Munich, mai 2006. À quelques jours du coup d’envoi de la dix-huitième Coupe du monde de la FIFA dont l’Allemagne est le pays hôte, Host Broadcast Services (HBS), en charge de la production des images pour la planète, a convié l’auteur de ces lignes et d’autres représentants de la presse internationale à une visite guidée du Centre international de radio-télévision (en anglais, IBC), installé dans trois des seize halls du parc des expositions de la capitale bavaroise.
Au détour d’une allée, « on se croirait chez Ikea », s’amuse un confrère britannique. C’est que pas moins de 22 500 mètres carrés de panneaux et 677 portes totalisant 966 tonnes de bois, matériau écologique par excellence, ont été nécessaires pour cloisonner les différents espaces, aussi bien les salles de l’opérateur hôte (master control room et autres) que les modules standards qu’occuperont bientôt plus de 90 membres de la communauté des radiodiffuseurs mondiaux.
Un IBC « éco-friendly »
Si l’entreprise allemande Schmid Holzbau a fourni les matériaux, l’éco-conception du site a été réalisée par HBS, dont l’engagement en la matière remonte au début des années 2000, soit peu de temps après la création officielle, en juin 1999, de la société. « Didier Guilbon, notre premier directeur en charge de la construction de l’IBC, y était très sensible, jusqu’à imaginer un moment laisser des maisonnettes “clés en main” après la Coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud, projet qui s’est avéré trop complexe à mener à bien », rapporte aujourd’hui Francis Tellier, ancien président de HBS et désormais consultant indépendant.
La doctrine d’un réemploi optimisé des matériaux et composants de l’IBC n’en a pas moins été poursuivie et s’est même accentuée au cours de ces dernières années.
« Depuis 2006, nous veillons à ce que les équipements et produits que nous utilisons pour construire les structures temporaires d’un IBC soient recyclés et/ou réutilisés et nous travaillons avec nos fournisseurs pour trouver des solutions techniques garantissant un démontage sans dommage des matériaux assemblés », confirme Ronald Den Hollander, directeur de l’IBC et des structures de diffusion. Ainsi, cette année, pour l’IBC de l’Euro de football, installé à Amsterdam, dont la configuration a été confiée aux équipes de HBS, « les cloisons de séparation, qui mesurent 63 mm, seront collées deux par deux à la fin du tournoi pour réaliser des murs pleins de plus de 120 mm d’épaisseur, destinés à la construction d’immeubles résidentiels ».
En plus des cloisons et des portes, HBS utilise également, pour différentes parties de l’IBC, du bois lamellé croisé (CLT), un matériau incontournable dans la construction de maisons écologiques. « Ce bois est issu de forêts qui sont plantées spécialement pour la construction : dès qu’un arbre est abattu, un autre est replanté, ce qui permet de garantir un taux d’absorption du CO2 stable et de limiter l’impact de nos opérations sur l’écosystème », poursuit le responsable.
De la même manière, après des événements couverts par HBS, de nombreux éléments électriques (prises, luminaires…) sont réutilisés dans des environnements immobiliers plus traditionnels. « Nous sommes propriétaires d’un kit pour la distribution électrique critique que nous utilisons d’un événement à l’autre », précise encore Ronald Den Hollander.
La disponibilité des matériaux sur place fixe les limites de cette doctrine de réemploi, quand ce n’est pas la réglementation. Ainsi, « on sait le bois complètement ignifugeable, mais il faut parfois en convaincre les commissions de sécurité locales, surtout si celles-ci sont “sous l’influence” de certains prestataires », révèle Francis Tellier.
L’installation de climatisation, quant à elle, utilise des composants de location, conçus et configurés selon la taille de l’événement et les caractéristiques du site. Bien que, pour cette double raison, il n’existe pas de solution universelle, les capacités requises peuvent atteindre, par exemple, un débit de près d’un million de mètres cubes d’air à l’heure. À elle seule, la climatisation consomme environ la moitié de l’énergie nécessaire au fonctionnement des équipements de l’IBC, dont un générateur pour les pics de consommation et les secours.
