S’éloignant des solutions matérielles propriétaires habituelles, Panasonic devient éditeur de logiciels et commercialise une solution basée sur des outils IT du marché. La postproduction s’est très rapidement informatisée, il y a plus de vingt ans. Le monde des régies va-t-il connaître une évolution aussi rapide où les grilles deviennent des switchs, le SDI de l’IP et le matériel des stations informatiques ? Expert avant-vente Kairos chez Panasonic, Christophe Alméras est un des spécialistes français des régies, doté d’une connaissance poussée des mélangeurs traditionnels.
Christophe, peux-tu nous présenter la philosophie de Kairos ?
Kairos est une solution IT de par sa plate-forme, le cœur du système est un serveur (core). Panasonic ne fabrique quasiment rien dans la solution. Nous sommes passés de manufacturier à éditeur de logiciel, le seul élément que nous fabriquons c’est la surface de contrôle (panel), tout le reste est acheté sur le marché. Nous commercialisons deux versions de serveurs (KC100 en 1RU et KC1000 en 2RU) avec deux niveaux de puissances. Le GPU du KC1000 autorise des calculs plus complexes et la carte réseau plus puissante permet un plus grand nombre d’entrées-sorties IP ST 2110. Le logiciel est commun aux deux Kairos. La plupart des fonctions disponibles sont incluses nativement dans le gros package (KC1000), alors que le petit modèle (KC100) les propose en option. On peut positionner les deux serveurs simplement : le KC100 est plutôt destiné à la réalisation en HD et le KC1000 à la 4K, même si une option autorise la 4K sur le premier Kairos. Pour une télévision qui exploite des images en HD avec une sortie 4K par exemple, le petit modèle conviendra. Par contre, pour la réalisation de concerts ou d’événements lorsque plusieurs sorties UHD sont nécessaires, la limite du premier modèle sera plus rapidement atteinte.
D’où vient le nom Kairos ?
Le Kairos est avec l’Aiôn et le Chronos un des concepts grecs qui définissent le temps. Le Chronos c’est le temps linéaire, l’Aiôn le temps cyclique qui revient par exemple annuellement et le Kairos c’est le temps du moment opportun. Le dieu grec Kairos arbore une longue mèche de cheveux sur l’avant de la tête, parce que lorsqu’on le croise on a juste un instant pour l’attraper. Le nom « Panasonic Kairos » évoque le bon moment pour changer de technologie.

Sans matériel dédié, d’où vient la puissance de Kairos ?
Kairos tire sa puissance du GPU qui gère toutes les opérations de mélange de la vidéo et tous les process d’effets. Contrairement à des mélangeurs classiques, il n’y a pas de cartes propriétaires. Il y a d’importants intérêts à éviter les architectures propriétaires. Nous avons conservé la notion des mix/effets renommés « scènes » avec une gestion de calques (layer) comme dans les logiciels Photoshop ou After Effects. La manière de penser les effets est plus proche d’un logiciel de compositing que d’un mélangeur traditionnel, c’est dans le panel de contrôle que l’on retrouve la philosophie « mélangeur ». C’est la puissance de l’IT qui permet cette flexibilité. Sans architecture prédéterminée, chaque utilisateur peut concevoir celle qui répond le mieux à ses besoins.
Vendez-vous quand même le matériel du système ?
Nous proposons un package complet incluant le serveur (KC100 ou KC1000) et son logiciel déployé sous Linux Debian allégé, le panneau de commutation, ainsi que l’application Kairos Creator compatible Windows ou Mac OS. Certains clients souhaiteraient pouvoir installer la solution dans leur propre hardware. Nous faisons énormément de tests de qualité qui sont liés au matériel et pour l’instant, pour plus de sécurité, nous ne vendons pas le logiciel seul.
Où est développée la solution ?
Panasonic n’est pas une marque reconnue dans le domaine du software, du moins pour l’instant… Une partie de l’équipe de développement basée en Allemagne est originaire des sociétés Philips, BTS et Grass Valley. Ces derniers ont participé à la création de célèbres mélangeurs, tels que les DD30, DD35, Kayak HD ou Kayenne XL.

