Outre le talent de sa jeune réalisatrice Julia Ducournau qui signe ici son second long-métrage, Titane reflète la parfaite alchimie entre trois départements, essentiels à cette œuvre : les SFX, les MFX et VFX. Retour sur ce film mariant horreur, SF, polar, classé film de genre, avec Martial Vallanchon, superviseur VFX chez Mac Guff (Prix de l’Innovation César et Techniques 2021).
« J’ai adoré travailler sur Titane »
« Deux films de genre français à Mac Guff en une seule année, cela n’était jamais arrivé. C’est bien la preuve que la filière française peut réaliser ce type d’œuvres ». Entre Oxygène d’Alexandra Aja et Titane de Julia Ducournau, les superviseurs de Mac Guff se sont régalés.
Avant de travailler sur Titane, « nous avons passé un casting », se souvient le superviseur VFX. La réalisatrice et son producteur, Jean-Christophe Reymond (Kazak Productions), ont ainsi rencontré plusieurs sociétés. Une démarche que salue le superviseur : « Ils nous ont présenté le projet, décrit des scènes. Et surtout on a pu mesurer le degré d’attente, d’implication et d’exigence de Julia », souligne-t-il.
Mac Guff a été retenu pour les VFX, c’est Olivier Afonso, l’Atelier 69 (Trophée César et Techniques 2021), qui réalise les MFX, les SFX étant signés par les Versaillais. « Une synergie s’est créée dès le départ entre Julia, Olivier et nous. Ensemble, nous avons d’ailleurs tourné une vidéo, une interview, pour expliquer le projet au CNC, qui a soutenu le film », reprend Martial Vallanchon.
Si certains films font appel aux VFX pour quelques plans ou en rattrapage en fin de parcours, des œuvres telles que Titane, un « film à effet », requiert une présence dès les pré-misses. « La préparation a été assez longue, puisqu’il y a eu deux faux départs avant que le film ne soit tourné. Rodolphe Chabrier et moi avons vu régulièrement, pendant deux ans, Julia Ducournau et la production », détaille-t-il.
Comme le scénario a évolué au cours de la préparation, le superviseur VFX a été présent depuis le tout début, contrairement aux équipes techniques se reformant à chaque faux départ, le second relevant de la pandémie. « Mon travail, en tant que superviseur VFX est de suivre le film du début à la fin, de la préparation à la postproduction. C’est un des rares postes qui suit toutes les étapes. On fait toute la vie du film, on a une vision globale du film, c’est pour cela que j’adore mon métier ».
Une des difficultés a été de concrétiser les désirs de la créatrice malgré un financement contraint (entre 5 et 8 millions d’euros). Finalement près de deux cents plans ont été truqués. « Dès le départ, le budget n’étant pas celui qu’aurait eu un projet américain d’une telle ambition, notre premier travail a été de trouver comment réaliser les effets visuels en accord avec ces moyens limités, tout en respectant les envies de la réalisatrice », glisse-t-il.
De cette préparation au long cours, le film a tiré un atout. Les scènes les plus complexes ont eu le temps d’être pensées et fignolées en détail, limitant in fine l’utilisation de VFX. « La scène de bagarre était initialement un plan très compliqué que Julia Ducournau a tourné en plan séquence, ensuite remonté. Avec Olivier Afonso (l’Atelier 69), nous avions fait des repérages dans la pièce, et grâce à la scénographie, les MFX ont répondu à toutes les choses lourdes. Nous n’avons eu qu’à intervenir sur des effets “invisibles”, à l’instar des plans de feu dans la forêt et dans le simulateur des pompiers », décrit-il.
« C’était bien d’avoir eu cette longue préparation, cela a permis que les intervenants se connaissent bien et ajustent leurs interventions, notamment entre les trois départements d’effets spéciaux, les VFX, MXF et SFX. On a bien pu se comprendre et compléter le travail de l’autre dans une ambiance vraiment collaborative », convient le superviseur. « Nous sommes là pour rendre les choses crédibles à l’aide de corrections numériques chirurgicales ».
Outre ces effets « classiques » tels qu’effacer des traces de maquillage, renforcer les blessures ou l’ajout de sang noir, en complément des MFX, des scènes ont été plus demandeuses en VFX. « Celle du contact entre la maman et le bébé sous la douche, l’enfant touchant sa mère à travers sa peau, a été délicate. Les équipes des départements 3D et compo, conscientes de l’enjeu, sont parvenues à faire coller le rendu avec le sens que la réalisatrice voulait y mettre », explique Martial Vallanchon.
Autre moment clé du film, la scène de fin. « C’est le gros défi du film en termes de VFX. Julia Ducournau y mettait, ce qui est normal, beaucoup d’importance. Sa réussite était primordiale », affirme-t-il. « Nous avons remplacé le nouveau-né en silicone (fabriqué par CinéBébé) du tournage, en le scannant, pour en faire une création full 3D. Tout le travail d’animation et de rendu réaliste de notre équipe a ainsi permis d’offrir à la réalisatrice la possibilité réelle d’ajuster au mieux cette révélation finale à sa vision », détaille le superviseur.
Ce dernier souligne d’ailleurs un point général essentiel à la réussite de Titane : « L’exigence, la justesse et la précision des demandes de Julia ont soufflé sur cette production et comme “titanisé” les intervenants (techniciens, graphistes, etc.) qui ont tous et toutes donné le meilleur de leur art. C’est la grande force de ces “authentiques” films de création. Ils emportent tout sur leur passage et inspirent un vrai respect, ressenti par chacun des participants ».
Cette osmose entre la créatrice et ses différentes équipes transparaît à l’écran. Ce récit très original, parfois violent, non dénué d’humour, mené de main de maîtresse, a su séduire le jury du Festival de Cannes, faisant de Julia Ducournau, la seconde femme à recevoir la Palme d’or. Quatre ans après Grave, prix notamment du meilleur premier film français du syndicat français de la critique, prix Louis-Delluc du premier film et prix du public à Toronto, cette distinction couronne le talent de cette jeune réalisatrice, emblématique d’un nouveau cinéma de genre. Elle permet aussi de porter un coup de projecteur au savoir-faire des effets spéciaux français et à son dynamisme actuel.
Après Titane, des longs-métrages tels que Teddy, Le Dernier voyage, Méandre, Les Animaux anonymes, The Deep House, La Nuée, reflètent un renouveau, une relève des films de « genre » made in France, quinze ans après le terrifiant Martyrs de Pascal Laugier. Une période passionnante s’ouvre pour les studios d’effets hexagonaux…
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation et scénario : Julia Ducournau
- Production : Jean-Christophe Reymond, Kazak Productions
- Coproducteurs : Arte France Cinéma, Voo et Betv
- Distributeur : Diaphana
- Ventes internationales : Wild Bunch International. En association avec Canal +, Ciné +, Arte France
- Date de sortie : 14 juillet 2021
- Palme d’or du 74e Festival de Cannes
- Prix la Fondation Gan pour le cinéma
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #43, p. 94-95.
[envira-gallery id= »124464″]