« L’activation d’une solution de back-up est toujours un redoutable moment de vérité, même avec des volants d’inertie qui permettent de ne faire fonctionner celle-ci qu’à bon escient », confesse Francis Tellier. Et l’ancien responsable de réveiller le spectre de l’IBC-down à Vienne, lors de l’Euro 2008, « où le groupe électrogène n’avait pu démarrer en raison d’un fusible défaillant dont l’indicateur était pourtant “O.K.”. Un défaut de conception corrigé depuis, mais il pourrait y en avoir d’autres. » D’où la tentation de faire tourner l’équipement en permanence, au mépris des préoccupations d’une époque qui cherche à ménager l’environnement.
Maintenant, des générateurs de cinquième génération, beaucoup moins polluants que les anciens modèles, ont fait leur apparition et permettent de réduire significativement les émissions de CO2, notamment celles de nitrogène. Du coup, « ces générateurs peuvent être utilisés dans les zones naturelles protégées (Natura 2000), selon les critères européens », signale Ronald Den Hollander.
Sous un climat propice, des solutions solaires pourraient-elles être une alternative encore plus vertueuse à ces systèmes de nouvelle génération ? En 2022, au Qatar, « la Coupe du monde en été aurait pu être un test en la matière, mais le déplacement du tournoi en novembre/décembre fait plutôt craindre des pluies et des brouillards, comme lors des Jeux asiatiques de 2006 à Doha », prévient Francis Tellier.
De plus, en l’état actuel de la technologie, « les groupes électrogènes alimentés par l’énergie solaire ne sont pas assez puissants et n’offrent pas une stabilité suffisante pour garantir une redondance qui nous permettrait de les utiliser dans le cadre d’un événement sportif », pointe Ronald Den Hollander.
Pour autant, l’utilisation de batteries de grande capacité dans une configuration entièrement redondante devient une réalité. « En combinaison avec l’énergie verte du réseau, générée par des sources durables comme le solaire et/ou l’éolien, l’alimentation en électricité sera encore rationalisée avec les générateurs de dernière génération offrant une solution de back-up. »
L’exécution de plans prévoyant des plafonds semi-ouverts pour les espaces de travail (bureaux et autres) permet par ailleurs de bénéficier de l’installation de climatisation préexistante du site – en l’occurrence, un parc d’exposition –, et donc de moins faire appel à des solutions temporaires.
De leur côté, les salles techniques nécessitent des aménagements spécifiques afin de s’assurer que les équipements, en butte à des risques de surchauffe, soient maintenus à une température constante. Dans le passé, des procédés de climatisation écologiques, comme Gravi Vent, mis au point par Ado, permettaient déjà de conditionner l’air ambiant des studios grâce à une centrale de froid et des circulations d’eau. Sur le même principe, « pour optimiser le système, le rendre redondant et réduire les besoins en électricité, nous utilisons une installation centralisée qui alimente toutes les unités de chauffage, ventilation et climatisation (HVAC) en eau froide, générée à partir d’une source centrale redondante », explique Ronald Den Hollander.
Toutefois, pour des événements sportifs par nature temporaires, « n’oublions pas qu’il s’agit de solutions limitées dans le temps, qui doivent démarrer à date impérative et être disponibles sur le marché de la location. Il n’est donc pas question de trop “expérimenter”, ni de concevoir des solutions qui s’amortiraient seulement sur le long terme », rappelle Francis Tellier.
Quant aux équipements broadcast, à l’exception de quelques achats raisonnés, comme les unités commentateurs, le choix de la location ou d’une solution « buy and buy back » avec les constructeurs partenaires de l’événement répond avant tout à des motifs économiques. Mais il profite aussi à l’environnement, dans la mesure où, le plus souvent, ces équipements sont neufs et, comme tels, s’avèrent en la matière plus vertueux que d’anciens modèles.
Quand « logistique » rime avec « écologique »
Pour de grosses opérations, type Coupe du monde ou Jeux Olympiques, qui concentrent d’énormes moyens internationaux en provenance de fournisseurs de différents hémisphères – principalement l’Europe pour le football, dont la saison régulière s’interrompt pendant le tournoi mondial –, le transport en navire est en général privilégié quand celui-ci est possible et compatible avec les délais et les coûts de location, sans toutefois exclure d’autres modes de transport, comme des avions gros porteurs, bien que plus chers et plus polluants.
