Pouvez-vous présenter Commune Image ?
Caroline Safir : Commune Image est constituée en SARL avec la particularité d’être à but non lucratif, notre entreprise a des activités commerciales qui viennent nourrir des activités impact. Tout ce que nous commercialisons est engagé dans des actions impact. La postprod est un des éléments de notre modèle économique. Mais pour piloter un bâtiment comme celui-ci, qui mesure 2 700 m² dans son ensemble et dont les charges fixes sont somme toute conséquentes, nous avons besoin de diversifier nos activités. C’est pourquoi nous avons mis, à disposition des métiers du cinéma, des espaces de coworking. Nous sommes pratiquement à 100 % de remplissage. Les loyers sont modérés, ils se situent dans le prix du marché des environs.
Combien de sociétés sont présentes dans les locaux ?
Nous en avons trente, ce qui équivaut à une capacité d’accueil de 150 personnes en fixe. Nous commercialisons en interne l’activité de postproduction. Les résidents bénéficient de tarifs préférentiels. Globalement, les résidents représentent la moitié des personnes accueillies dans ce cadre.
Autre activité : la restauration, laquelle nourrit vraiment notre modèle économique. La plupart des lieux comme le nôtre, appelés « tiers-lieux » (un terme que nous n’aimons plus trop !), ont une activité de restauration qui est assez centrale dans le modèle. Personnellement, nous avons la chance de nous trouver sur un territoire en perpétuel changement, sur lequel l’offre restauration est encore assez limitée, même si Thierry Marx s’installe actuellement au bout de la rue. Nos diverses activités se nourrissent les unes les autres. L’intérêt pour des personnes qui viennent postproduire à Commune Image est aussi de disposer de cet espace de restauration où rompre sa solitude, échanger, chercher des best practices, etc.

Comment se passe l’accès aux espaces de travail ?
Sur le plan du service, Chris (responsable du département postproduction) et son équipe sont présents toute la journée sur site. Les espaces, eux, sont accessibles 24h/24, 7 jours sur 7. La personne qui entre sur site est libre de ses accès jusqu’à sa sortie, sachant que bien évidemment elle ne pourra pas sortir à 6 heures du matin un dimanche… L’accès est calibré en fonction des horaires de travail, c’est un espace en autonomie. Nous pouvons également faciliter la mise en lien avec des techniciens si d’aventure il y a un questionnement. Nous recommandons alors un certain nombre de techniciens, mais n’avons pas de technicien en interne à mettre à disposition.
Quelle est la place des espaces de postproduction dans vos actions ?
Elle est centrale ! Ces espaces sont le pilier de nos actions impact. Tout d’abord parce que la première activité impact, la nôtre, est le soutien d’émergence. Nous accompagnons, gracieusement ou semi-gracieusement, des projets émergents, avec une priorisation sur les projets issus de Seine-Saint-Denis, auxquels s’ajoutent un certain nombre de partenariats tout au long de l’année. Nous dotons ainsi un certain nombre des festivals de prix en nature avec des journées de postproduction ou de résidence, par exemple pour Clermont-Ferrand dont nous allons accompagner la résidence du court au long. Je viens, par ailleurs, de remettre le Prix Commune Image au FIDMarseille. Nous attribuons aussi un Prix Commune Image à Valence Scénario, un autre au Cinébanlieue. Nous signons des partenariats avec des dispositifs vraiment liés au territoire. Je pense en particulier à l’école Kourtrajme dont nous sommes le premier partenaire et dont nous accueillons l’intégralité du module de postproduction. Nous dotons également des films de fin de parcours. Nous travaillons avec 1 000 Visages et Divé+. Cette association œuvre à plus de parité et de diversité, notamment sur les métiers techniques.

Coproduisez-vous ces films ?
