Rendue possible grâce à la collaboration de l’IRCAV (Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel), un laboratoire de l’université Sorbonne-Nouvelle, cette étude conduite en 2023 dégage trois grands axes pour bâtir un avenir écoresponsable bien éloigné du domaine de la fiction !
Suite à la création de son label de la production audiovisuelle écoresponsable en 2022, Ecoprod a lancé en 2023 cette étude concernant les impacts réels des pratiques d’écoproduction sur le monde de l’audiovisuel. Menée en collaboration avec l’IRCAV, le LIED (Laboratoire Interdisciplinaire des Énergies de Demain, Université Paris-Cité) et le master « Science, Stratégie et Design pour l’anthropocène » (ESC Clermont), le travail d’enquête s’est déroulé sur près d’un an.
« Nous avons souhaité identifier les obstacles et les leviers à l’adoption de pratiques plus responsables dans la production d’œuvres de cinéma, de programmes audiovisuels et de publicités. […] Pour ce faire, nous avons évalué les implications humaines, budgétaires, organisationnelles, technologiques et logistiques au cœur d’une démarche d’écoproduction, et identifié les pratiques les plus responsables. Par pratiques plus responsables on entend plus sobres, plus respectueuses et mieux partagées en termes d’efforts et d’implication », précise Alissa Aubenque, directrice des opérations d’Ecoprod.

Une base de données large et variée
Cette étude avait l’ambition d’évaluer le retour d’usage de 80 éco-critères utilisés dans le processus de labellisation, à partir du corpus composé des 44 œuvres ayant participé à la labellisation Ecoprod en date d’avril 2024.
Sur ces 44 productions, 84 % ont obtenu un score supérieur à 65 % et donc leur labellisation, tandis que 16 % ont eu un score inférieur à ce seuil. Dans ce corpus, figure une grande majorité d’œuvres de fictions (61 %) comprenant surtout des séries (32 %) et des longs-métrages de cinéma (20 %). Les publicités (14 %), programmes de flux (11 %) et documentaires (9 %) sont également présents dans ce corpus.
La méthodologie intègre l’analyse de données qualitatives et quantitatives, et prend en compte des entretiens menés avec non moins de 48 professionnels engagés dans l’écoproduction. En outre, des données externes provenant du dispositif Carbon’Clap et d’un sondage intitulé « Vers un métier en écoproduction » viennent également étoffer les résultats. Enfin, le bilan a été organisé en trois grandes catégories : socio-organisationnelle, économique et, bien sûr, environnementale.
L’éclosion d’un tout nouveau métier…
L’impact socio-organisationnel le plus important et le plus évident est l’émergence d’un nouveau métier, celui d’éco-référent, basé sur un modèle similaire aux référents « harcèlement » ou « Covid » déjà existants. Cette fonction est en général confiée à une personne intermittente en CDDU (dans 71 % des cas). Sa mission principale est de superviser la mise en place de la démarche écoresponsable sur l’ensemble de la production en sensibilisant les équipes aux bonnes pratiques et en définissant la stratégie d’écoproduction, mais aussi en complétant le bilan carbone de la production, en participant à la gestion des déchets…
Les éco-référents ou chargés d’écoproduction peuvent avoir des métiers d’origine très différents, oscillant entre tous les départements de la production audiovisuelle, mais celui qui revient le plus souvent, dans 20 % des cas, est celui de régisseur. Les postes qui suivent dans le classement sont ceux de directeur de production (14 %), d’assistant de production (11 %) et de chargé de production (9 %).
« Plusieurs types d’organisation sont référencées, soit une personne est désignée ou embauchée par la production pour mettre en place de bout en bout la démarche d’écoproduction, […] soit on l’externalise. […] Il existe en effet aujourd’hui des prestataires capables de prendre en charge la démarche d’écoproduction […]. Une troisième voie organisationnelle est possible : celle de l’hybridation », soulignait Laurence Allard, maîtresse de conférence à l’IRCAV lors du colloque.