Avant Pékin 2008, Manolo Romero, alors chef d’orchestre des opérations de retransmission pour le compte du CIO, avait ainsi fait le choix d’acheminer la quasi-totalité des cars de production sur un seul navire ro-ro. À cet égard, « le récent incident survenu au canal de Suez [ndlr : bloqué pendant des jours par un porte-conteneurs géant à la dérive] interpelle pour 2022 », alerte Francis Tellier. « Maintenant, une fois à Doha, les faibles distances permettent beaucoup d’optimisations, ce qui n’était le cas ni au Brésil en 2014, ni en Russie en 2018, et ne le sera pas non plus en 2026 avec l’attelage Canada/Mexique/USA. Pour une opération multi-sites comme la Coupe du monde de la FIFA, le choix du pays hôte se révèle donc très important en termes d’empreinte carbone. »
Pour des opérations dans un cadre national, outre, là encore, une nécessaire coordination des transports de matériel et de personnel, à l’origine de 16 % des émissions de CO2 dans le monde, selon Our World in Data, l’implantation de filiales en province et le recours à une main-d’œuvre locale permettent sans doute de réaliser des économies au quotidien.
À l’instar de la politique suivie depuis vingt ans par AMP Visual TV, dont 75 % de l’activité vidéo mobile et 45 % de l’activité globale reposent sur le sport. « Cela a été une démarche écologique avant l’heure, à une époque où celle-ci n’était pas encore perçue comme telle », souligne aujourd’hui Gilles Sallé, son président et fondateur.
Ainsi, grâce à des agences à Metz, Toulouse et Lyon, sans oublier le siège des Sables d’Olonne qui couvre aussi, par nature, la région ouest, « notre maillage unique nous permet d’être à moins de trois heures de n’importe quel lieu de tournage en France. » Ces agences accueillent chacune des cars-régies de la gamme Premium (un à Metz, deux à Lyon, un à Toulouse) ainsi que des véhicules (IXI Prod) de la gamme IXI Live dotés d’une parabole SNG. Pour les plus légers (iCars), « on pousse même le modèle économique plus loin en les immobilisant parfois sur les lieux mêmes de tournage, en l’occurrence les stades de Ligue 2 », poursuit le dirigeant. Lequel indique par ailleurs que « dans la maison, nous avons 190 cartes grises pour l’ensemble de notre parc roulant, y compris les motos et les scooters électriques. La quasi-totalité (une centaine) de nos véhicules lourds (tracteurs) sont à la norme antipollution Euro 6 et la moitié environ de nos véhicules légers, plutôt destinés à un usage urbain, sont hybrides. »
Depuis quatre ans, AMP Visual TV suit une politique RSE qui englobe le passage, depuis le 1er janvier dernier, à une énergie verte pour tous les plateaux et bureaux du pôle de la porte de la Chapelle au nord de Paris, y compris le media center de sa division digitale (Letsee) dont l’activité est pour une bonne part centrée sur le sport, et d’autres aspects plus inattendus. Ainsi, sur les tournages, qui représentent une consommation d’eau énorme, tous les collaborateurs de l’entreprise, de plus en plus jeunes et très sensibles aux enjeux sociétaux, seront, cet été, équipés de gourdes en plastique recyclé, fabriquées en France.
« En fait, c’est une initiative qui vient de la base », admet Gilles Sallé, avant de poursuivre : « On a d’abord songé à s’équiper de gourdes en métal meilleur marché importées de Chine. Avant de faire machine arrière, car on s’est rendu compte que l’empreinte carbone de celles-ci équivalait à trois ans de consommation de bouteilles en plastique. »
Que ce soit pour la logistique proprement dite ou pour la gestion de l’ensemble des ressources informatiques, la mesure de la consommation énergétique des différents postes de travail ou encore de produits ayant les mêmes fonctionnalités, prestataires et constructeurs s’appuient sur des solutions logicielles (ICP, simulateurs carbone…) qui contribuent à en faire des acteurs écoresponsables. « Ces solutions permettent d’optimiser l’activité en général », note Francis Tellier. « On a ainsi pu tester différents scénarios, par exemple pour les rotations d’avion pendant les Coupes du monde. »
Un nouvel horizon pour les constructeurs
Par ailleurs, au cours de ces dernières années, l’industrie du broadcast a avancé sur la fabrication d’outils à la fois plus flexibles, moins énergivores et qui durent plus longtemps.
