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Valérie Valero, cheffe décoratrice sur « Maria », recevant le prix Ecoprod. © Nathalie Klimberg

Les secrets de la déco écoresponsable de Maria, film lauréat du Prix Ecoprod 2024

 

Vous avez travaillé en tant que cheffe décoratrice sur Maria, le dernier long-métrage de Jessica Palud récompensé du prix Ecoprod. Pourriez-vous nous décrire la démarche d’écoconception que vous avez mise en place pour ce film ?

 

L’affiche de « Maria », réalisé par Jessica Palud. © DR

Valérie Valero : C’est un peu compliqué de la décrire en deux mots, mais déjà, c’est un film qui se tourne en studio en raison de son scénario, et les studios, en général, c’est environ quinze tonnes de déchets. Nous, on a essayé de faire un film quasiment zéro déchets, et donc 80 % de notre décor a été composé de matériaux recyclés et de feuilles décor, de portes et de fenêtres que l’on a louées. On n’a donc quasiment rien acheté qui aurait été jeté ensuite. J’adore mon métier, mais je n’en peux plus du gaspillage, et donc pour ce film-là, avec mon équipe, on a vraiment essayé d’avoir des feuilles de route pour chaque corps de métier, pour vraiment créer un décor écoresponsable.

Par exemple, pour le bureau déco, l’idée, c’était que comme envoyer des mails ça pollue aussi, quand on était dans le même bureau, on utilisait plutôt des clés USB pour se passer des fichiers. On était donc aussi dans une optique où on louait ce dont on avait besoin plutôt que de l’acheter, on fabriquait notre peinture avec de la farine plutôt qu’avec des solvants, et on n’a quasiment pas dépensé d’eau.

 

Moodboard de la loge pour « Maria ». © Valérie Valero

 

 

Faire l’effort de mettre en place toute une démarche écoresponsable comme celle-ci, ça a rendu votre travail sur ce film plus compliqué que d’habitude ?

Comme c’est le troisième film sur lequel je travaille avec cette équipe, avec la cheffe peintre, le chef constructeur et l’accessoiriste meuble, et qu’ils sont tous très motivés, toute l’équipe était très partante pour faire un film presque sans déchets, ça a donc été à la fois plus compliqué mais plus motivant pour tout le monde. Ce n’était pas la première fois qu’on utilisait ces techniques, mais c’était la première fois que j’ai mis en place des feuilles de route, afin que l’on puisse calculer notre bilan carbone.

Quelqu’un de mon équipe a tracé tout ce qu’on avait acheté, loué et rendu, et ça, ça prend plus de temps effectivement. C’est en général le rôle du chargé d’écoproduction, mais comme il n’y en avait pas sur ce film, c’est l’administrateur déco qui s’en est chargé.

Ce qui peut rendre la tâche vraiment plus compliquée, c’est qu’il faut beaucoup anticiper. Dans notre métier, c’est tout le temps des prototypes que l’on fait, comme ce n’est jamais la même histoire, jamais le même décor, jamais le même réalisateur, il faut donc à chaque fois improviser des choses différentes. Pour avoir cette démarche écoresponsable, il faut travailler en design inversé : d’abord je dessine le décor, je fais un plan, ensuite, quand je me suis bien mis d’accord avec la mise en scène, je cherche ce qu’on a décidé ensemble, et là il faut trouver les portes et les fenêtres plutôt que de les fabriquer. Ça prend une journée de recherche avec le chef constructeur et la cheffe peintre, mais c’est aussi inspirant.

Pour la loge de Maria par exemple, ce sont les feuilles qu’on a trouvées qui nous ont inspiré ces couleurs. Je voulais qu’elles soient déchirées après le viol, donc on a pris une feuille décor avec du papier peint déchiré. Cette histoire de design inversé, c’est un peu technique mais ça nourrit à la fois, et si on est ouvert à ce qu’on va trouver, on peut s’adapter, et on achète vraiment seulement si on ne trouve pas. Mais là, sur les quarante portes et fenêtres de Maria, on a dû en acheter deux.

 

Tournage de « Maria ». @ Valerie Valero

Avez-vous senti que cette démarche d’écoproduction était un poids financier pour le film ?

Au contraire, ça a fait gagner beaucoup d’argent à la production. Il y a eu un article dans Écran Total où la productrice raconte que ça a permis de grosses économies. Jusqu’à présent, le discours, c’était que ça prenait plus de temps, que ça coûtait plus cher et qu’artistiquement c’était un peu low-cost. Mais avec ce film, on a pu prouver que le temps est plutôt réparti autrement : comme on met moins d’argent dans les matériaux, on peut prendre plus de gens, donc ça peut aller aussi vite. Je préfère donc mettre de l’argent dans les salaires que dans les matériaux.

 

Vous disiez un peu plus tôt que Maria était le troisième film sur lequel vous avez travaillé avec cette équipe. Vous aviez aussi mis en place une démarche écoresponsable sur ces deux précédentes productions ?

