En coulisses, Warner Bros Discovery (WBD) Sports Europe avait mis en œuvre, en collaboration avec Grass Valley, des solutions d’avant-garde pour assurer une couverture médiatique à la hauteur des attentes de millions de téléspectateurs.
Vous assurez les fonctions de senior directeur ingénierie MAM, postproduction et playout pour Warner Bros Discovery (WBD) Sports Europe. Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre projet pour les JO de Paris ? Comment a-t-il évolué pour devenir ce qu’il est aujourd’hui ?

Emmanuel Jacky : Le projet a véritablement démarré après les Jeux Olympiques d’hiver de Pyeongchang en 2018. Nous avions besoin de repenser entièrement nos plates-formes de diffusion pour Eurosport, qui couvre les événements sportifs à travers toute l’Europe. L’objectif était de centraliser et de réunir les différentes entités sous une même infrastructure technologique. Chaque pays gérait ses besoins de manière indépendante, ce qui créait des inefficacités en termes de coûts et d’intégration. Discovery, notre maison-mère, nous a donné les moyens de développer cette vision globale, ce qui nous a permis d’initier ce projet de transformation technologique.
Nous avons commencé par une page blanche, en nous interrogeant sur les problèmes que rencontrait chaque entité, chaque production, chaque opérateur, et comment nous pourrions unifier tout cela sous une seule plate-forme. Il s’agissait de beaucoup plus qu’une simple mise à jour du MAM (Media Asset Management) ou du playout. Nous avons voulu créer une solution évolutive et flexible, qui puisse répondre aux besoins de production dans tous les pays où nous opérons, tout en facilitant la croissance future d’Eurosport.
Qu’en est-il de l’évolution de cette infrastructure avec l’intégration des États-Unis ?
C’est une des grandes évolutions de ces dernières années. Jusque-là, notre organisation était très européenne. Mais avec les récents Jeux Olympiques, nous avons commencé à intégrer des équipes américaines (basées à Atlanta) sur la plate-forme pour produire du contenu sportif sur lesquels l’équipe US a une expertise supplémentaire, tel le basket par exemple. Ce qui est formidable avec notre nouvelle infrastructure, c’est la flexibilité qu’elle offre. Atlanta a pu s’intégrer du jour au lendemain, sans ajout de systèmes spécifiques. Cette fluidité est cruciale, notamment lorsque l’on travaille sur des événements d’envergure mondiale comme les JO.

Vous avez collaboré avec Grass Valley. Pourquoi ce choix, et comment cela a impacté vos opérations, notamment pour la couverture des JO de Paris 2024 ?
Grass Valley est un partenaire de longue date pour nous. Nous avons commencé à travailler ensemble en 2015 sur un projet relativement modeste, la gestion du PAM Stratus, à Paris et au sein d’Eurosport International. Ce qui a vraiment scellé notre collaboration, c’est leur expertise dans la gestion du multi-audio et du multi-langues, une exigence essentielle pour une chaîne comme Eurosport qui diffuse en linéaire 20 langues. Par exemple, pour les grands événements sportifs comme les Jeux Olympiques, nous devons gérer jusqu’à 42 pistes audio en simultané.
Quand nous avons lancé le projet ETT (Eurosport Technology Transformation), l’idée était de choisir un partenaire capable de fournir une large gamme de produits intégrables. Grass Valley a relevé ce défi et a très vite accepté de travailler avec nous sur des technologies de pointe comme la norme SMPTE 2110 et le cloud. Pour les JO de Paris, nous avons utilisé des solutions comme AMPP Playout X et Framelight X pour la gestion du MAM, toutes deux développées en grande partie en fonction de nos besoins spécifiques.

Quels sont les avantages concrets que vous avez constatés depuis que vous utilisez ces solutions de Grass Valley ?
L’un des avantages majeurs est sans aucun doute la capacité à gérer un grand nombre d’utilisateurs répartis dans le monde entier. Par exemple, pour les JO de Tokyo, nous avons pu avoir des monteurs à Tokyo, mais aussi des équipes basées en Australie ou ailleurs, tout en travaillant sur la même plate-forme sans aucune latence. Pour Paris 2024, nous avions une équipe à Atlanta qui pouvait travailler en simultané avec celles basées en Europe. Cette flexibilité est essentielle, surtout pour des événements aussi complexes que les Jeux Olympiques.
En termes de scalabilité, notre plate-forme nous permet d’ajuster facilement nos ressources en fonction des pics de charge. Lors des Jeux Olympiques, la plate-forme doit supporter des charges énormes en termes d’enregistrements, de production et de diffusion. Avec Grass Valley, nous pouvons étendre rapidement notre infrastructure, sans avoir à construire ou à installer de nouveaux serveurs. Cette élasticité est indispensable pour gérer les périodes de forte affluence.
Comment gérez-vous la partie playout, à la fois pour le linéaire et le digital, avec cette nouvelle infrastructure ?
Le playout est un élément central de notre stratégie, surtout avec l’augmentation des chaînes digitales. Avec Grass Valley, nous avons réussi à rendre ce processus beaucoup plus fluide et rapide. Aujourd’hui, créer une nouvelle chaîne, que ce soit pour une diffusion linéaire ou numérique, est beaucoup plus simple qu’auparavant. Nous n’avons plus besoin de configurer de lourds serveurs physiques ou de câbler des infrastructures complexes.
De plus, la gestion des automations est également devenue beaucoup plus flexible. Si nous avons besoin d’ajouter une fonctionnalité, cela ne nécessite pas une mise à jour complète de la plate-forme. Nous pouvons simplement installer un microservice à un moment donné, sans interrompre la diffusion des chaînes. C’est un gain de temps et d’efficacité énorme.
Quelles sont les améliorations spécifiques que vous avez apportées aux produits Grass Valley pour les Jeux Olympiques de Paris 2024 ?
L’une des priorités pour les Jeux Olympiques de Paris 2024 a été d’assurer une stabilité maximale. Nous avons déjà utilisé cette plate-forme pour deux éditions précédentes des JO, mais nous avons demandé des améliorations pour répondre aux attentes des utilisateurs. Le principal défi a été de gérer l’incertitude liée au nombre d’utilisateurs simultanés et à leurs besoins. Nous avons réalisé des tests de charge intensifs pendant six mois avant les JO, et chaque étape nous a permis de renforcer la stabilité de la plate-forme.
Grass Valley a été un partenaire précieux tout au long de ce processus, travaillant main dans la main avec nos équipes de développement pour améliorer le produit. Résultat : la plate-forme à parfaitement absorbé la charge sans problèmes pendant les Jeux Olympiques de Paris.