Non, nous ne rentrons pas en coproduction sur les films que nous accompagnons quel que soit le biais par lequel les films sont parvenus à nous. En revanche, nous négocions des droits de diffusion pour de l’action culturelle gratuite, autrement dit tous les films que nous aidons intègrent une certaine forme de catalogue sur lequel nous pouvons capitaliser pour accomplir des actions. Principalement, notre cible ce sont les 15-25 ans de Seine-Saint-Denis, mais nous élargissons à de nouveaux publics. Nous travaillons principalement avec les établissements médico-sociaux du groupe SOS auquel nous appartenons. Autrement dit, nous travaillons beaucoup avec les jeunes de l’assistance publique, les jeunes issus de la Direction de la protection judiciaire de la Jeunesse (DPJJ), mais aussi avec les centres d’Hébergement d’urgence pour les demandeurs d’asile (Huda). Nous avons aussi élargi notre public aux personnes en situation de handicap. Notre programmation s’appuie sur ce catalogue, c’est de la diffusion augmentée, « augmentée » de rencontres avec des équipes de films et des parties prenantes.
Vous avez aussi un dispositif appelé « Les séances du Turfu », de quoi s’agit-il exactement ?
Il fonctionne très bien. Nous l’avons créé nous-mêmes en faisant appel à des candidatures en direct. Nous avons décidé de constituer nous-mêmes notre propre source de jeunes, notre communauté, que nous sommes allés chercher sur les réseaux sociaux. Nous avons lancé un appel à candidatures : « Vous êtes nano-influenceur et comme tel vous comptez entre 1 000 et 5 000 abonnés sur les réseaux Instagram ou Tik Tok principalement. Vous êtes intéressé par le cinéma. Alors rejoignez notre dispositif. » Sur ce dispositif, nous sommes en partenariat avec AlloCiné, partenaire de longue date. Les jeunes assistent, à peu près une fois par semaine, à une avant-première à l’écran, une rencontre avec les équipes de films, en multisite, pas chez nous.
Ils, ou leurs tuteurs légaux s’ils sont mineurs, signent un contrat avec Commune Image où ils s’engagent à mettre en avant les événements auxquels ils assistent et à respecter une charte de bonne conduite sur les réseaux. Ils ont entre 15 et 28 ans, mais nous avons un peu élargi au-delà de 25 ans parce que nous avions reçu des profils assez sympas. Les jeunes font des posts sponsorisés par rapport aux films qu’ils vont voir. Aujourd’hui, ils sont cinquante, voire un peu plus, autant de filles que de garçons.
Le dispositif fonctionne si bien que nous avons décidé de lancer, à la rentrée, une chaîne YouTube à partir des Séances de Turfu. C’est une exclu ! Nous commencerons à tourner un pilote la semaine prochaine. Le principe est le suivant : une star, un jeune, un film récent et on « debriefe ». Un microprogramme avec toujours la perspective pour nous de faire revenir les jeunes en salle. Ça, c’est le chantier de la rentrée, quand celui d’en bas sera achevé !

Revenons sur la postproduction…
Pour être tout à fait transparente, la postprod n’est pas une machine à cash. Pour nous, c’est tout l’inverse, mais on s’y accroche parce que c’est définitivement ce qui nous lie en premier chef à la création, ce qui nous permet de faire en sorte que le territoire s’approprie l’espace. La frustration que j’avais au départ, quand j’ai pris la direction en 2019, était qu’effectivement nous avions un outil magnifique, mais en pratique les gamins qui passaient étaient persuadés qu’ils n’y avaient pas accès. Aujourd’hui, nous sommes vraiment dans une autre démarche, bien entamée déjà avec la programmation gratuite lancée fin 2020 – début 2021.
Parvenez-vous à accueillir des productions externes ? Quelle est votre capacité d’accueil de projets qui n’entreraient pas dans votre dispositif ? Ou tous les projets doivent-ils obligatoirement entrer dans ce cadre ?
