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Sue (Margaret Qualley) sous les palmiers de la croisette et non ceux d’Hollywood. © Working Title Films, A Good Story, Blacksmith

Plongée dans les coulisses de l’étalonnage de « The Substance »

 

Fabien Pascal a réalisé l’étalonnage de ce long-métrage au sein de la société de postproduction Lux. Plus qu’un étalonnage, il s’agit d’ailleurs d’un véritable travail sur la couleur, sur toute la production du film.

 

Vous avez commencé à travailler très tôt avec Coralie Fargeat. Pouvez-vous nous raconter cette première rencontre et comment cela a influencé votre collaboration ?

Nous sommes intervenus très tôt dans le projet. Coralie est venue nous voir bien avant que notre salle de travail chez Lux ne soit totalement opérationnelle. Elle avait une vision très claire de ce qu’elle voulait. Très rapidement, elle nous a parlé de l’esthétique qu’elle imaginait pour le film, une esthétique centrée sur la couleur comme vecteur principal du contraste.

Avant même de choisir son chef opérateur, elle avait déjà une idée précise du rendu qu’elle cherchait. Quand elle a choisi son directeur de la photographie, Benjamin Kracun, que nous ne connaissions pas à l’époque, nous avons commencé à faire des essais ensemble. Cela a permis de poser les bases de ce qui deviendrait la LUT principale du film, qui évoquait la pellicule et respectait au maximum les couleurs naturelles capturées sur le plateau.

 

Fabien Pascal, étalonneur résident de la société de postproduction Lux, dévoile l’alchimie
numérique du travail sur la couleur. © DR

Ces premiers essais avec Benjamin Kracun ont-ils façonné l’approche visuelle du film ?

Tout à fait. Les premiers essais se concentraient sur les extérieurs de Los Angeles, avec l’idée d’utiliser des Led ou des toiles pour certains éclairages de l’image de fond de l’appartement d’Elizabeth. À un moment, ils ont envisagé le fond vert, mais nous sommes rapidement revenus à une approche avec les toiles qui donnaient un meilleur rendu. Ces essais nous ont permis de développer une LUT inspirée des retours pellicule traditionnels, comme à l’époque de la photochimie. Cela offrait une restitution fidèle des couleurs, tout en créant un contraste naturel.

Nous avons ensuite affiné cette LUT lors des essais costumes, où les discussions avec Coralie et Benjamin ont vraiment solidifié l’identité visuelle du film. Ce qui ressortait déjà, c’était l’importance cruciale de la couleur pour Coralie. Elle voulait que chaque teinte raconte quelque chose, que ce soit dans les vêtements, les décors ou les lumières.

 

Lux a mis au point une LUT inspirée de l’image argentique. © DR

Vous avez mentionné une LUT « retour pellicule ». Pourquoi ce choix et quels étaient les défis techniques associés ?

La LUT retour pellicule a été un choix délibéré pour recréer le contraste naturel des films tournés en pellicule. Nous avons travaillé à partir d’une référence Kodak 83, mais nous l’avons parfois ajusté pour atteindre un contraste plus fort, comme avec la Kodak 93, comme look de retour film. L’avantage de cette LUT était sa capacité à reproduire des couleurs proches de ce que l’œil humain perçoit. Cependant, cela entraînait aussi des défis, notamment en termes de perte d’informations dans certaines zones d’ombre ou de lumière.

Pour Coralie, chaque détail comptait. Par exemple, elle voulait qu’on puisse distinguer les cheveux des actrices, même les mèches grisonnantes ou les reflets subtils. Cela nous a poussés à équilibrer soigneusement les contrastes pour préserver ces détails, tout en restant fidèles à sa vision.

 

L’ensemble du film a été tourné en France, en studio et dans la région cannoise. L’une des première scènes du film lorsqu’Elizabeth (Demi Moore) vient récupérer la première dose. © DR

Comment avez-vous géré les séquences nécessitant des ajustements complexes, comme les effets visuels ou les scènes avec des fluides ?

Certaines séquences ont demandé une attention particulière, notamment celles impliquant la « substance » elle-même. Par exemple, notre LUT initiale ne restituait pas bien les teintes fluorescentes, ce qui nous a poussés à en créer une nouvelle, spécialement pour ces moments. Nous avons dû ajuster les couleurs pour transformer le jaune en un fluo vibrant ou, parfois, en un vert spécifique que Coralie recherchait.

La scène dans la salle de bain, où le monstre se reflète dans le miroir, était l’une des plus complexes. C’est l’endroit le plus lumineux du film, ce qui exposait les moindres détails. Il fallait trouver un équilibre entre masquer certains aspects pour éviter qu’ils paraissent trop « faux » et conserver un rendu organique. Cela a nécessité de nombreux masques et ajustements pour les brillances et les teintes.

 

Parlez-nous de votre collaboration avec Coralie. Comment était-elle impliquée dans le processus d’étalonnage ?

Coralie était extrêmement impliquée. Elle a une mémoire photographique impressionnante et se souvenait de chaque détail des rushes. Si quelque chose manquait ou était modifié lors de l’étalonnage, elle le remarquait immédiatement. Cette précision était exigeante, mais aussi inspirante. Elle savait exactement ce qu’elle voulait et justifiait toujours ses choix. Cela rendait nos discussions enrichissantes, même lorsque nous devions parfois faire des ajustements qui semblaient contre-intuitifs, comme des faux raccords.

Son niveau d’implication a créé une véritable alchimie dans l’équipe. À force de travailler avec elle, nous avons commencé à anticiper ses demandes, ce qui a rendu le processus plus fluide. Son sens du détail a véritablement porté le film.

 

Y a-t-il eu des moments de tension ou de pression, notamment avec la sélection à Cannes ?

La sélection à Cannes a effectivement mis beaucoup de pression sur l’équipe. Le montage a pris plus de temps que prévu, et nous avons reçu les derniers plans VFX seulement 48 heures avant la production du DCP. Nous travaillions encore à 3 heures du matin pour finaliser le film. C’était intense, mais la projection à Cannes a été une expérience incroyable. La salle réagissait de manière très vive : rires, cris, moments de soulagement. Voir ce niveau d’engagement du public a effacé toute fatigue.

 

« The Substance  » est le film événement qui a conquis un public international et qui récolte de nombreux trophées tout au long de sa route. © Working Title Films, A Good Story, Blacksmith / Metropolitan Filmexport (France), The Match Factory, MUBI (États-Unis)

Quelles séquences vous ont le plus marqué pendant l’étalonnage ?

Il y a tellement de moments marquants ! La séquence où Demi Moore se maquille devant le miroir est un chef-d’œuvre en soi. Chaque détail – la teinte de sa peau, la couleur du rouge à lèvres – a été minutieusement ajusté. Une autre scène mémorable est celle de l’émission télévisée avec « Pump It Up », où nous avons dû jongler entre une esthétique très saturée et des contrastes marqués pour capturer l’énergie des plateaux télévisés classiques, tout en restant dans l’univers visuel du film.

 

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience unique ?

Travailler sur The Substance a été un défi artistique et technique, mais surtout un immense privilège. Cela nous a montré l’importance de collaborer avec une réalisatrice qui a une vision si claire et une maîtrise complète de son projet. Coralie a modernisé des influences rétro, tout en créant un film profondément personnel. Je suis convaincu que ce film deviendra un classique pour une nouvelle génération et qu’il marque un tournant dans le cinéma de genre en France.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #60, p.82-84