Quels sont les avantages d’une solution IT ?
Les mélangeurs « classiques » restent intéressants ; Kairos propose simplement une approche fondamentalement différente. Un des avantages d’un mélangeur purement hardware, qui est également un inconvénient, c’est d’être très figé. Certains opérateurs peuvent se sentir rassurés d’évoluer dans un cadre qu’ils maîtrisent. Mais les opérateurs qui commencent à travailler avec le Kairos trouvent rapidement énormément d’avantages à cette flexibilité. Cela me rappelle l’époque du passage de la postproduction traditionnelle avec des magnétoscopes et un mélangeur vers des stations virtuelles. La transition s’est faite très rapidement en seulement deux ou trois ans. Difficile de savoir combien de temps prendra la transition cette fois-ci, mais le changement se fera, c’est une certitude.
Un autre avantage intéresse le marché de l’événementiel. En broadcast on travaille presque uniquement en 16/9, alors qu’en événementiel il est très souvent nécessaire de gérer la distribution vers des murs d’images. Plutôt que de passer par des processeurs vidéo supplémentaires, nous pouvons directement créer des espaces dans des résolutions personnalisées. Il est même possible de créer des zones de recouvrements pour associer plusieurs vidéoprojecteurs (Edge Blending). Cela évite également le cumul de latences via des boîtiers externes. Nous remplaçons deux machines, mais cela ne veut pas dire que nous remplaçons deux postes. Les deux fonctions peuvent être gérées par plusieurs surfaces de contrôle.
Quelles sont les possibilités en termes d’entrées et de sorties ? Et comment sont-elles gérées dans Kairos ?
Les entrées/sorties IP ST 2110 transitent par une carte réseau avec 100 Go de bande passante dans chaque sens. Le cœur de la machine travaille en IP ST 2110, mais nous gérons de nombreux autres formats. La machine n’étant pas propriétaire, elle ne dispose pas nativement de BNC. Nous intégrons au serveur une carte d’entrées/sorties dédiée à la gestion de la transition vers le tout IP. La carte du fabricant belge Deltacast arbore huit connecteurs auxquels les utilisateurs peuvent associer des modules disposant chacun de quatre connecteurs BNC 3G ou un 12G et d’une connectique de synchronisation. En plus des entrées/sorties SDI, des modules d’entrées et d’affichage en HDMI et DisplayPort permettent de proposer toutes les options classiques, certaines machines concurrentes remplaçant du point à point SDI par du point à point IP. Nous avons nativement pensé réseau, tout entre et sort par le même point, avec une simple prise réseau ou deux pour la redondance sur un second switch.
Tu évoques la solution Kairos comme une solution IP au pluriel…
Oui, nous nous positionnons sur une offre IP au pluriel, car il y a plusieurs IP, l’IP ST2110, l’IPMX en développement, le NDI et les flux SRT, RTP, RTMP… En événementiel, l’IP ST 2110 est parfois trop lourd notamment parce qu’il exige un PTP. Le format IPMX proposé par l’AIMS est intéressant. C’est en fait du IP ST 2110 avec des possibilités supplémentaires qui simplifient son exploitation, notamment en proposant un fonctionnement sans PTP. La compression de l’IPMX reste limitée pour conserver une bonne qualité, mais elle permettra de faire baisser le débit de flux 4K 12G par exemple. En NDI, nous acceptons la version full avec deux entrées et deux sorties pour l’instant. Pour nous le NDI est un adjoint du ST 2110 qui reste le cœur de Kairos. Nous avons également huit flux d’entrées et deux en sorties en streaming en SRT, RTP et RTMP.
Kairos cible quels utilisateurs ?