Impacts budgétaires : combien coûte l’écoproduction ?
Face à de tels chamboulements dans le mode de production d’une œuvre, il est légitime de s’interroger sur les conséquences financières. Ecoprod s’est naturellement intéressé à cet aspect, et les résultats sont formels : en moyenne, la démarche d’écoproduction représente entre 0 et 1 % du coût de production total d’une œuvre, un coût qui tend d’ailleurs de plus en plus vers 0 % à mesure que la démarche est maîtrisée.
On observe que 71 % du budget alloué à l’écoproduction correspond à la rémunération du chargé d’écoproduction, la formation des équipes en bonnes pratiques représentant quant à elle 14 %, la gestion des déchets 13 % et la contribution environnementale les 2 % restants. L’étude constate qu’en dépit d’un coût supplémentaire initial pour la production, l’éco-référent permet de construire une stratégie globale d’écoproduction qui, dans bien des cas, débouche sur des économies.
Donc, en réalité, l’écoproduction ne représente pas un sacrifice financier à proprement parler mais plutôt un nouveau fléchage des dépenses de la production. « La redirection se fait souvent par des personnes qui connaissent le métier et qui savent bien qu’il est possible de faire autrement, pour peu qu’on ait la volonté de le faire et que le contexte soit favorable. […] Dans la plupart des cas, cette redirection budgétaire est invisible mais le résultat écoresponsable est bien là. […] Dès lors qu’on utilise son intelligence pour travailler sur des processus, on produit des optimisations qui éliminent les gaspillages, avec un impact en terme d’écoresponsabilité mais aussi en terme budgétaire », confirmait Laurent Creton, spécialiste de l’analyse stratégique et des processus d’innovation, lors du colloque Ecoprod.

Impacts environnementaux : combattre les émissions carbone sur quatre fronts
Les données externes provenant du dispositif Carbon’Clap ont permis à Ecoprod de mener une analyse des postes qui émettent le plus d’émissions carbone dans la production audiovisuelle. Sans surprise, ce sont les transports qui arrivent en tête, avec 32 % du total des émissions, suivi des matériaux des départements maquillage, costumes, coiffure et décors qui cumulent plus de 20 % des émissions. Viennent ensuite les moyens techniques (immobilisations de matériel et groupes électrogènes) qui représentent 14 % des émissions, puis les repas qui représentent 9 %.
Au regard de ces résultats, Ecoprod a naturellement mesuré de quelles manières l’impact sur l’environnement pouvait être réduit sur ces postes. L’application d’un des éco-critères obligatoires du label Ecoprod rend notamment les repas plus écoresponsables : il s’agit de mettre au menu un repas de viande rouge par semaine maximum et une offre végétarienne tous les jours. Cette règle permet une réduction des émissions carbone de 40 % sur ce poste. Un mode de « production plus frugale » peut réduire encore plus ces émissions : il s’agit de supprimer complètement la viande rouge et de préparer moins de viande blanche ou de poisson au profit de repas végétariens. Dans ce cas, la réduction d’émissions carbone pourrait atteindre les 76 %.
Cette approche comparative de deux modes de production titrés respectivement « Ecoprod » et « production frugale » a également été utilisée pour les trois autres postes-clés, et donc pour les déplacements. Le but premier du label, pour les transports, est de limiter les transports aériens et routiers moyens, au profit du transport ferroviaire et du covoiturage. Un choix qui permet déjà une réduction de 40 % des émissions carbone. Mais en allant plus loin, en supprimant complètement les transports aériens et en limitant au maximum les transports routiers moyens, on peut atteindre un taux de réduction de 59 %. Un immense pas en avant lorsque l’on se souvient qu’il s’agit là du poste le plus polluant de la production audiovisuelle.
Le deuxième poste d’émission le plus polluant, l’utilisation d’énergie sur le tournage, peut grâce à la démarche d’Ecoprod envisager une réduction de 55 % des émissions carbone par rapport au scénario habituel d’un tournage en minimisant l’utilisation de groupes électrogènes fonctionnant au diesel et en privilégiant le branchement sur secteur. En supprimant complètement l’utilisation de groupes électrogènes diesel, comme l’envisage le mode « production frugale », l’impact environnemental de ce département serait même réduit de 94 % !
Enfin, pour les décors, le label Ecoprod concentre ses efforts sur l’achat de matériaux issus du réemploi pour à peu près la moitié des matières premières, l’utilisation de décors de réemploi et le tri de la moitié des déchets avec l’autre moitié envoyée en ressourcerie. Le tout permet de réduire les émissions carbones d’environ 22 %. Quant au mode « production frugale » imaginé, il permettrait de réduire les émissions de ce département de 51 % en utilisant uniquement des matières premières issues du réemploi.
« Ces nouvelles approches de production sont porteuses de nouvelles valeurs. Par exemple, concernant les feuilles de décors récupérées en ressourcerie, il faut du temps supplémentaire de travail parce qu’il faut bien remettre en forme et prendre soin des éléments existants pour pouvoir les réutiliser ensuite. On a ici un vrai intérêt à valoriser le travail des décorateurs et des décoratrices et leur geste artistique qui se retrouve pérennisé dans une économie circulaire », soulignait Lucas Boubel, chargé de projets environnement chez Ecoprod lors du colloque.
Retrouvez le rapport d’étude complet et détaillé de 110 pages sur le site officiel d’Ecoprod.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #57, p. 96-98