Le récit de tournage de la directrice de la photographie est enthousiaste et joyeux. « Ce fut un tournage libre et sérieux. On s’est amusés en faisant bien notre travail. On a aimé inventer autour de cette contrainte », dit Pascale Marin avec un grand sourire.
Retour sur la préparation et les exigences du médium de diffusion
Diffusée à l’été 2021, Patience mon amour est constituée de trente-et-un mini épisodes de 2 ou 3 mn de Camille Duvelleroy à destination d’Instagram. Produite par Laurent Duret pour Bachibouzouk, la série est destinée à être regardée sur un smartphone sur la chaîne Arte et sur InstaTV.
Sur le fil Instagram, les premières images de l’épisode apparaissent dans un format légèrement plus carré. En cliquant dessus, on bascule sur InstaTV avec un cadre 9/16e. Il s’agissait donc pour Pascale Marin de trouver un outil de prises de vues facilement maniable à la verticale comme un appareil photo et qui ne soit pas un téléphone. En effet, le but était de faire de vraies images avec des choix artistiques de focales et de profondeur de champ.
Après quelques essais, le choix de Pascale s’est porté sur la caméra Blackmagic Pocket 6K que possédait la production. Son ergonomie était la plus adéquate ainsi que son encombrement. Par ailleurs, elle est dotée d’un capteur S 35mm et reçoit des optiques de cinéma ou de photo.
Pascale a bien sûr effectué des essais avant le tournage. Le rendu d’image de la Blackmagic Pocket en mode Cinélook (le plus plat), lui convenait parfaitement, néanmoins, avec son étalonneur, ils ont mis au point une petite Lut d’affichage pour le tournage. Seul bémol, les contrastes de l’image produite par la caméra changent à 1 250 ISO, ils deviennent beaucoup plus forts qu’à 1 000 ou 1 600 ISO.
L’objectif qui a été le plus utilisé lors du tournage fut un zoom photo 24/70mm T2.8 de chez Canon. Mais ce n’est pas tout, il fallait aussi pouvoir accessoiriser correctement cette petite caméra en conservant un encombrement minimal. Concernant la commande de point HF, le modèle Nano de chez Nucléus fut choisi. Un CVW Pro fut sélectionné pour assurer le retour image en HF.
L’alimentation et les cartes d’enregistrement d’origine de la caméra n’avaient pas une autonomie suffisante. Eléa De Celles, l’assistante opératrice de Pascale Marin, a trouvé une solution pour pallier cet inconvénient. Les cartes d’enregistrement furent remplacées par des petits disques SSD fixés sur le côté de la cage Tilta et sont de ce fait plus accessibles. Eléa a déniché un câble Blackmagic/Anton Bauer qui permettait d’alimenter la caméra avec une batterie enfichable accrochée à la ceinture de l’opératrice. Ce système a permis de retrouver une autonomie énergétique satisfaisante.
Oui, mais, qui dit caméra, dit toujours supports de caméra et machinerie. Pour trouver des solutions qui lui convenaient, Pascale a fait acheter à la production une cage de la marque Tilta, afin de choisir aisément l’emplacement du pas de vis sur la structure qui lui convenait pour orienter la caméra. Et elle s’est tournée vers Castor (Olivier Georges), chef machiniste bidouilleur et ingénieux. Il lui a conseillé de la munir de poignées modulaires Shape qui furent fort utiles.
Ensuite, il faut pouvoir facilement exécuter des mouvements de caméra à la main tout en ménageant les forces de l’opératrice. Pascale s’est donc équipée d’un petit Easyrig et d’un gimble Crane 3S de la marque Zhiyun. En effet, ce dernier était le seul du marché dans cette gamme de prix et d’encombrement permettant d’équilibrer la caméra en position verticale. Bien sûr, Pascale disposait aussi d’un modèle léger de pied et de tête. Suivant les plans, il était donc possible de changer facilement de configuration sans perte de temps.
Ressentis, esthétique, narration
Pascale évoque à juste titre l’appareil photo que l’on tient pour cadrer verticalement ou horizontalement suivant le sujet. Elle a ressenti la grande liberté de n’être pas cantonnée à une seule orientation de cadre. Par exemple, pour filmer une comédienne allongée qui se lève, elle a commencé le plan en tenant sa caméra horizontalement, puis l’a tournée verticalement pour suivre le mouvement du lever de l’actrice.