Souvent lorsque je présente le Kairos, je m’amuse en disant que je ne sais pas trop comment le catégoriser. Cela ressemble à un mélangeur, et c’est un mélangeur, mais c’est aussi beaucoup plus que ça. Le Kairos adresse trois marchés qui sont également les clients habituels de Panasonic : le broadcast, l’événementiel et le corporate qui constitue un véritable troisième marché. Le corporate exploite majoritairement des salles de réunions ou des auditoriums. Les mélangeurs sont souvent utilisés par des gens dont ce n’est pas le métier : des directeurs du marketing ou DRH. Ils ne travaillent pas avec un panel ni même notre logiciel de contrôle du mélangeur. Les intégrateurs conçoivent pour ces utilisateurs une couche logicielle supplémentaire afin de piloter l’ensemble des machines, les caméras, mais également la lumière, les rideaux et les projecteurs. Nous avons une demande grandissante concernant les API pour permettre le contrôle du serveur à partir de logiciels propriétaires.
À quel rythme pensez-vous faire évoluer la solution Kairos ?
Avec l’évolution vers des produits orientés IT, le cycle de renouvellement et d’évolution va changer. Aujourd’hui, beaucoup restent en HD, mais ils veulent pouvoir faire un peu d’UHD. Les régies sont renouvelées en moyenne tous les cinq à sept ans, ce qui correspond grosso modo à la vitesse de sortie des nouvelles versions de mélangeurs « classiques ». Nous pensons diviser ce délai par deux. Les utilisateurs exploiteront certainement leur matériel plus longtemps, mais ils pourront bénéficier des évolutions du logiciel sur leur système. Nous proposerons également une offre tarifaire orientée Software as a Service où l’investissement logiciel sera facturé annuellement et comptabilisé en Opex et le matériel en Capex comme dans la majorité des autres services IT d’une entreprise.
Penses-tu que les régies traditionnelles sont amenées à disparaître ?
Nous sommes au début du changement, à un point de bascule où les technologies sont disponibles. Tout ne sera pas immédiat, les fabricants de régies traditionnelles auront un public pendant des années encore. Aujourd’hui tout le monde ne croit pas à l’IP. Ils vantent la stabilité du SDI en oubliant les déboires des débuts. Il y a cinq phases dans l’adaptation des nouvelles technologies. La phase 1, c’est l’adaptation, on utilise des boîtiers de conversion. En phase 2, cela devient une option interne (des caméras par exemple), puis en phase 3, c’est dans toutes les machines, puis ça devient normal et l’ancienne technologie devient une option. En phase 4, c’est l’ancienne technologie qui devient optionnelle, et à la fin, elle n’existe plus. On a vécu cela avec le SDI par rapport à l’analogique. Chez Panasonic, nous sommes en phase 2, avec des caméras nativement en IP ST 2110, même si cela reste une option pour ne pas faire payer ceux qui n’en ont pas encore besoin. D’autres fabricants proposent aussi des caméras avec une option native en ST2110. La phase 3 suivra certainement assez rapidement.

Peux-tu nous présenter les surfaces de contrôles compatibles avec Kairos ?
Nous disposons de deux surfaces de contrôle fabriquées par Panasonic : Kairos Control Panel AT-KC10C1 avec 24 boutons en ligne et Kairos Compact Control Panel AT-KC10C2. Cette dernière est réduite en largeur (12 boutons) tout en conservant les deux barres et les deux mix/effets, elle est très orientée événementiel. Kairos fonctionne véritablement en mode client-serveur. La déconnexion d’un panel n’empêche par le serveur de continuer à fonctionner. Un autre panel ou le panel logiciel continuent de contrôler le système. L’API que nous proposons aux intégrateurs et développeurs externes est également considérée comme un contrôleur. On peut aussi exploiter le Kairos avec des panels Skaarhoj ou même un Stream Deck. Le panel peut piloter le serveur situé à quelques mètres ou des milliers de kilomètres. J’ai fait de nombreuses démos avec le panel depuis ma maison pendant le confinement. Le serveur était en Allemagne connecté via un VPN. Je partageais mon écran avec le LiveView, c’est-à-dire le stream des multiviewers, via Teams.
Quelle est la latence des systèmes Kairos comparée aux systèmes traditionnels ?
