Gladiator 2 a été et restera certainement le film le plus important en termes de budget et de taille de toute la carrière de Stéphane Bucher. Avec ce film colossal, le technicien français a consolidé haut la main son statut d’ingénieur du son attitré de Ridley Scott. Retour sur le parcours d’un professionnel qui n’a cessé de relever des défis cinématographiques toujours plus ambitieux…
Un parcours forgé par l’expérience

par Ridley Scott. © DR
Diplômé d’un BTS audiovisuel spécialité son, Stéphane Bucher débute sa carrière en travaillant sept ans sur des séries et téléfilms avant de devenir ingénieur du son chez EuropaCorp. Collaborant avec la société de Luc Besson sur onze films, dont trois aux côtés du réalisateur, il perfectionne sa maîtrise technique sur des productions d’envergure.
Chez EuropaCorp, il s’imprègne de méthodes anglo-saxonnes et se familiarise aux tournages multi-caméras qui démarrent sans répétition des acteurs. Cette expérience le prépare aux défis des productions internationales.
Une rencontre inattendue

L’histoire avec Ridley Scott débute en décembre 2019, lorsque la production française recherche alors un ingénieur du son pour The Last Duel. « Après un an sans pause, j’étais épuisé et prêt à me reposer, mais j’ai tenté ma chance en envoyant mon CV », se rappelle Stéphane Bucher. « Quelques semaines plus tard, j’apprenais que j’étais dans la shortlist. Ridley Scott demandait alors des lettres de recommandation de “re-recording engineers”. Grâce à mon expérience chez EuropaCorp, j’ai obtenu celles de Tom Johnson (multi-primé aux Oscars) et de Dean Humphreys. Il m’en manquait une, et ayant récemment terminé The Eddy, j’ai pensé à Damien Chazelle. Je l’ai contacté, et il a accepté avec enthousiasme de me recommander. »

Jérôme Rabu (premier perchman), sur The Last Duel. © DR
Une journée de pré-shoot sous pression pour la première rencontre
« Le pré-shoot est une spécialité de Ridley Scott. Si nous commençons le premier jour des prises de vue principales le lundi, le vendredi précédent il ajoute un autre jour de tournage. C’est une sorte de journée de test, pour mettre l’équipe dans le bain et vérifier que tout fonctionne bien. Dès mon arrivée, la script de Ridley Scott, Annie Penn, m’a interpelé : “Ridley déteste la post-synchronisation. Vous aurez des plans larges, serrés, des machines à fumée… Débrouillez-vous, mais si vous avez un problème, allez-lui en parler directement.” Le message était clair : je n’avais pas le droit à l’erreur !
« Une fois sur place, j’ai découvert l’ampleur du projet : les équipes, les quatre caméras, les effets spéciaux, les chevaux, et j’ai commencé à stresser !

« Chaque soir, Ridley visionnait les prises dans une salle équipée à l’hôtel. Après deux semaines, il est venu me voir : “Je suis très content du son, c’est exactement ce que je recherche. Merci…” Et à la fin du tournage, il m’a annoncé : “On continue ensemble pour House of Gucci à Rome…” », résume l’ingénieur du son.
Sur ce second tournage, Stéphane Bucher a adopté de nouvelles approches de travail. Il a notamment recruté un assistant son dédié à l’accroche de micros HF DPA miniatures 4060 et subminiatures 6060 sur les vêtements des acteurs.
Et, pour son poste de travail, localisé à proximité de Ridley Scott, c’est-à-dire entre 50 et 100 mètres du plateau de tournage, il a utilisé pour la première fois un rack HF Audio Limited avec une connexion Dante pour sa console son.