Pascale a ressenti ce mouvement comme plus naturel et plus organique. De plus, ce changement d’orientation est rendu possible puisque le spectateur peut aussi lui-même orienter son téléphone en regardant le plan pour l’accompagner.
Pascale s’est aperçue qu’elle utilisait naturellement des focales plus courtes et se rapprochait des comédiens pour les filmer dans les plans à deux, et des focales plus longues pour les gros plans. En format vertical, les visages prennent toute leur importance dans l’image et les décors, les arrière-plans disparaissent presque.
Elle s’est rendue compte qu’elle devait baisser l’axe optique en dessous du regard pour équilibrer son cadre et ne pas avoir trop d’air au-dessus des têtes. Néanmoins, pour les plans figurant au début de chaque épisode, elle prenait une marge d’air de sécurité à cause du format plus carré du fil Instagram évoqué plus haut.
Pascale a aussi noté que les sorties de champ des acteurs étaient beaucoup plus rapides du fait du format qui laisse peu d’air sur les côtés. La réalisatrice en a joué dans sa mise en scène en réglant des personnages qui entraient et sortaient du champ et les personnages bords cadre de manière très précise. La perception des amorces est aussi changée. Les deux protagonistes doivent être plus rapprochés dans le cadre et leurs places très précises.
Lors du montage Camille a confié à Pascale qu’elle avait privilégié les plans avec une amorce parce que cette dernière redonne une profondeur à l’image. Pascale compensait les éventuels changements d’appui des comédiens par de légers recadrages à l’épaule.
D’ailleurs, la majorité des mouvements de caméra a été effectuée à l’épaule ou au gimble. Il y a un seul travelling voiture et un plan exécuté avec un Slider motorisé pour donner une impression de mouvement robotique, presque de science-fiction.
Ce format permet de s’amuser avec l’image, de faire un split screen horizontal ou vertical avec deux personnages en pied ce qui donne une image verticale démultipliée.
Et la lumière ?
Pour des raisons de rapidité et de légèreté, Pascale avait choisi une liste électrique restreinte. Elle disposait d’un projecteur HMI Fresnel Arri M18, de quelques panneaux Led (Lite mate, SL1) et de Lucioles. Pascale raconte éclairer et composer son cadre en même temps, d’un même mouvement créatif.
Pendant ce tournage, elle a noté que « les masses lumineuses » se composaient différemment. Le décor prenant moins de place dans le cadre, elle a plus éclairé les visages et moins les arrières plans. Pourtant, l’équipe a tourné dans beaucoup d’endroits différents avec des conditions de lumières différentes. Toutes les possibilités d’ambiances furent convoquées : des extérieurs nuit urbains, des extérieurs jours, des intérieurs jour ou nuit, un théâtre…
Plus de liberté
« Nous avons eu la volonté de nous accaparer de la chose en nous amusant », raconte Pascale. Avant ce tournage, elle avait fait des recherches sur le format vertical. Elle a trouvé beaucoup de sites qui dénigraient cette manière de filmer, la qualifiant d’amateur. Ces sites on même trouvé un acronyme pour la qualifier, « VVS » qui signifie : Vertical Vidéo Syndrom.
À l’issue de cette expérience, Pascale n’était pas du tout d’accord. Elle a trouvé « un autre terrain de jeu qui n’est pas inférieur au format classique. Un terrain de jeu où peu de gens sont allés, où il n’y a pas de barrières, où il est possible de s’amuser sans être bloqué. Par exemple, il est plus facile de cadrer un personnage en train d’écrire assis devant un bureau. Si deux personnages sont côte à côte dans un lit, hop, on reprend le format horizontal. Le support de diffusion donne cette liberté puisque le spectateur peut orienter son écran. Dans l’histoire du cinéma, peu de films exploitent cette possibilité de changement de cadre. »
FICHE TECHNIQUE
Patience mon Amour
31 x 3mn. Quatre semaines de tournage.
Réalisatrice : Camille Duvelleroy
Producteur : Laurent Duret, Bachibouzouk
Assistante opératrice : Eléa De Celles
Chef électricien : Léo Ponge (Lyon), Loïc Laroche (Toulouse)
Chef machiniste : Laura Marret (Lyon), Romain Leo (Toulouse)
Loueur : Tigre
Accessoires Shape : Olivier « Castor » Georges
Article paru pour la première fois dans Moovee #6, p.42/45. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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