La diffusion TV en 4K comme au cinéma reste pour le moment anecdotique même si de plus en plus s’y mettent. Il semble que la plupart se contentent de la HD. Alors, pourquoi produire en 4K alors que la norme est encore peu présente chez les diffuseurs ? Comment faire des choix techniques et méthodologiques pour réussir son montage 4K ?
Depuis l’invention du cinématographe, il y a eu beaucoup de révolutions technologiques. La pellicule, la vidéo, l’analogique, le numérique, la bande, le dématérialisé, le 16/9e, la haute définition, le relief, la 4K, la 8k, le HDR… ou s’arrêtera-t-on ?
À la bascule de la SD à la HD, il y a un peu plus de dix ans, la BBC estimait que l’espérance de vie d’un programme en SD était d’un an ou deux, alors qu’un film produit en HD avait plus de douze à quinze ans d’espérance de reventes. Je pense qu’aujourd’hui c’est la même chose, il est fort probable que si vous produisez encore vos films en HD avec tout un tas de bonnes raisons logiques, il ne sera plus possible de le vendre aux diffuseurs dans quelques années.
À l’époque de la pellicule pour le cinéma, il n’existait pas de fichiers HD et de nombreux films produits au début des années 2000/2010 ne pouvaient pas être diffusés à la télévision car ils n’avaient pas de master vidéo en HD. C’est ainsi que les films récemment produits devaient être renumérisés en HD pour passer ensuite par une phase de « restauration » afin de sortir ensuite un master vidéo HD pour la télédiffusion. C’est le parfait exemple des aberrations qui peuvent arriver quand on n’anticipe pas assez.
J’ai toujours été un pionnier des technologies et j’ai produit mon premier film en 4K pour une diffusion en 2007 à l’heure où la HD était encore loin d’être la norme ! De mon point de vue, il est important de donner une vraie pérennité à nos œuvres afin de leur offrir le meilleur potentiel d’exploitation dans le futur. Même les plates-formes de diffusion comme YouTube semblent avoir modifié récemment leur algorithme pour privilégier le contenu 4K. Netflix, Amazon Prime et Apple TV sont clairement aussi demandeuses de contenus 4K et aussi de HDR.
L’autre adage auquel je crois c’est qu’il vaut toujours mieux avoir une source d’une qualité supérieure aux exigences de la diffusion car ça se voit à un moment. Du temps du VHS, on ne diffusait pas en VHS, mais d’après des supports de bien meilleure qualité. Alors, quels sont les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber pour faire son premier montage en 4K ?
1/ Qu’est-ce que ça change au niveau création ?
Qu’est-ce qui change d’un point de vue artistique ? J’ai envie de vous écrire « rien » ou pas « grand-chose ». Il n’y a pas de révolution particulière mis à part une nécessité d’être un poil plus précis. La qualité de la source est forcément prépondérante. La définition 4K ne laisse passer aucune approximation. Une mise au point moyenne, une incrustation imprécise, un masque d’étalonnage mal ajusté… tout se voit encore plus qu’en HD. La 4K nécessite juste, peut-être, un peu plus de précision et de soin dans votre travail tant à la prise de vue qu’au montage et dans les finitions.
Au-delà de l’aspect artistique qui vous appartient, dans cet article je vais essayer de vous présenter les différents aspects techniques, les outils nécessaires et balayer quelques croyances.
2/ Les croyances, la puissance des stations de montage
Il y a beaucoup de croyances sur les problématiques liées à la production de contenus en 4K : c’est trop lourd, ma machine de montage ne supportera pas ça, je n’ai pas assez de place sur mes disques, ça coûte beaucoup plus cher, etc.
Sur la question de la puissance nécessaire à postproduire dans de bonnes conditions un film en 4K, qu’il soit destiné au cinéma, à la télévision, aux plates-formes de streaming sur le Web ou à la VOD, si votre machine est relativement récente et dotée de processeurs, cartes graphiques à la hauteur, tout devrait bien se passer.
Mac ou PC, il est difficile de donner des spécifications minimales mais il me semble délicat de descendre en dessous d’un processeur Intel Core I7 avec 16 Go de RAM et une carte graphique avec au moins 4 Go de mémoire vidéo. À noter que sous Windows, les processeurs AMD Ryzen sont de plus en plus prisés. Après avoir été longtemps distancé par la firme de Mountain View, AMD reprend le flambeau avec des processeurs au rapport prix/performance très avantageux.