Pour Napoléon, le film suivant, les défis techniques ont continué à monter en puissance en raison du gigantisme de la production qui réunissait 300 techniciens et utilisait jusqu’à onze caméras pour certaines scènes…
« Gladiator 2 », une apogée dans la carrière de l’ingénieur du son
« Ridley Scott avait décidé d’utiliser en standard huit caméras sur le tournage et jusqu’à douze pour les batailles. Pour faire face à cette ambitieuse production, il a fallu une organisation de l’équipe et des moyens techniques », commente Stéphane Bucher.
Le plateau principal s’étendait sur plus de 300 mètres, bien au-delà des limitations techniques du protocole Dante, qui ne peut être exploité efficacement qu’avec des câbles Ethernet sur une distance de 75 à 100 mètres en conditions optimales. Face à cette contrainte de distance, seule une solution basée sur la fibre optique permettait d’envisager une infrastructure audio fiable.

L’ingénieur du son a par ailleurs mis en place une deuxième roulante baptisée « Maximus », en hommage au personnage principal du premier Gladiator incarné par Russel Crowe. Maximus regroupait des récepteurs de micros sans fil, des micros de différentes perches et un enregistreur de secours. Cette roulante était placée à proximité des acteurs alors que la roulante principale et Stéphane Bucher étaient régulièrement positionnés 300 mètres plus loin.
Du sur-mesure…
Par ailleurs, pour gérer les nombreux échanges de données entre les machines, deux switches Cisco connectés par Trunk étaient déployés pour recevoir toutes les données sur une première couche IP, tout en assurant le contrôle à distance de l’ensemble des appareils.
Afin de faciliter l’installation, un boîtier Pelicase avait été aussi spécialement conçu avec la collaboration du spécialiste audio Fréquence. L’unité compacte comprenait :
- un système RF over Fiber de Broady Solution ;
- une alimentation sur batterie Audioroot ;
- un ensemble de connecteurs facilement accessibles depuis l’extérieur du boîtier Pelicase.
Sans cette infrastructure, la séquence du retour triomphal du Général Acacius après la bataille de Numidie, filmée en un seul plan avec huit caméras déployées sur les 300 mètres du plateau, n’aurait pas pu prendre vie…
La roulante Maximus était installée à mi-parcours avec une première paire d’antennes, tandis que le système RF over Fiber et la seconde paire d’antennes étaient positionnés près du point d’arrivée. Un rack Wisycom MRK16 contrôlait les différentes zones et garantissait une réception optimale des micros HF.
Et du sur-mesure audio pour les costumes !
L’intégration des micros dans les costumes d’époque conçus par Janty Yates et son équipe était un autre défi majeur… D’autant que pour certaines scènes, les micros HF DPA constituaient l’unique source audio pour capter les voix des acteurs !
Pour Paul Mescal (Lucius), portant l’emblématique armure de Maximus (que l’on voit aussi dans le premier Gladiator), c’est Giampaolo Grassi, responsable des armures (HOD costumes armourer master) qui a trouvé la solution la plus pertinente. Le placement du micro devait certes être optimal pour assurer une capture claire de la voix, mais aussi résister aux combats pour capter les cris et bruits d’efforts sans distorsion.

Avec la complicité de Giampaolo Grassi, un petit espace a été aménagé dans l’armure, juste derrière la forme du cheval argenté. Stéphane Bucher y a placé un micro DPA 6061, équipé d’une protection anti-vent Plush Sleeves d’Ursa.
Lors de la scène finale où Paul Mescal prononce un discours face aux armées, c’est ce même micro qui a été utilisé en tant que source unique car, avec plus de huit caméras déployées, il était impossible de rapprocher une perche pour capter le son.
Une approche sur mesure a aussi été adoptée pour Denzel Washington qui incarne Macrinus. « Il nous fallait maîtriser les bruits causés par ses nombreux colliers en or… Denzel s’amusait à répéter : “Macrinus needs more gold… give me more gold !!!” Entre chaque prise, nous intervenions pour fixer discrètement les bijoux à l’aide de pâte collante transparente afin d’atténuer les bruits métalliques… Une tâche épique, à l’image du film lui-même ! », conclut Stéphane Bucher.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #60, p.24-27
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