Comment est prise en charge la postproduction ?
Pour la postproduction, nous avons choisi Adobe Premiere Pro sur des machines virtuelles avec un plug-in Framelight X pour se connecter au MAM afin de visionner et importer le contenu. Au cœur de cet environnement, Helmut de chez Moovit nous permet d’assurer la gestion des projets, des settings de la plate-forme et des différents groupes d’utilisateurs ainsi que de nombreux workflows d’automatisation. C’est grâce à une collaboration globale avec ces trois entreprises et WBD que nous avons pu répondre à nos besoins.
Pouvez-vous donner quelques chiffres de bilan des JO ?
L’avantage de cette plate-forme c’est que nous avons pu développer différents modes d’exploitation à travers les UI de Grass Valley pour des groupes d’utilisateurs dont les besoins étaient différents. Sur le playout, nous avions 46 chaînes linéaires, 110 sur le digital en 20 langues.
Sur la partie postproduction, nous avions en termes d’utilisateurs, en moyenne, 100 monteurs par jour avec un pic à 118. On a fait 17 000 exports de la postproduction pendant les Jeux Olympiques de Paris 2024. En moyenne, par jour, nous étions à 1 100 exports. Il y a eu 1 700 projets créés. Avec une moyenne de 130 projets par jour.

Si on parle du MAM, par jour, nous étions à 690 utilisateurs en moyenne avec un pic à 720 utilisateurs. Et on avait un peu plus de 2 000 utilisateurs inscrits sur la plate-forme. Cela comprend les Jeux Olympiques et tout ce qu’on a en BAU (Business as Usual). Donc, juste en une semaine, on a eu 455 nouveaux utilisateurs qui sont arrivés pour les Jeux Olympiques. Il y avait un double défi, supporter la volumétrie et assurer pleinement la formation des nouveaux utilisateurs
En termes d’enregistrement, nous avions par jour, 960 tâches d’enregistrement avec un pic à 1 120. En moyenne, on a enregistré 4 330 heures par jour, pour un total d’enregistrement de 70 000 heures.
Le Workflow Engine est aussi de chez Grass Valley. Le Workflow Engine est un mix entre le produit Momentum et le nouveau produit de la plate-forme AMPP Workflow. Il y a une transition en cours entre les deux produits. On a eu au total 32 829 fichiers importés et 44 542 fichiers exportés, pour un total de 365 000 jobs.
Qu’en est-il de la dimension sécurité dans une infrastructure aussi vaste et connectée ?
La sécurité est un enjeu capital pour nous, surtout avec la taille et l’envergure de notre infrastructure. Chez WBD, nous avons une équipe dédiée à l’InfoSec qui surveille en permanence l’ensemble de nos plates-formes. Il ne s’agit pas seulement d’identifier et de corriger les failles, mais également de mettre en œuvre des mises à jour régulières et de mener des campagnes de tests de vulnérabilité pour garantir que tout soit sécurisé.
Par exemple, lors des périodes de forte affluence, comme les JO, nous devons nous assurer que les plates-formes restent sûres et opérationnelles malgré l’augmentation du trafic. Grass Valley collabore également avec nous sur ces aspects pour garantir une continuité de service même lors des mises à jour.

Comment intégrez-vous des solutions basées sur l’intelligence artificielle (IA) dans vos workflows ?
L’IA joue un rôle de plus en plus important dans notre manière de travailler, surtout pour la détection des erreurs et l’optimisation des flux de travail. Par exemple, dans une infrastructure aussi vaste, lorsqu’un incident survient, localiser la source du problème peut être très long. Grâce au machine learning, nous sommes capables d’analyser rapidement les logs et d’identifier l’erreur. Cela a considérablement amélioré la qualité de service.
Un autre aspect intéressant est l’utilisation de l’IA pour la gestion des langues. Gérer des flux dans une vingtaine de langues est extrêmement complexe, notamment pour distinguer des langues proches comme le suédois et le norvégien. L’IA nous aide à éviter les erreurs de langue lors de la diffusion, un gain de temps considérable pour nos équipes. Nous travaillons également sur des solutions de sous-titres.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #59, p. 108 – 111