Ainsi, chez Sony, en reconsidérant l’utilisation des matériaux, la caméra Venice, utilisée lors d’événements sportifs mondiaux, tel le dernier Super Bowl (finale du foot US), a été rendue 20 % plus légère et 40 % plus compacte que la F65.
« Grâce à une refonte radicale du système de ventilation et de la carte de circuit imprimé, nous avons pu réduire considérablement la taille globale de l’appareil sans en diminuer les performances. Et en reconsidérant la structure, des améliorations ont été apportées sur l’émission globale de chaleur », explique le constructeur, qui a été parmi les premiers à marquer son engagement en faveur de l’environnement avec, notamment, le lancement du XDCAM HD422 en 2008.
Cet engagement s’illustre également avec les serveurs EVS : alors que la génération précédente des XT3 ne supportait que quatre canaux 4K, celle des XT-VIA a permis d’ajouter deux canaux supplémentaires dans un même châssis avec une consommation d’énergie qui a augmenté dans des proportions beaucoup plus faibles.
De son côté, Panasonic, partenaire de l’olympisme depuis 1987, a été à l’origine d’un changement majeur avec la mise sur le marché de cartes P2 à semi-conducteurs comme support d’enregistrement numérique à la place des bandes et disques optiques qui, outre l’avantage de la robustesse, présentent un bilan énergétique favorable. Ainsi, quand la consommation d’une caméra d’épaule HD à cassette (AJ-HDX900) montait à 36W, celle des modèles actuels à carte mémoire tombe à 22W.
De même, chez Lawo, l’unité DSP A_UHD Core, qui a remplacé le routeur Nova 73, utilisé pour la première fois lors des JO d’Athènes en 2004 (lire Médiakwest # 36), ne consomme que 22 % de l’énergie nécessaire à ce dernier alors qu’elle propose nettement plus de possibilités. En outre, les dimensions et le poids du nouveau nœud audio ont été drastiquement réduits, passant d’un rack 10U à un rack 1U.
Côté prise de son, en revanche, la question de la miniaturisation des équipements et de ses incidences en matière environnementale reste ouverte.
« La taille importe quand il s’agit d’acoustique et, quelle que soit la quantité de traitement numérique qu’on met derrière, les dimensions physiques du pilote et les dimensions physiques de l’onde sonore interagissent ensemble. Plus petit ne veut pas toujours dire mieux », fait-on valoir chez Audio-Technica. Ainsi, « pour qu’un micro-canon soit efficace sur une large bande de fréquences, il doit avoir certaines dimensions, même si certaines spécifications peuvent être traitées avec un algorithme de formation de faisceau, par exemple », explique encore le constructeur, dont les micros-canons stéréo (BP4027, BP4029) et mono (BP4071L, BP28L, BP4073), ainsi que les micros-cravates AT899, AT898 et le modèle périphérique U851 pour les prises de son rapprochées, sont régulièrement utilisés lors d’événements sportifs, typiquement les Jeux Olympiques. Pour l’occasion, l’opérateur hôte a d’ailleurs accès à l’ensemble du catalogue du constructeur japonais. Ainsi, pas moins de 1 250 micros et quelque 3 000 accessoires furent déployés lors des JO d’hiver de Turin en 2006.
En outre, « les différentes normes et le progrès technologique finissent par rendre les produits numériques obsolètes très rapidement, alors que les produits analogiques, comme le microphone, continuent de fonctionner pendant des décennies, générant dans l’ensemble beaucoup moins de déchets ».
Il en est de même des batteries rechargeables. Dans le portefeuille d’Audio-Technica, la plupart des micros et casques professionnels ne fonctionnent pas sur pile ; ils sont soit passifs pour les micros dynamiques et à ruban, soit utilisent une alimentation fantôme fournie par la table de mixage. Du côté des systèmes UHF, « notre série 3000 utilise des batteries NI-MH et les solutions rechargeables font partie de nos priorités absolues pour tous nos futurs produits sans fil », insiste le constructeur, qui travaille aussi à l’amélioration de l’efficacité énergétique afin d’allonger la durée de vie de la batterie.
