James Cameron, s’il est le réalisateur auréolé des plus gros succès au box-office, c’est sans doute en partie car enfant il a su éveiller et cultiver sa créativité. Et si James Cameron incarne une chose, c’est l’imagination sans bornes, c’est l’audace dans la créativité.
L’exposition de la Cinémathèque permet de lever un tout petit bout du voile sur ce qui a forgé James Cameron. Les visiteurs pourront découvrir environ 225 pièces (dessin, maquette, croquis). James Cameron possède un trésor de quelque 1 200 œuvres d’art !

On le connaît tous, évidemment, comme le grand cinéaste qu’il est mais peu connaissaient cette foisonnante créativité autour de tous ces dessins, qui est très vaste, très hétérogène et qui est la moins connue du grand public. On a ici l’occasion totalement inédite – non seulement en France, mais dans le monde – de les voir en vrai. La plupart des dessins sont évidemment des originaux et ça, c’est très, très fort quand on les voit ! Il y a une grande hétérogénéité de dessins parce qu’il y a des dessins très techniques, des dessins qui ont valeur d’œuvres d’art à part entière avec un travail de la lumière qui nous fait presque penser à des peintures. Il y a des storyboards.
« Pour nous, le travail, ça a été de se dire après tout, la plupart de ces dessins ont une finalité qui est celle du cinéma, qui est celle des films. Il y a quelques cas de films non réalisés, de films fantasmés, de films de jeunesse, mais la plupart, malgré tout, ont cette finalité qui est le cinéma. Et donc on a tenu effectivement à se dire que l’art de James Cameron, c’était principalement les dessins. Ce fil rouge aussi il fallait le mettre en perspective avec le cinéma ; que ces dessins étaient comme des phares éclairant autrement les films et qui leur donnaient une nouvelle perspective. On a tenu aussi à choisir des choses un peu rares qui ont un rôle de making of par exemple, qui montrent l’envers du décor des films, quelque chose qui est très important, surtout dans une partie où on veut expliciter un peu les inventivités technologiques de James Cameron. Là aussi, on a la chance de pouvoir, avec la Avatar Alliance Foundation, de montrer des objets vraiment uniques qui sont parfois des accessoires, parfois des objets qui ont servi au tournage. Je tiens à remercier également le musée du cinéma et de la miniature de Lyon, qui a aussi toute une collection de cinéma pop qui nous manque cruellement à la Cinémathèque et qui permettait d’incarner, au sens le plus strict Alien en particulier, ou Terminator », indique Frédéric Bonnaud, directeur général de la Cinémathèque.
Est-ce que je peux vous demander quelle a été votre première impression ? Parce que même si, évidemment, c’est un travail que vous connaissez par cœur, tout d’un coup, il était organisé, il était montré. Qu’est-ce que vous avez ressenti ?
James Cameron : Je me suis rendu compte qu’il s’agissait en fait d’une biographie, d’un retour sur les idées que j’avais quand j’étais enfant et sur l’évolution de ces idées au fil du temps, puis en tant que jeune cinéaste, et enfin jusqu’à aujourd’hui. Je pense que l’une des choses que Kim a réussi à créer dans sa supervision du livre et de l’exposition, c’est l’évolution des idées et de la passion qui m’anime. Je ne me considère pas comme un grand artiste. Je pense que la valeur de l’art dans l’exposition est de voir l’évolution d’un cinéaste en tant qu’artiste parce qu’en fin de compte, mon but était de peindre avec la lumière sur le grand écran. J’essayais de m’exprimer et d’aller de l’avant.

Comment travaillez-vous ? Vous partagez votre travail avec les illustrateurs et les designers qui travaillent sur vos films ou vous travaillez seul ?
Sur mes premiers films, donc les deux Terminator et Alien, c’est moi qui ai tout dessiné, pour des questions de budget. C’était tout ça en moins qu’on avait à imputer à notre budget ! Et sur Alien, j’avais quand même deux autres collaborateurs, des designers. Donc on s’est partagé le travail en trois et on voit dans l’exposition que, pour ma part, j’ai continué à dessiner par exemple tout ce qui est les uniformes militaires. Et ensuite sur Abyss, ma contribution artistique a commencé un peu à être moins importante. J’ai engagé d’autres personnes.

