Manuel Alduy a antérieurement travaillé pour Walt Disney Company EMEA, Twentieth Century Fox et Canal+ avant de conduire la politique éditoriale de France Télévisions en faveur du cinéma, tout en supervisant le développement des séries internationales du groupe de chaînes publiques. Nous l’avons rencontré au rendez-vous Série Séries où il était venu rencontrer ses partenaires et sourcer des projets.

Quelles sont les missions pour lesquelles vous avez été sollicité ?
Manuel Alduy : Pour son deuxième mandat, la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, sous l’impulsion du directeur des antennes et des programmes, Stéphane Sitbon-Gomez, a développé un plan de revalorisation de la place du cinéma au sein de France Télévisions et j’ai été appelé dans cette perspective.
Depuis dix-huit mois, grâce au dynamisme de toute une équipe, nous avons pu mettre en place une politique cinéma orientée numérique avec deux axes : placer le cinéma dans la modernité des usages et faire de la plate-forme france.tv un espace de diversité cinématographique.
Pourtant très important dans l’offre de France Télévisions, le cinéma était jusqu’à présent le seul genre à être absent de france.tv. Nous nous sommes mis en phase avec les usages numériques actuels en lui allouant une place qui sera de plus en importante. Il nous semblait aussi essentiel d’utiliser le numérique pour toucher des publics qui sont fans de cinéma mais que l’offre traditionnelle de France Télévisions ne peut satisfaire sur ses chaînes historiques.
Nous avons progressivement mis en place des collections numériques d’une dizaine de films au rythme d’une nouvelle proposition tous les quinze jours. Dans ce cadre, nous avons proposé une collection Ken Loach, une collection JAP Animation, un cycle sur les vingtenaires, une collection Réalisatrices. Le point culminant a été le Festival de Cannes, dont France Télévisions était partenaire media exclusif (avec Brut) pour la première fois en mai 2022, avec là une quarantaine de films consacrés à l’actualité du Festival de Cannes, en accès libre. À la rentrée de septembre, nous nous ouvrons au cinéma de genre, le western, l’action… Aujourd’hui, nous disposons d’environ 200 films achetés exclusivement pour France.tv.
Votre poste intègre aussi une mission internationale…
Le groupe a initié en 2018 une politique de coproduction de séries internationales à travers l’Alliance, un regroupement tripartite avec la RAI et la ZDF. Les premières séries internationales que France Télévisions a ainsi coproduit étaient des séries patrimoniales qui ont été diffusées l’an dernier : Germinal, Le tour du monde en 80 jours, Léonardo (présentée à Série Séries en juillet 2021). France Télévisions a aussi investi dans des séries d’action, de thriller, de fantastique. Aujourd’hui les développements sur lesquels nous travaillons traitent plutôt de liberté, de citoyenneté, d’optimisme, du monde d’après.
L’année dernière, il nous a cependant semblé nécessaire d’initier une autre impulsion internationale, pour trouver un nouveau souffle éditorial et économique. Lors de la crise du Covid, nous avons constaté que si l’on n’arrivait pas à mettre en place des développements artistiques sur le même rythme que les accords de financement, les séries pouvaient dériver d’une année sur l’autre et en fait rater leur public, compliquer leur lancement.
Pour mener de front développements artistique et économique de certain de nos projets, en 2021, nous avons donc envisagé de travailler avec des plates-formes américaines ce qui était inédit mais nous estimions qu’il n’y avait pas d’autres moyens de lancer ces séries dans une économie compatible avec nos moyens et surtout dans des délais pas trop longs.