De fait, au rebours de politiques d’obsolescence programmée développées dans certaines industries, les industriels du broadcast, eux, s’attachent à proposer des produits durables, dont certains construits de surcroît avec des matériaux hautement recyclables et de faible poids, tels l’aluminium et le laiton. Ainsi, « il n’est pas rare de rencontrer des clients bénéficiant encore de machines de plus de dix ans d’âge », signale Benoît Quirynen, SVP Strategy and Partnerships chez EVS, l’un des champions de cette politique de « service level agreement », qui offre une garantie sur le matériel fourni et favorise la reprise et le recyclage de celui en fin de vie.
De la même manière, Lawo propose de nombreuses passerelles de migration visant à maximiser la durée de vie de ses consoles et autres produits. Des applications très diverses tournant sur une seule machine permettent de réutiliser des cartes de traitement existantes pour de nouvelles tâches de pointe, en fonction de l’évolution des besoins. Ainsi, « des cartes de traitement achetées au départ pour des conversions SDI–IP peuvent aujourd’hui servir à effectuer des conversions up/down/cross pour les “picture-in-picture” d’un multiviewer et plus encore », revendique le constructeur.
Les FPGA restent sans doute la façon la plus écologique d’implémenter certains processus, comme le transcodage intra-frame. Avec la plate-forme Neuron, par exemple, EVS propose une solution de virtualisation sur le même hardware et assure par ailleurs que cette virtualisation peut s’appliquer à plus de 80 % de sa gamme de produits.
En outre, pour certaines fonctionnalités optionnelles qui ne demandent pas d’équipement matériel supplémentaire, il est maintenant possible, grâce au portage de licences, de transférer celles-ci d’une machine à l’autre de façon à éviter le transport inutile de matériel d’un site ou d’un pays à l’autre.
De même, Lawo a mis en place un système de licence ultra flexible pour des unités comme l’A__UHD Core et le Power Core, permettant aux utilisateurs d’étendre ou de réduire les capacités de traitement de façon permanente ou temporaire, en fonction de celles requises à différents moments. En outre, la plate-forme de gestion Home, lancée en décembre dernier par le constructeur, facilite le recours à des ressources de traitement où qu’elles se trouvent dans le monde.
Maintenant, un traitement sur une base purement logicielle ne signifie pas nécessairement que l’on consomme moins d’énergie. Néanmoins, « la virtualisation permet d’optimiser l’exploitation du hardware. Une telle approche a l’avantage d’offrir un maximum de flexibilité au niveau des ressources et une meilleure adaptabilité aux différents scénarios de production », souligne-t-on chez Lawo.
Des technologies propices à des tournages plus « verts »
Dans un autre domaine, celui de l’éclairage, la sensibilité des capteurs actuels permet de diminuer les sources lumineuses sur les lieux de tournage, par exemple un vestiaire ou une position de stand-up le long de la ligne de touche. Mais c’est surtout sur les plateaux accueillant des émissions sportives et autres que se mesurent le mieux les effets écologiques d’un renoncement aux éclairages classiques. Ainsi, Eurosport Discovery fut l’une des premières chaînes, en France, à équiper l’un de ses studios de luminaires Led qui, en produisant moins de chaleur que ces derniers, réduisent par le fait même la consommation d’énergie pour générer du froid et maintenir une température constante.
De la même manière, l’arrivée des technologies IP a largement contribué à une approche plus écologique. À cet égard, la récente acquisition de Nevion par Sony Corporation va sans doute accélérer le déploiement des solutions remote et, ainsi, réduire l’empreinte carbone d’un événement. « Dans un monde SDI, il faut un conducteur par signal vidéo. Dans un réseau IP, plusieurs signaux vidéo (ou essences) sont véhiculés sur le même conducteur, ce qui entraîne une réduction des matériaux et des déchets associés », rappelle Benoît Quirynen, glissant au passage qu’EVS a été le premier constructeur à proposer un serveur de ralenti supportant les technologies IP, lesquelles ont bouleversé les connexions existantes. Par exemple, « l’un de nos clients a calculé que le passage à l’IP lui a permis de remplacer 100 000 mètres de cuivre par moins de 5 000 mètres de liens Ethernet et optiques », illustre-t-on chez Lawo.