Si vous allez voir sur Internet les performances de différents essais proposés par les sites de benchmark ou sur la chaîne YouTube de votre youtubeur préféré, petite mise en garde : la plupart du temps, les tests focalisent sur la vitesse de rendu et le temps nécessaire aux différents transcodages et exports. De mon point de vue, ce n’est pas le paramètre qu’il faut privilégier dans la mesure où les écarts de performances sont souvent loin d’être radicaux. Au final, ce qui est le plus important pour avoir une bonne fluidité dans l’interface quel que soit le logiciel utilisé c’est le codec que vous allez utiliser.
Il faut bien faire la distinction entre le poids des fichiers et la puissance nécessaire à leur décodage. Par exemple, un fichier 4K MP4 H265 issu des dernières générations de boîtiers hybrides photo vidéo sera plus compliqué à décoder et va demander plus de ressources CPU/GPU qu’un codec comme le Apple ProRes ou le DNX de chez Avid. Un codec intra-image sera plus simple à décoder qu’un codec dit « Long-Gop ».
Le poids des fichiers des codecs Long-Gop est plus faible et nécessite moins d’espace de stockage mais il a besoin de plus de ressources, un processeur plus performant, de la mémoire rapide et en quantité suffisante ainsi qu’une bonne carte graphique car celle-ci est de plus en plus sollicitée pour les fonctions de codage/décodage.
Ainsi, ce qui pourrait paraître aberrant c’est qu’il est souvent préférable de transcoder vos rushes dans un codec qui prend plus d’espace disque mais qui sera plus facile à décoder : c’est la solution si votre machine n’est pas de la toute dernière génération.
3/ Le stockage
L’autre donnée essentielle qu’il est important d’anticiper est donc le stockage. Il faut un stockage performant pour monter, quelle que soit la résolution. Quand je parle de stockage performant ce n’est pas uniquement en termes de capacité de stockage mais bien de bande passante et de la stabilité de celle-ci. Là où la plupart des constructeurs vous vendent les débits théoriques du « tuyaux » grâce auxquels les données transitent entre l’ordinateur et le disque dur, il est clair que c’est de tout autre chose dont on parle ici. Pour exemple, un disque dur mécanique simple relié en USB 3 ne pourra jamais atteindre les 5 Gb/s disponibles grâce à cette connexion car le disque en lui-même plafonnera à 1,4 Gb/s !
Ainsi pour faire un montage 4K dans un « codec sérieux » vous devrez sûrement passer sur du SSD en USB 3 ou en Thunderbolt ou des configurations Raid avec des disques durs classiques pour avoir les débits nécessaires. D’autant plus que la bande passante d’un disque peut être sérieusement entachée par l’occupation de celui-ci. Quand vous choisissez un disque dur ou un système Raid prévoyez d’y « laisser de l’air ». À mon avis, au-dessus de 60 à 70 % d’occupation de l’espace de stockage vous aurez des risques de ralentissements assez conséquents.
Si vous devez investir ne lésinez pas sur ce poste, peut-être qu’il est plus utile et plus stratégique de miser sur du stockage performant et fiable, vous procurant un bon confort de travail, que sur le dernier processeur à la mode qui vous fera gagner à peine 5 % de performances sur les temps de rendus.
Quand je conseille des équipements de prise de vue je dis souvent que le nerf de la guerre, ce sont les optiques ; en postproduction, il est clair que c’est le stockage. C’est un investissement qui est pérenne plus longtemps que la plupart des autres organes de votre machine de montage, monitoring audio et vidéo mis à part.
De mon côté, je dissocie le disque de travail, qui est souvent un SSD, du ou des disques dédiés au stockage. Je copie tout ce dont j’ai besoin sur les SSD que je vide une fois le montage terminé.
4/ L’utilisation des proxys
Créer des proxys pour le montage c’est donc une méthode qui reste encore aujourd’hui d’actualité si on veut conserver une bonne réactivité dans la timeline. Quel que soit votre logiciel de montage, tous proposent la création de « proxys ».
Qu’est-ce que c’est qu’un « proxy » ? C’est une copie des fichiers sources que l’on va demander de créer au logiciel pour permettre justement plus de fluidité et de réactivité. Ainsi, un fichier 4K, 6K ou 8K encodé en H265 pourra être ré-encodé en DNX ou en ProRes en fonction du logiciel utilisé et de la machine aussi. Le DNX est plus simple si vous êtes sous Windows et le ProRes plus Mac OS. Sur la plupart des systèmes c’est un procédé qui s’est simplifié ces dernières années.