Les trois séries que nous avons validées avec des plates-formes sont Ouija, série franco-allemande de six épisodes coproduite avec Starzplay et présentée à Série Séries 2022 ; Cœurs noirs, série d’action coproduite avec Amazon et le biopic Bardot dont le tournage s’est terminé au début de l’été dans le cadre d’une coproduction avec Netflix (cette série sera lancée en début d’année 2023).
Il s’agit de projets que l’Alliance européenne a décliné mais notre collaboration avec la RAI et la ZDF reste une priorité… Ce n’est pas toujours simple de se mettre d’accord à trois diffuseurs sur un projet commun mais quand on y arrive, c’est merveilleux car chacun est dans son pays. Il n’y a pas de discussion sur les exclusivités réciproques ou respectives mais il faut pour cela trouver le bon projet !
Justement comment trouvez-vous vos projets ?
Sur l’année écoulée, nous avons reçu 140 projets de séries internationales, les deux tiers de ces projets étaient des séries françaises d’initiative française, c’est-à-dire portées par des producteurs/productrices et des auteurs français mais dans une économie qui nécessitait du financement international. C’est beaucoup, surtout dans la mesure où l’on travaille sur à peu près quinze développements, en rythme annuel et sur trois à quatre séries internationales en production, nous n’étions donc pas en recherche proactive.
Sinon, dans le cadre de l’Alliance européenne nous étudions régulièrement des projets ambitieux qui tiennent à cœur à la ZDF ou la RAI… C’est, par exemple, ce qui s’est passé sur The Swarm qui est notre plus grosse série internationale à venir. Ce projet, développé à partir du best-seller de 2004 Abysses de Frank Schätzing, est produite sous la direction de ZDF avec France Télévisions et Rai, et en coproduction avec ORF, SRF, Nordic Entertainment Group (Scandinavie) et Hulu Japan. Cette série bénéficie aussi du soutien de Creative Europe, le programme média de l’Union européenne et est financée par le commissariat du gouvernement fédéral pour la culture et les médias dans le cadre du German Motion Picture Fund (GMPF).
Nous avons aussi régulièrement des projets qui nous sont proposés par des producteurs qui ont déjà une validation de financement de la part de plates-formes ou d’autres pays. Nous pouvons dès lors décider de nous investir à des degrés divers selon notre impact sur le projet, sur le script, sur le casting, sur l’histoire, sur le montage, la musique, le marketing…
Si le projet nous plaît mais que notre impact reste modeste parce qu’un autre diffuseur en est l’initiateur ou d’autres financements rendent notre intervention minoritaire, nous avons tendance à décliner la coproduction et à envisager un préachat ou une acquisition plus tard. L’équipe, qui prend ces décisions, est dirigée par Morad Koufane, directeur délégué aux séries internationales.
Pouvez-vous nous donner quelques informations sur votre feuille de route de l’année à venir ?
Nous avons en fait deux feuilles de route : l’une pour le cinéma et l’autre pour les séries internationales… Pour le cinéma, dans le cadre de notre plan pour la saison 2022-2023, nous avons le projet d’amplifier la mutation numérique, c’est-à-dire investir pleinement tous les genres de cinéma sur France.tv pour que le public comprenne qu’à l’instar de ce nous proposons pour la série, le documentaire, les magazines, nous déclinons une offre très diversifiée en cinéma également. Nous avons commencé avec un registre très cinéphile mais progressivement, sans abandonner le cinéma art et essai (nous rendrons par exemple hommage à Wim Wenders à l’automne, à l’occasion du Festival Lumière qui l’avait honoré il y a quelques années), nous allons nous ouvrir à davantage de genres et notre partenariat avec le Festival de Cannes prend tout son sens dans le cadre de cette démarche.

Pour la feuille de route des séries internationales, l’objectif est double : en termes d’acquisition, nous voulons trouver des séries qui font la différence, même si elles ont déjà fait l’objet d’une diffusion sur une plate-forme. France Télévisions ne cherche pas à être nécessairement inédit dans sa proposition car ce n’est pas indispensable comme nous avons pu le constater avec le succès de Normal People en début d’année sur nos antennes. Pour cette série irlandaise, nous étions en deuxième fenêtre, il en allait de même pour Bodyguard.
Notre priorité est donc de dénicher des pépites, pour les proposer en clair à l’ensemble du pays… Et pour les coproductions internationales, notre enjeu de la saison à venir, c’est de lancer une grande série spectaculaire. On y travaille en se focalisant sur le développement de deux ou trois projets en ce moment. Voilà !

Par ailleurs, comment envisagez-vous la nouvelle chronologie des médias ?
La profession du cinéma dans sa globalité, c’est-à-dire à la fois les organisations représentant les producteurs, les distributeurs, les auteurs, les exploitants et leurs partenaires diffuseurs, chaînes gratuites, chaînes payantes, plates-formes ont mis plus d’une année à négocier une chronologie des médias qui a été signée en janvier 2022 et donc depuis un peu plus de six mois, nous vivons sous ce nouveau régime.
Pourriez-vous faire un premier bilan de cette chronologie ?
C’est un peu prématuré mais quand même… Nous, les chaînes gratuites, M6, TF1 et Arte, nous avons souligné dans la négociation qu’on voulait toujours être signataires aux côtés de la profession. Notre fenêtre de diffusion n’a effectivement pas changé, elle est dans les mêmes délais que l’ancienne chronologie et nous avons même plutôt perdu des avantages puisque nous avons accepté des exceptions sur nos exclusivités. Nous avons même accepté que les plates-formes, qui investissent pourtant collectivement moins que nous, aient une fenêtre avant la télévision gratuite. Notre souhait principal était, pendant notre fenêtre, d’avoir en exclusivité accès à des longs-métrages de toutes tailles, du cinéma d’auteur, du cinéma plus commercial, des petits films, des blockbusters.
Nous avons constaté que ce nouvel accord n’a pas permis d’éteindre, au moins provisoirement, un certain nombre de tensions : les débats sur l’exclusivité des diffuseurs les uns par rapport aux autres et notamment des plates-formes par rapport aux chaînes gratuites, n’ont pas été réglés par cette chronologie… Disney, qui n’était pas signataire, a même annulé la sortie cinéma de Strange World en France pour exprimer son insatisfaction.
Il y a une tension qui nous affecte tout particulièrement : les plates-formes veulent pouvoir exploiter de façon continue sans interruption des films à partir du moment où elles commencent à les publier et nous, qui commençons derrière, nous voulons avoir un moment de tranquillité et être les seuls pendant un certain laps de temps, qui n’est pas très long, à proposer les films que nous avons achetés ou que nous avons coproduits. Notre position est simple : nous souhaitons que la chronologie que nous avons signée, avec cette étanchéité somme toute modeste, s’applique pour tous les films.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #48 p. 90-93