Mais donc, pour revenir à Terminator, j’ai travaillé avec Stan Winston. Je ne savais pas qui allait devoir se charger du design du Terminator. Il a commencé à réfléchir à la manière de le réaliser. Comment concevoir quelque chose qui pourrait être à l’intérieur de quelqu’un et non pas quelque chose qui pourrait être à l’extérieur et qui ressemblerait davantage à C3PO ou à la plupart des robots qui existaient auparavant ? Ils ont donc dû réfléchir à la manière dont ils pourraient utiliser les marionnettes et ils ont opté pour un bunraku (marionnette indonésienne de grande taille, manipulées à vue où le marionnettiste utilise des tiges qui sont externes). Il n’y avait pas de suppression numérique à ce moment-là. Nous avons donc dû faire preuve de beaucoup d’ingéniosité en matière d’éclairage, de cadrage et de toutes ces choses.
Stan qui malheureusement nous a quittés, avait avec ses équipes cette grande capacité à rendre les choses très réelles. Pour lui, l’art était le plus important. Il avait toute une écurie d’artistes, mais moi j’avais tout dessiné à l’avance, sans savoir qu’il avait à sa disposition beaucoup de personnes talentueuses. Il a été incroyable parce qu’il a tout de suite pris mes idées en compte, alors que c’était une difficulté d’avoir un endosquelette à l’intérieur d’un corps.

On imagine toujours que Hitchcock avait tout en tête. Forcément, c’était peut-être le cas, mais en tout cas, moi ce que je sais, c’est que ça part d’une série de propositions par les équipes. C’est un processus assez collaboratif. Parfois, j’ai des idées assez claires de ce que je veux faire, mais en tout cas ça ensuite, ça devient collaboratif. Dans mes premiers films, j’avais une idée peut-être plus limpide et il fallait l’exécuter tel que je l’avais imaginée parce que j’avais un petit budget. Mais avec les années maintenant, c’est de plus en plus quelque chose qui se fait en équipe.
Il y a des pièces extraordinaires qui proviennent de votre propre collection dans cette exposition. Et puis il y a aussi des pièces qui proviennent du Musée Cinéma et Miniature de Lyon, dont la vocation est de préserver et de restaurer ce genre de souvenirs de tournage. C’est le cas notamment du T1000 ou du Terminator ou du costume d’Alien. Je voulais savoir ce que ça vous a fait hier, quand vous avez visité l’exposition, de revoir ces pièces assez rares finalement, et qui datent d’il y a une quarantaine d’années.
Vous savez, je suis assez surpris de voir à quel point je suis fondamentalement le même enfant aujourd’hui qu’à l’époque. Mais vous savez, je dis toujours à tout le monde : je n’ai que cinq bonnes idées. Je continue à les utiliser de différentes manières. Pour tout fan, je pense que ça peut être intéressant de voir ces coulisses, ces évolutions. Je trouve que le travail remarquable de Kim a été de regrouper ces œuvres, de les coupler avec des extraits et ensuite de les organiser sous forme de thématique. Et on voit mon parcours un peu chronologique depuis quand j’étais écolier, puis étudiant et ensuite jeune cinéaste. Ces œuvres ont été petit à petit intégrées dans mes films mais dans différentes catégories : la catégorie robot, la catégorie monde post-apocalyptique ou la bioluminescence et le lien avec la nature.

Le dessin et l’expression visuelle étaient mon premier job et je le faisais avant de devenir cinéaste. Pour moi, le cinéma était l’étape suivante de l’expression visuelle des idées et j’ai utilisé des dessins pour le storyboard, pour le design, etc. et vous pouvez voir que je me suis appuyé sur mes propres compétences quand j’en avais l’occasion. J’ai écouté des gens meilleurs que moi et je me suis concentré davantage sur le produit fini, l’image finie du film, par exemple sur le film Avatar.
Nous avons un département artistique avec un certain nombre d’artistes qui y travaillent et qui sont exceptionnellement talentueux, c’est vraiment une joie de travailler avec eux. Lorsqu’une idée me vient j’esquisse quelque chose très rapidement ou je donne une description verbale et l’art qu’ils apportent est une source d’inspiration pour moi. Je l’ai même partagé avec les autres scénaristes lorsque nous avons rédigé le scénario du cycle d’Avatar, ce qui a eu pour effet de les mettre au pied du mur. L’image est couchée sur le papier, puis on commence à l’utiliser pour raconter l’histoire, ce qui inspire l’image. Et pendant la production d’Avatar, j’ai accroché au mur leurs dessins et ça crée comme un cycle créatif. La narration nourrit le dessin et le dessin nourrit la narration.
Aujourd’hui nous parlons beaucoup d’IA, comment jugez-vous son utilisation dans la création ?
Oui, donc l’IA c’est un sujet complexe et on est seulement en train de se rendre compte à quel point ça va ou ça peut affecter le cinéma. Mais il y a plusieurs types d’IA, donc il y a l’IA générative aujourd’hui, dont on parle beaucoup mais que nous nous refusons à utiliser. Par contre, nous utilisons du machine learning par exemple. Nous l’avons utilisé comme un outil dans Avatar pour créer des forêts. Par exemple lorsque nous devons imaginer une forêt, nous générons un modèle de plantes terrestres, mais ensuite, nous utilisons l’IA pour accélérer la croissance de la forêt. Ainsi, pour construire le monde de Pandora, nous avons utilisé des algorithmes d’apprentissage automatique, mais nous n’avons jamais généré d’images de la manière dont on peut créer des images fixes et des images vidéo, et je ne pense pas que cela fasse partie de notre processus sur Avatar.

