Mediakwest : Certains professionnels prétendent qu’un habillage sport, en direct (infographie…) ou en postproduction (génériques, trailers…), s’use beaucoup plus vite que n’importe quel autre. Êtes-vous de cet avis ?
Olivier Schaack : Si l’on prend l’exemple de la Ligue 1, celle-ci est un feuilleton qui s’étale sur 38 journées. Par conséquent, son habillage s’use un petit peu plus que celui, par comparaison, du Tour de France qui a lieu une fois par an durant trois semaines. Maintenant, un bon habillage ne s’use pas. Il contribue à donner plus de notoriété à la marque, comme on peut le voir pour la Ligue des champions de football.
Lors de ses obsèques célébrées en 1999, l’archevêque de Westminster avait demandé que soit joué le générique de Match of the Day, l’émission culte de la BBC. Pour autant, dans l’histoire du sport télévisé, rares sont les musiques et autres sons qui, dans la mémoire collective, le disputent aux images…
L’habillage sport compte effectivement très peu de repères sonores, à l’exception notable de l’hymne de la Ligue des champions de football [ndlr : créé en 1992 par le compositeur anglais Tony Britten]. Néanmoins, chaque marque devrait avoir un logo sonore. L’audio en général, spécialement la musique qui va parler à tout le monde, fait partie de la structure narrative. À titre d’exemple, pour la Coupe du monde de rugby qui a démarré le 8 septembre en France, dans le projet d’habillage auquel j’ai travaillé avec l’agence allemande United Senses et qui n’a pas été retenu par le radiodiffuseur hôte [ndlr : HBS], en charge de l’appel d’offres, on faisait chanter un chœur basque. Le son du générique choisi manque de puissance par rapport à ce que doit exprimer un tel événement, et n’exprime aucune identité sonore. L’an passé, celui de la Coupe du monde de la FIFA avait une petite signature – les Anglais appellent cela un « mnemonic » – hyper identifiante à la fin.
Comment expliquez-vous que les chaînes, sinon les organisateurs eux-mêmes, s’intéressent de plus en plus à des solutions d’habillage, telles celles proposées par le belge DreamWall, qui permettent de faire disparaître les murs des studios, voire les tribunes des stades, sous des décors virtuels ?
Les chaînes payent les droits de retransmission du sport premium tellement cher qu’elles sont en quête de ce genre de solutions faciles à déployer et meilleur marché. On l’a vu avec SFR, dont le plateau virtuel, soit dit en passant, présentait à ses débuts quelques imperfections [ndlr : ainsi, lorsque le présentateur mettait son pied sur l’estrade virtuelle, le pied était légèrement à côté] qui ont été rapidement corrigées. Par ailleurs, dans le sport en particulier, l’évolution technologique suscite une extrême curiosité. Souvenez-vous, par exemple, de l’effet « Matrix » (stroboscopique) qui tournait autour de l’action, notamment utilisé lors d’un Super Bowl [ndlr : finale du championnat de football américain], peu de temps après la sortie du film du même nom. Enfin, un générique sera certes toujours réalisé en postproduction, mais aujourd’hui on dispose de machines tellement puissantes, qui sont capables de faire tellement de choses en direct, notamment avec des outils comme ceux de Vizrt, que la frontière entre habillage en temps réel et habillage en postproduction tend à s’estomper.

L’association d’images réelles et d’animations virtuelles peut-elle devenir la norme ?
C’est d’abord une question de culture. Aux États-Unis, lors d’un Super Bowl, juste avant de rendre l’antenne, on a vu des voitures de la Nascar [ndlr : qui organise des courses se déroulant sur quelques-uns des plus célèbres autodromes du pays] traverser le terrain de façon virtuelle. En fait, la structure des sports américains, largement découpés par les écrans publicitaires, favorise ce genre d’artifice.
D’une manière générale, dans le domaine du sport live, quelles sont les règles à respecter ?
L’habillage doit permettre aux téléspectateurs de rester dans la compétition. Sur un match de football, par exemple, il y a le score, le chronomètre, les statistiques. C’est encore plus vrai pour d’autres sports ou disciplines, comme le décathlon, où, en l’absence d’habillage, le public perdrait vite le fil de la compétition.
Et dans celui de la postproduction, pour des trailers typiquement ?
Pour être efficace, une bande-annonce se doit de générer de la tension afin de capter l’attention. Sur Canal+, il nous est arrivé de dépoussiérer les codes en la matière en proposant des créations disruptives avec, par exemple, une bande-annonce pour les Masters de Golf hyper rythmée, montée sur un son du rappeur américain Eminem. À cet égard, Sky Sports, au Royaume-Uni, est une source d’inspiration permanente pour réinventer l’autopromotion du sport.
Au cinéma comme dans le sport, une bande-annonce mettra en avant les acteurs clés de la compétition ou du casting. En revanche, dans le cas du second, la voix off est un peu délaissée, à la différence du premier qui l’utilise beaucoup…
Je pense au contraire que la voix off fait plus que jamais partie des codes en la matière parce qu’elle permet de contextualiser ce qu’on veut valoriser.
Autant que le programme lui-même, son habillage peut-il permettre à une chaîne de se démarquer de la concurrence ?
Quand deux ou plusieurs diffuseurs se partagent les droits d’une même compétition, par exemple Canal+ et Amazon pour la Ligue 1, plus que l’habillage c’est le traitement éditorial qui fait la différence. Sur la Ligue des champions ou même la Ligue 1, l’habillage de la compétition prend tellement de place que le seul moyen d’exister pour le diffuseur est de soigner l’éditorial sur l’avant et l’après-match.
Pour finir, si vous deviez résumer l’essence du métier d’habilleur…
C’est un métier qui consiste à faire de la création contrainte, et ces contraintes nous orientent et nous obligent à rester humbles. Nous sommes au service de notre média afin d’affirmer son identité et de capter l’attention dans ce monde d’abondance de codes visuels.
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #54, p. 114-120