOD, comme cela a été le cas pendant le confinement. Il sera intéressant de voir si le CNC permet à nouveau ces dérogations et que, comme aux États-Unis, le pli se prenne, à l’instar de ce que fait actuellement Disney : proposer ses films sur sa plate-forme Disney +.

Côté studio, le même sentiment est partagé car de nombreux gros longs-métrages ont été décalés : « certains ont repris, d’autres qui étaient encore au stade de préparation n’ont pas repris, ce qui a créé un trou dans le planning. Big Bug n’a redémarré que fin juin, Astérix n’est pas reparti. Tout s’est décalé. Les projets de longs-métrages de fin d’année sont reportés à 2021 », glisse Pascal Bécu.

« Actuellement, nous n’avons plus de tournage de cinéma. Pour l’instant, nous croulons sous le boulot, mais notre planning est fantôme. Je suis incapable de savoir ce qui va se passer à partir de décembre. On sent monter la tension au niveau des productions », confirme François Chenivesse.

Un sentiment partagé par Frédéric André : « Jusqu’à la fin de l’année, nous allons faire un dernier trimestre exceptionnel, après quasiment cinq mois blancs. Cela ne va pas rattraper la perte : il nous manquera entre 20 et 25 % de notre chiffre d’affaires » qui salue, cependant, les mesures gouvernementales, les compensations sur les salles de cinéma et les aides aux distributeurs, exceptionnelles par rapport aux autres pays.

Si la période s’annonce encore compliquée après l’annonce du couvre-feu dans de nombreuses régions, « les rassemblements à caractère professionnel restent autorisés, tout comme les déplacements des personnes s’y rendant. Nous sommes toujours dans un rythme acharné en termes de tournage. Si les carnets de commandes étaient jusqu’à présent pleins jusqu’en décembre, vu l’ambiance actuelle, certains y pensent à deux fois avant d’enclencher leur projet sur novembre/décembre. Je doute toutefois que les projets qui commencent ou en cours actuellement soient annulés. Juridiquement, rien ne s’y oppose et c’est le moment de tourner de nuit dans les rues vides de Paris ! C’est un luxe non négligeable », sourit Stephan Bender, délégué général de Film France.

Selon Jean-Yves Mirski, délégué général de la Ficam : « nous sommes sur des rattrapages de projets qui s’étaient arrêtés lors du confinement ou dont la préparation était très avancée, et très peu de nouveaux sont annoncés. La difficulté actuelle est le financement des nouveaux projets. Malgré l’intensité des tournages, 2020 sera une année entre – 20 et – 25 %, selon les secteurs ; surtout, il n’y a aucune visibilité sur l’année prochaine. Les projets ont du mal à se monter, les producteurs ont du mal à boucler les budgets ».

Pour les industries techniques, une enveloppe de 10 millions d’euros a été annoncée, mais pour l’instant aucun agenda n’est annoncé. En attendant, elles vont continuer à jongler avec des agendas mouvants et naviguer à vue.

 

PLAN FRANCE RELANCE POUR LA FILIÈRE CINÉMA ET AUDIOVISUEL : 165 M€ ANNONCÉS

Sur ces 165 M€, une enveloppe de 60 M€ sera consacrée au réarmement du CNC. Les 105 M€ restants financeront des mesures nouvelles destinées à venir en soutien à toute la chaîne de production. Il s’agit de renforcer l’accompagnement des créateurs, le soutien à la production, la modernisation des industries techniques et le développement de l’internationalisation. La mesure exceptionnelle de compensation par l’État des pertes d’exploitation des salles de cinéma de 50 M€ et le fonds de garantie pour la reprise des tournages lancé en juin (50 M€) ne sont pas intégrés dans ce plan. Les mesures de reprise-relance annoncées en juin et financées par le CNC à hauteur de 11,5 M€ en font, par contre, partie intégrante. Sur ces 165 M€, 12,2 M€ sont affectés à la production cinéma et 10 M€ sont destinés à accélérer la modernisation des industries techniques : « Les enjeux prioritaires seront, outre les studios, la production numérique (postproduction, VFX, animation, création numérique), le développement durable, le travail à distance », indique le CNC.

Pour plus de détails : https://www.cnc.fr/professionnels/actualites/plan-de-relance-des-filieres-du-cinema-et-de-laudiovisuel_1319933

 

PAS DE CLAP DE FIN

Lors de la déclaration du gouvernement, devant l’Assemblée nationale, le 29 octobre, la veille du reconfinement, le Premier ministre Jean Castex a autorisé « le travail préparatoire aux spectacles, les répétitions, les enregistrements et les tournages afin de préparer les activités de demain ». Une phrase qui a rassuré. A l’heure où nous bouclons, la mise à l’arrêt n’est pas à l’ordre du jour…

« Film France, comme lors du précédent confinement, s’attend à des semaines intenses et actives », déclare son délégué général, Stephan Bender. En lien avec les commissions du film du réseau, il est vital de contribuer « au maintien de l’activité sur l’ensemble du territoire métropolitain et outre mer pour répondre aux sollicitations des producteurs français et étrangers, et pour poser les jalons de la période qui suivra ce moment difficile en répondant aux demandes internationales pour des tournages en 2021 ».

Même écho de la part des studios : « Pour le moment , les tournages sont maintenus et autorisés ! Nous restons ouverts ! », confirme Pascal Bécu, directeur des studios de Bry-sur-Marne (Transpa).

Pas d’annulation, reprend François Chenivesse, de Transpalux, « des séries comme Un si grand soleil se poursuivent pour France Télévisions, les autres projets terminent leur tournage. Seules questions en suspens : les dérogations pour se déplacer vers les plateaux d’une région à l’autre et la mobilité des comédiens, habitués à enchaîner les projets ».

De même, « les 43 films et séries en tournage avec les moyens techniques de TSF continuent ! Les 17 projets en préparation et qui sont programmés pour un début de tournage d’ici à la mi-décembre également, pour l’instant, nous n’avons, à date, à déplorer que le report de trois tournages de films publicitaires au titre du mois de novembre », souligne Frédéric André.

Si l’activité pourra continuer, « il sera primordial de mettre la plus grande rigueur dans l’organisation et la mise en œuvre des mesures destinées à éviter la propagation du virus lors de nos activités et y compris les pauses et coupures repas », conclut Didier Carton délégué hygiène et sécurité du CCHSCT cinéma.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #39, p. 48-52. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

 

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