Il est très délicat de comparer les latences. La latence du Kairos va de une à trois images. L’image de base est due au passage par le GPU. L’application d’un DVE pour redimensionner ou découper une vidéo impose une seconde image. Il y a potentiellement une troisième image de latence si nous travaillons avec des sources non synchrones qui vont être synchronisées. Les images de synchronisation et de DVE concernent d’ailleurs tous les types de mélangeurs. Par contre le travail via un GPU est avantageux pour les effets complexes. Si nous cascadons un effet comportant un DVE dans un autre effet, toutes les images restent parfaitement synchrones là où de multiples images de latence s’ajoutent avec un mélangeur classique. Même si l’opérateur a l’impression de cascader ses effets dans le GPU, le traitement se fait en parallèle.
Que peut-on faire de plus sur une régie IP ?
Il est possible de concevoir de nombreux effets et de les gérer immédiatement. En plus des effets traditionnels il y a une fonction qui permet de gagner un temps précieux lorsqu’on fait du double fenêtrage, c’est-à-dire l’intégration d’une image dans l’image. Le virtual PTZ permet de repositionner l’image source dans sa fenêtre recadrée avec les fonctions de Pan, Tilt et Zoom. Les effets « replay wipe », très utilisés dans le sport, sont extrêmement faciles à créer, c’est le GPU qui gère la complexité. De même, la possibilité de créer des scènes avec des canevas libres permet de se libérer des contraintes des mélangeurs ou processeurs classiques.
Comment sont conçus les effets dans Kairos ?
Une scène, c’est un compositing avec plusieurs calques et c’est très puissant comparativement à la réalisation d’effets dans les mélangeurs classiques. Nous proposons une solution logicielle qui conserve des fonctionnalités historiques des mélangeurs et les méthodes de travail qui ont du sens : nous associons le meilleur des deux mondes. La manipulation de manettes pour faire des transitions en direct est intéressante et il est aussi très pratique de pouvoir changer un effet ou une scène à la dernière seconde.
Il semble qu’un facteur va certainement être décisif pour la transition, c’est l’acceptation de ces évolutions dans les régies et la formation…
Le côté IP technique est bien plus large que le mélangeur. Comment les ingénieurs, les techniciens vont-ils apprendre à travailler en réseau ? En vidéo traditionnelle, lorsqu’une caméra entre quelque part et que le flux ne passe pas, un petit moniteur permet de vérifier à quel endroit de la chaîne le lien est rompu. Cela change totalement en IP. Il faut implémenter de nouveaux outils et de nouvelles méthodologies réseaux. Il va falloir apprendre de nouvelles méthodes et changer certaines habitudes, c’est sûr, mais cela amène énormément de nouvelles possibilités et c’est passionnant pour ceux qui aiment la technologie.
Quels éléments d’infrastructure complètent une régie Kairos ?
Autour de notre système, il y a des switchs et des orchestrateurs réseau. Dans ce marché, certains fabricants viennent du monde de la grille et y ont ajouté des fonctions d’orchestrateur. D’autres proposaient de purs orchestrateurs et y ont ajouté des fonctions de grille. Certains de nos clients ont investi dans le Kairos sans disposer pour l’instant de sources natives en IP ST 2110. Ils ont installé un boîtier de conversion des caméras traditionnelles en SDI et connectent un unique câble au Kairos. Mais ils sont prêts pour le jour où des sources nativement IP seront installées, et en plus ils bénéficient déjà de la flexibilité opérationnelle du GPU.
Souhaitez-vous proposer dans les prochaines évolutions de Kairos des options encore plus novatrices ?
Bien sûr, mais nous restons prudents. En tant que fabricant, il est complexe de savoir où placer le curseur de l’innovation. Lors de mes démos, on me dit que l’outil est super, c’est le mélangeur du futur, et c’est vrai, mais c’est aussi un outil pour aujourd’hui et surtout pour la transition qui a déjà commencé. Nous allons continuer à ajouter des fonctions opérationnelles dans chaque nouvelle version du logiciel, et nous réfléchissons aux futures architectures.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #50, p. 98-101
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