Oui, un des deux était un court-métrage documentaire sur le même sujet, Maria Schneider, 1983, qui a reçu il y a deux ans le César du Meilleur Film de Court-Métrage Documentaire, et comme pour Maria on avait fait un décor en studio sur lequel on avait testé pas mal de choses. Ensuite, on a fait 800 mètres carrés de décor à Montreuil, c’était pour une expérience de cinéma immersif sur Terminator 2, et là on avait encore testé beaucoup de choses. Et donc sur Maria, qui était enfin un long-métrage, on a vraiment pu concrétiser tous ces essais à grande échelle.

 

Décors de « Maria ». @ Valerie Valero

Dans une démarche écoresponsable, pensez-vous que le rôle de l’équipe de décoration est plus important que celui des autres équipes, que les enjeux sont plus importants ?

Ça dépend, en ce qui concerne l’équipe de régie par exemple, leur rôle était aussi important que le nôtre. Il y avait du vrac, chacun avait un verre en verre qu’il lavait après utilisation, il n’y avait pas de gobelet. Il n’y avait même pas de gourde, juste une grosse bonbonne d’eau et on se servait notre verre. Le régisseur général a vraiment fait une démarche écoresponsable. Je pense qu’il n’y avait pas d’écomanager parce que nous étions nous-même très en avance dans la démarche écoresponsable.

En moyenne, d’après les chiffres d’Ecoprod, la décoration représente 20 % de l’empreinte carbone d’un film, c’est donc un des plus gros impacts. Après, on n’a pas vraiment les chiffres de la postproduction, mais en ce qui concerne le tournage, la décoration représente 20 % et la régie 20 %.

 

Peinture des décors de « Maria ». @ Valerie Valero

Quand avez-vous commencé à vous pencher sur l’écoconception dans votre métier ?

Je dirais que j’ai eu une prise de conscience en 2019. J’étais déjà déléguée pour Ecoprod depuis 2013, j’étais donc sensibilisée, mais je trouvais que ça n’avançait pas beaucoup. La région Île-de-France a emmené une cheffe de peintre, celle qui a travaillé avec moi sur Maria, donc Sabine Barthélémy, un autre chef déco et moi, et on était trois personnes référentes d’Ecoprod à être envoyées en Belgique. Là-bas, on a vu que les Belges avaient une machine à peinture pour économiser l’eau en séparant les pigments de l’eau.

Et donc, quand on est revenu de ce voyage en Belgique, on a essayé de mettre dans les studios et les écoles cette machine à peinture, et du coup on s’est dit que ce qu’il faudrait, c’est faire un questionnaire, demander à nos collègues ce qu’il faut pour être plus écoresponsables, s’ils ont des solutions, et on a récolté beaucoup d’informations dans ce questionnaire réalisé avec l’aide d’un sociologue. Ça c’était en 2020, et à partir de là, on a monté le collectif Éco Déco et on a testé des matériaux, des enduits…

 

À propos d’Éco Déco justement, le collectif que vous avez participé à fonder, pourriez-vous nous parler de son organisation ?

On communique beaucoup sur notre groupe WhatsApp, on se réunit de temps en temps, mais surtout on travaille ensemble. Je travaille avec la cheffe peintre et le chef constructeur qui sont dans ce groupe, on fait des réunions, mais surtout, dès qu’on trouve un matériau ou quelque chose, on le met en commun. Et des réflexions de ce groupe est née la Ressourcerie du Cinéma, qui est prise en main par trois personnes. Le groupe Éco Déco les accompagne dans le conseil d’administration, et c’est vraiment grâce à eux que j’ai pu faire ce film, car ils récupèrent et sauvent les feuilles décors des ordures, ils les retapent et ensuite ils les louent.

Avant la privatisation des studios de cinéma français, il y avait des hangars dans lesquels on stockait les feuilles décors, c’est-à-dire qu’on faisait notre plan et après on allait chercher les feuilles, les portes et les fenêtres. Et là finalement, c’est le retour à cette pratique pour être plus écoresponsable, c’est-à-dire qu’après les années 1990, quand les studios ont été vendus, ça a été « on construit, on jette », « on cloue, on jette », et maintenant on revient à un système plus écoresponsable qui existait déjà. Dans ce système-là, la Ressourcerie aide les équipes décoration, costumes et régie à trouver des alternatives plus écoresponsables pour les tournages. Sans la Ressourcerie, on n’aurait pas pu faire ce film de cette façon, c’est un rôle fondamental.

 

Maria © DR

 

Si vous deviez pousser plus de gens à se lancer dans la production audiovisuelle écoresponsable et l’écoconception, qu’est-ce que vous leur diriez ?

L’écoconception, c’est possible, ce n’est pas forcément plus cher, ce n’est pas forcément plus long et c’est très beau artistiquement, avec le design inversé. Je les encourage donc à aller voir Maria, pour voir que c’est possible.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #58, p. 110-112