On peut avoir besoin de proxys pour obtenir des fichiers plus légers mais aussi pour monter – pourquoi pas sur un ordinateur portable – et ensuite faire les finitions sur une station plus puissante. C’est le cas du dernier clip sur lequel j’ai travaillé. J’y ai assumé les fonctions de directeur photo mais j’ai aussi supervisé la postproduction et travaillé l’étalonnage. Petit budget oblige, la réalisatrice a monté de son côté sur un MacBook Pro qui a six ans et je lui ai simplement créé des proxys en ProRes 422 LT en HD dans Final Cut Pro X pour qu’elle puisse travailler en mobilité. Une fois le montage finalisé, j’ai juste récupéré son projet de montage en XML pour faire l’étalonnage sous DaVinci Resolve.
5 / Le monitoring
C’est malheureusement sur ce point qu’il est difficile de faire des économies quand on envisage de faire du montage et plus généralement de la postproduction en 4K. Aujourd’hui la plupart des moniteurs informatiques n’ont pas la précision nécessaire, même une fois calibrés, pour offrir un monitoring 100 % fiable. Le maître étalon pour un 30 pouces dédié à l’étalonnage chez Sony coûte presque 1 000 euros du pouce, donc 30 000 euros ! Néanmoins, certains constructeurs comme Eizo proposent des moniteurs de très belle qualité pour beaucoup moins cher. Pour avoir quelque chose de bien et plus accessible, Asus avec sa gamme Pro Art semble proposer une gamme très intéressante qui est plutôt efficace.
La solution, offrant pour moi le meilleur rapport qualité prix, c’est de passer par un écran TV Oled. J’ai jeté mon dévolu sur les modèles de chez Panasonic proposant une qualité de calibration sortie d’usine qui font référence dans le domaine et qui sont pour certains utilisés en écran de référence dans quelques studios de postproduction pour étalonner. La certification THX image est pour moi encore aujourd’hui un gage de qualité et de tranquillité.
Pour pouvoir faire un bon monitoring, il faut aussi relier cet écran via une carte ou un périphérique de sortie dédié à cette fonction et non pas la prise HDMI de votre carte graphique. Celle-ci délivre un signal qui peut être plus ou moins fiable suivant le système d’exploitation, les réglages de la sortie de la carte graphique, etc. Aja ou Blackmagic proposent des systèmes dédiés qui sont efficaces et fiables.
6/ L’utilisation d’un ordinateur portable
Si la plupart des PC dédiés au gaming ont des performances proches de celles qui sont exigées pour le montage et la postproduction 4K il faut bien faire attention à l’harmonisation des composants CPU/GPU/RAM et que votre machine puisse être connectée à des disques rapides. Sur la partie Mac, les MacBook Pro récents sont plutôt capables mais j’ai quelques réserves si vous voulez utiliser les codecs H264 et H265 en natif sans passer par des proxys. J’ai noté d’énormes ralentissements dans certains cas.
Davinci Resolve semble être le plus performant quel que soit le codec, suivi par Adobe Premiere et Final Cut Pro X. La puce M1 présente dans les derniers Macbook Pro 13 pouces fait quant à elle des merveilles et j’ai retrouvé une fluidité dans FCPX que j’avais un peu perdu même sur un 16 pouces Intel Core i9 gavé en RAM et doté d’un gros GPU.
… L’autre petite révolution technologique qui est en train de devenir une norme au-delà de la définition 4K c’est le HDR. Le High Dynamic Range propose une dynamique étendue et des espaces colorimétriques beaucoup plus larges face au traditionnel REC 709. Ce sera sûrement l’objet d’un prochain article tant les précautions à prendre sont nombreuses. Il est encore aujourd’hui trop tôt pour pouvoir faire de la postproduction 4K HDR low cost !
En conclusion
Il me semble important de démystifier un peu le montage en 4K et de vous expliquer que ça ne sert à rien de s’en faire un monde. Il n’y a pas de grands pièges au niveau méthodologie. En termes de création, les techniques de montage ne sont pas révolutionnées quand on change de définition, il faut juste rester attentif et soigner vos finitions.
Pour terminer, si vous avez besoin de vous équiper, il est important de souligner que cette année 2021 est une catastrophe au niveau des équipements électronique et informatique. La pénurie de composants impose souvent de faire avec ce qu’on a, les rares produits disponibles ont pris pas loin de 30, 40 voir 50 % d’augmentation. Si vous avez le projet de remplacer une ancienne station pour une nouvelle plus performante, il est nécessaire d’anticiper compte tenu des délais d’approvisionnement des dits composants. Ce délai peut être très long et aller jusqu’à plusieurs semaines d’attente.
Il me semble aussi important de préciser que si vous n’avez pas les compétences, un intégrateur spécialisé dans le domaine de la postproduction vous sera toujours d’un très grand secours pour vous conseiller au mieux et vous éviter certaines galères.
Article paru pour la première fois dans Moovee #8, p.24/27. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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