L’IA générative peut servir pour storyboarder rapidement des séquences, créer des déclinaisons d’images, mais sur la base d’images que l’on a déjà créées, jamais pour créer des images finales. Parce que les images finales, elles, viennent de ce que nous donnent les acteurs.
Je pense qu’il y a des gens qui pensent que nous utilisons beaucoup d’IA dans le film Avatar pour créer les mondes que nous faisons, mais tout cela est conçu par des talents, comme je l’ai dit, certaines choses en arrière-plan dans le récif corallien et dans la forêt peuvent être générées de cette façon, mais les choses qui sont importantes sont créées par des artistes, et c’est moi avec ma caméra virtuelle qui fait le cadrage. Ce sont les acteurs qui jouent, c’est le directeur artistique qui crée les couleurs et le design des créatures, et tout se modèle jusqu’à chaque morceau du récif corallien. Vous savez, tout ce que vous voyez devant la caméra est un processus très centré sur l’humain.
Il y a un autre aspect qui est évidemment encore dans le futur, c’est l’idée de l’intelligence artificielle générale, qui pourrait être plus puissante que nous, plus intelligente que nous, et je plaisante toujours en disant que j’ai fait un film sur ce sujet il y a quelques années et qu’il s’est très mal conclu !
Les rêves vous ont guidés toute votre vie… vous aimez vos rêves ?
Je pense que j’aime les rêves et j’aime même les cauchemars parce qu’ils me donnent beaucoup d’idées d’histoires. Les rêves sont puissants. J’aime le processus du rêve, c’est-à-dire l’esprit qui s’amuse et qui fait tourner le moteur de la narration. Le rêve n’est pas si dissemblable que ça de la page blanche de l’auteur, du scénariste ou de l’écrivain. Comme moi j’écris ou je coécris tous mes films, je me rends compte de ce processus en écrivant et même mon cerveau, que ce soit dans mon sommeil, quand je rêve ou quand j’écris.
Je suis souvent étonné par ce qui arrive finalement sur ma page. Parfois, les personnages se mettent à vivre leur vie et je me surprends à écrire des répliques de mon personnage auquel je ne m’attendais pas forcément. Et quand le personnage comme ça prend le pouvoir, je trouve que c’est le plus intéressant, le plus plaisant.

Il y a un dessin de moi, qui n’est pas très grand dans l’expo, que j’ai fait quand j’avais 19 ans sur une forêt bioluminescente. C’était un rêve que j’avais fait et c’était tellement fort. Cette image est tellement belle qu’à mon réveil, j’ai voulu le dessiner. Je ne sais pas si j’ai rendu vraiment justice à ce rêve, mais en tout cas, il y avait donc ces arbres comme des lampes et cet animal comme un lézard comme ça qui s’ouvre. Et plus tard ça s’est retrouvé dans Avatar, dans cette planète qui est entièrement bioluminescente.
Donc ça c’était la partie des jolis rêves, maintenant les rêves sont un peu plus terrifiants. J’étais à Rome, j’étais fauché et malade. J’avais de la fièvre et j’ai rêvé d’un squelette chromé qui sortait du feu, c’était ce qui a donné naissance à Terminator.
Le rêve est un très beau moteur, créatif, mais pas forcément très fiable. On ne peut pas compter dessus en tout cas. Parce que je ne rêve jamais des films pendant que je suis en train de les faire, ça c’est certain. Et quand je rêve après coup de mes films, c’est en général dix ou quinze ans plus tard et là c’est toujours des cauchemars…
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #58, p. 90-94