Nous accueillons des productions externes, bien sûr. Là, nous sommes en livraison pour la nouvelle formule avec le nodal. Jusqu’ici, nous étions un peu coincés, mais désormais nous disposons d’un outil suffisamment performant pour nous reposer la question de l’optimisation de remplissage des espaces. Actuellement, nous sommes vraiment dans une démarche de développement commercial : expliquer aux producteurs qui ont les moyens que, en venant postproduire chez nous, ils nous permettent de soutenir les créateurs émergents. C’est parce que, eux, viennent postproduire chez nous que nous pouvons nous permettre de mettre à la disposition d’autres ces outils. C’est comme dans les bars, c’est de la postprod suspendue !

Parlons justement un peu du restaurant…
Le restaurant s’appelle Muse et il est piloté par Sabrina Drif notre responsable d’exploitation. La cheffe s’appelle Agnès Colley, et Enora Malagré assure la direction artistique. Nous allons faire en sorte que la programmation du resto vienne nourrir notre programmation globale. Nous aurons des live show, des expositions sur les murs, de la musique live, des DJ set, de la scène ouverte stand-up 9-3, du slam, des battles de rap, du voguing… Enfin une programmation vraiment très large. C’est ça qu’on inaugure !
Le concept du restaurant est « éthique, festif et populaire ». Nous voulons que les habitants du coin viennent manger chez nous. En même temps, nous voulons devenir un lieu de destination au-delà du périphérique, ce qui est un challenge politique pour nous aussi ! Nous aimerions que tout ce beau monde se mélange autour de notre format.
Sans nous engager dans le zéro déchet, nous promettons de faire vraiment au mieux côté écoresponsabilité. Nous misons sur du circuit court et des formats de réutilisation. Nous sommes ouverts le midi, du lundi au samedi, et, le soir, du mercredi au samedi. Nous faisons quelque cent couverts par repas. Nous aurons un grand et très beau bar centré qui proposera des cocktails, histoire de motiver les clients à consommer, ça sera vraiment chouette ! Surtout, la cuisine a été refaite, on y mangerait par terre !
Que vous manque-t-il encore ? Quelle sera l’étape d’après, si les choses se stabilisent, si le restaurant produit suffisamment de chiffre d’affaires ? Comment voyez-vous votre développement ?
On sera sur le fil du rasoir. Notre responsabilité en tant que membre du groupe SOS est de présenter un modèle équilibré. L’idée serait donc de pouvoir faire encore plus d’impact, recevoir encore plus de personnes. Nous n’en sommes pas là parce que le restaurant, c’est la recherche du passage à l’équilibre. Notre enjeu est d’être soutenu par les pouvoirs publics, ce qui n’est pas forcément le cas à ce stade puisque nous fonctionnons à 99 % en fonds propres. Nous avons reçu par-ci par-là un ou deux soutiens de la région, du département, mais de façon extrêmement ponctuelle.
Nous avons donc décidé de créer une association qui portera les activités à impact pour permettre de devenir éligibles à un certain nombre de financements et de mécénats privés. L’objectif est d’aller chercher des fonds publics et des soutiens privés de façon plus macro, qu’il s’agisse de dons en nature ou de soutiens financiers. Avec cette phase 2, nous serions un peu plus confort et pourrions envisager de développer de nouvelles activités gratuites à destination des jeunes. Après, comme tout un chacun, nous allons devoir nous préoccuper des questions d’optimisation énergétique sur lesquelles nous avons déjà travaillé. En filigrane, sur tous nos travaux, la question a été évoquée, optimisée, mais cela nécessite un travail de fond.
C’est à la fois un marathon et une course de fond…
Les personnes nous disent : « C’est super et tout… ». On arrive au bout, mais on a le sentiment que ça ne va jamais assez vite. Là j’ai envie que les bâches soient arrachées ! Ce sera pour bientôt ! Nous y sommes presque ! Place à une démarche de développement commercial pour pouvoir optimiser l’occupation de tout ce beau travail !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 78-81