Selon le constructeur allemand, d’autres actions sont encore à mener dans un souci écologique, comme celle de fusionner les environnements. « Une approche judicieuse serait déjà de consolider tous les aspects liés à une production en une seule technologie, comme l’IP. Pour l’heure, nous voyons que certaines tâches sont toujours effectuées avec des éléments d’infrastructure tournant dans des univers parallèles. »
Repousser les limites de transfert de fichiers et réduire le nombre des formats audio/vidéo pour plus d’économies font également partie de ces actions.
EVS, pour sa part, a défini au cours des dernières années des formats d’encodage au travers des différents éléments de la chaîne de production. L’alignement des codecs a permis d’éviter le gâchis d’énergie. « En 2019-2020, une attention particulière a été apportée à l’optimisation de certains équipements de transcodage afin de maximiser l’utilisation des GPU, limitant de facto la consommation électrique des serveurs », éclaire Benoît Quirynen.
De nouvelles générations de codecs, comme le JPEG-XS, sont aptes à supporter différents niveaux de compression sans redécoder le signal, ce qui permet un allégement des capacités CPU/GPU. EVS a intégré ces codecs dans des solutions de contribution comme Neuron Compress.
En matière de stockage, une étape majeure vers une diminution des besoins a déjà été franchie avec l’abandon de la cassette au profit du disque dur et de la carte mémoire. « Il y a plus d’espace disponible sur un disque dur que sur une cassette, donc il y a besoin de moins de pièces pour sauvegarder plus d’informations. D’autre part, les disques durs prennent moins de place à stocker et ne nécessitent pas d’équipement particulier pour être lus. Enfin, les disques durs et les cartes mémoire sont plus fiables, ce qui permet d’alléger les solutions matérielles de back-up », énumère Luc-Antoine Charial, chief operating officer chez HBS.
L’utilisation de formats vidéo et audio compressés présente un avantage écologique en permettant de réduire l’espace de stockage utilisé par heure de matière première. Grâce à une plus grande densité d’enregistrement, le format XDCAM HD422 de Sony, par exemple, limite le nombre de disques durs nécessitant de l’électricité pour fonctionner et être refroidis. Le codec XAVC Long Gop a également été développé par le constructeur dans un souci d’efficacité énergétique et de stockage. De même, le format d’enregistrement X-OCN utilisé avec les caméras Venice et F55 permet un enregistrement Raw linéaire 16 bits avec un besoin de stockage réduit et une flexibilité maximale en postproduction. X-OCN offre également des vitesses de transfert plus élevées, ce qui permet de produire du contenu plus rapidement et de manière plus écologique que les autres solutions Raw.
Enfin, avec le système d’archivage sur disque optique (ODA), « il n’est plus nécessaire de recourir à des environnements de stockage étroitement contrôlés, avec une climatisation gourmande en énergie, comme c’est le cas pour un stockage véritablement froid. Grâce à la capacité d’accès aléatoire des supports optiques, l’ODA permet un accès plus rapide, se traduisant par une économie de ressources ».
À l’heure du « tout-à-distance »
Définir un seul format générique de distribution pour éviter les transcodages inutiles et permettre de stocker les données dans des serveurs plus petits s’inscrit dans le rôle d’un opérateur hôte.
Surtout, « l’essence même de son métier est d’adapter en permanence les services proposés aux détenteurs de droits en fonction de l’évolution de leurs demandes et du marché. On parvient alors à centraliser les besoins, à mutualiser un certain nombre de facilités et à rendre superflue la présence sur site de nombreux acteurs, côté diffuseurs, ce qui, in fine, permet de réduire significativement l’empreinte carbone d’un événement », décrit Luc-Antoine Charial.
Aussi bien ce statut était-il déjà bien établi, avant même la crise sanitaire qui n’a fait que le renforcer. Ainsi, « dans les IBC, le ratio production multilatérale/production unilatérale a énormément augmenté, jusqu’à dépasser un, soit une contribution plus importante de l’opérateur hôte que des détenteurs de droits pour des événements hors Coupe du monde et Jeux Olympiques », éclaire Francis Tellier.
Les grosses opérations internationales ne sont pas les seules pour lesquelles le travail dans le cloud et la remote production ont pris une importance nouvelle. En Australie, par exemple, le hub NEP, connecté aux principaux stades d’une île aux dimensions d’un continent, permet de produire ou d’accéder à du contenu à distance et de mutualiser les équipements pour différents workflows.
