Si la pellicule continue de tourner dans les caméras de Scorsese ou de Tarantino, elle a perdu du terrain dans l’industrie du cinéma. Cartouche LTO, cloud… le numérique offre aux œuvres cinématographiques de nouveaux moyens d’être conservées. Toutefois, passer du celluloïde à un pack de données sans se déformer n’est pas une mince affaire… C’est alors que le chef opérateur entre en scène !
Lors d’une conférence organisée à la Cinémathèque française – dans le cadre du festival Toute la mémoire du monde –, trois directeurs photo, Caroline Champetier, Jean-Marie Dreujou et Laurent Dailland ont enfilé leur casquette de restaurateur et présenté cette facette moins connue de leur travail.
Chef opérateur, clef de voûte de la restauration
« Les chefs opérateurs sont des traducteurs. Grâce à notre savoir technique, nous traduisons la pensée du réalisateur en images. Pour la restauration, c’est la même chose, nous traduisons d’un format à un autre », résume Laurent Dailland qui a régulièrement été appelé pour participer à la restauration de films qu’il a dirigés… Parfois plus de vingt ans après leur création !
Une fois arrivés au labo, les deux chefs op ne s’occupent pas du scan qui transforme l’argentique en numérique, mais en contrôlent le résultat et rectifient ; une étape qui se fait en accord avec le réalisateur et un étalonneur, si possible. « Ce trio est primordial pour effectuer ce travail », affirme Jean-Marie Dreujou. « Au sein de l’AFC (Association française des chefs opérateurs), nous voulons renforcer les liens entre ces différents pôles et surtout, faire que notre présence pour la restauration d’une œuvre soit actée quelque part. »
Retranscrire « l’émotion » d’un film
Il se peut que la pellicule originale ait été perdue, que les copies soient en mauvais état… Dans une telle situation, comment rendre à l’œuvre l’éclat de ses premiers jours ? Les deux chefs opérateurs ont alors pour principal outil leur mémoire.
« C’est fou à quel point on se rappelle », s’étonne Laurent Dailland. « Dès qu’une image est projetée, je sais immédiatement si c’est la bonne ou pas. Je me sers de ma mémoire émotionnelle, aussi en restaurant je tente de retrouver l’émotion ressentie la première fois. »

Une émotion de chef opérateur mais aussi de spectateur dans le cas où il restaurerait un film auquel il n’a pas participé. C’est une situation dans laquelle s’est retrouvée Caroline Champetier qui remplaçait Jean-Yves Escoffier pour la restauration de Boy Meets Girl de Leos Carax. Lors d’une présentation du film qui avait lieu à la Cinémathèque française, elle raconte : « On est obligé de rentrer dans l’intimité de chaque plan, de les comprendre, de savoir ce qui a été simple ou compliqué pour le chef op de l’époque. On finit par entrer dans sa tête en quelque sorte… » Un défi auquel Laurent Dailland souhaiterait bientôt se frotter.
La numérisation, le temps des corrections ?
Puisque les images sont scrutées une à une, des petits défauts de la création originale se révèlent au grand jour : poussières sur l’objectif, sur ou sous-exposition, etc. Une question se pose alors : doit-on les corriger ?

« Nous ne sommes plus habitués à voir certaines erreurs de nos jours, comme les poils sur les objectifs. Cela gênerait la compréhension du spectateur, on peut donc l’enlever. C’est ce que j’ai fait pour la restauration de 36 Fillette, avec l’accord de la réalisatrice Catherine Breillat », souligne Laurent Dailland.
Une prise de position qui n’est pas celle de Jean-Marie Dreujou. « Il faut différencier restauration et remastérisation. En restauration, je ne touche à rien. Si je me suis trompé à l’époque, tant pis, cela fait partie de l’œuvre. Si le réalisateur en décide autrement, nous faisons alors une remastérisation. »
Qu’il s’agisse de restauration ou de remastérisation, une chose est sûre, ces opérations se multiplient et de telles interventions sont déjà nécessaires sur les œuvres numériques, pour assurer des projections en Dolby Vision par exemple…
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #52, pp. 66-67