Maintenant, ces rationalisations ont aussi un coût énergétique, en plus de leur coût financier. « Les opérations qui se seraient passées sur site ont toujours lieu ailleurs, et les échanges d’informations entre le site et les serveurs sont multipliés, ce qui entraîne une consommation d’énergie importante », concède Luc-Antoine Charial. Généraliser les solutions remote et celles basées sur le cloud tout en réduisant la facture énergétique, l’avenir dira quel rôle la robotique et l’intelligence artificielle pourront jouer dans l’équation.
Autant que la production, la réception, l’installation, l’entretien et d’éventuels dépannages se font de plus en plus à distance. « Cela nous permet non seulement de respecter les délais souvent serrés de nos clients, mais aussi de réduire notre empreinte carbone », explique-t-on au siège de Lawo. Ainsi, des collaborateurs maison, opérant de six pays différents, ont pu configurer à distance le nouvel immeuble de la chaîne australienne Channel 9, à Sydney. Avec, à la clé, un allègement du bilan carbone de quelque 90 tonnes de CO2.
Cette évolution s’affirme grâce aux technologies IP et à des applications comme TeamViewer, en attendant le déploiement de la 5G. Celle-ci promet d’être économe en énergie et de renforcer les solutions remote, qui restent subordonnées à des réseaux abordables et fiables. Ainsi, sur un marathon, « elle peut éviter de faire voler des hélicoptères », avance Francis Tellier.
Des enjeux sociétaux mieux pris en compte, mais…
Côté clients, déjà certains appels d’offres, spécialement pour des compétitions internationales, incluent diverses questions testant les participants sur des critères de responsabilité sociétale ou environnementale. Une note est attribuée et prise en compte dans le processus de décision.
« Nous sommes audités tous les deux ans par Ecovadis et, dans le cadre de consultations ou d’appels d’offres, nous joignons le résultat de cet audit aux réponses que nous faisons à nos clients. De plus en plus, pour des tournages de sport et autres, ces derniers nous demandent de nous conformer à une démarche écoresponsable pour tout ce qui est relatif à l’organisation de la production, sans pour autant formaliser, pour la plupart, de requêtes précises », expose de son côté Gilles Sallé. La plate-forme d’évaluation des performances RSE et achats responsables vient ainsi d’attribuer à l’entreprise une note de 61 sur 100, en progression de 9 points par rapport à son dernier classement.
De son côté, Euromedia a commandé à l’agence Secoya une étude sur l’impact écologique d’une captation sportive lors d’un match PSG-Dijon au Parc des Princes.
L’audit de l’événement, qui s’appuie sur cinq critères (énergie, déchets, équipements, alimentation, mobilité et logement), conclut que l’implication des équipes de terrain portera la transition écologique du secteur. En l’occurrence, analyse Mathieu Delahousse, co-fondateur et président de Secoya, « un travail de cohésion, de responsabilisation et d’encadrement doit permettre d’appliquer lors d’opérations extérieures ce qui se fait déjà au siège d’Euromedia » où, entre autres, la valorisation d’une démarche RSE, la livraison de repas à vélo et groupés, la gestion des déchets DEEE au niveau des entrepôts techniques et une sensibilisation en interne par voie d’affichage appartiennent au train normal de l’entreprise.
De même, au-delà du sport, des groupes de réflexion propres à l’industrie du broadcast s’efforcent de créer une dynamique autour de ces questions et commencent à proposer des solutions concrètes permettant de réduire l’impact carbone de tous les tournages, de la fiction au flux.
Maintenant, « il faut trouver un juste équilibre entre ces enjeux sociétaux et la bonne organisation d’une production télé. La nature même de celle-ci, ses besoins de redondance peuvent rendre la généralisation de concepts “éco-friendly” complexe », intervient Luc-Antoine Charial.
Aussi bien, si à l’horizon des cinq, dix ou vingt prochaines années, voire plus – Sony, par exemple, vise la neutralité carbone au plus tard en 2050, via son plan mondial « Road to Zero » lancé en 2010 –, l’excellence environnementale figure sur l’agenda des constructeurs, prestataires et autres parties prenantes, n’oublions pas que l’objectif principal demeure, pour tous, la performance et la fiabilité des équipements ou des services.
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #43, p. 116-124.
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