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La cheffe opératrice Daria d’Antonio ne succombe pas aux artifices et utilise pleinement la lumière naturelle, notamment celle de l’île de Capri. © Gianni Fiorito

Daria d’Antonio, cheffe opératrice solaire

 

Cheffe opératrice image de Parthenope de Paolo Sorrentino, Daria d’Antonio offre une cinématographie parfaite alliant grâce et beauté, à l’image de l’héroïne de ce film lumineux.

 

Quel est votre parcours ?

Je suis née à Naples, et j’ai commencé comme stagiaire en première année de littérature moderne à l’université. J’ai toujours été passionnée par la photographie, la prise de vue, la chambre noire. Quand j’étais jeune, je n’étais pas trop sociale, j’étais un peu solitaire et j’avais trouvé dans la photographie une possibilité de m’exprimer librement. Je passais beaucoup de temps seule dans mon laboratoire pour développer et tirer des photos. J’ai toujours voulu faire de cette passion mon métier.

À ce moment-là à Naples, j’ai commencé à travailler pour des productions indépendantes. J’ai eu un premier stage où je suis allée sur un plateau et ce fut pour moi une révélation. Je me suis dit « Je peux continuer à faire ce que j’aime mais avec d’autres personnes » alors que je le faisais toute seule dans mon coin. J’ai fait une seconde année d’université et j’ai décidé de tout quitter pour ne faire que du cinéma.

 

Tournage de « Parthenope » à l’île de Capri. © Gianni Fiorito

En 1998, j’ai rencontré Luca Bigazzi (directeur de la photographie) et il m’a proposé de faire une supervision générale de l’image en regardant sur le moniteur, sur le film Pane e tulipani. J’ai appris et compris beaucoup de choses car j’avais une culture cinématographique quasiment inexistante. J’étais entre le directeur de la photographie et le réalisateur, ce fut en quelque sorte un apprentissage en accéléré.

Au bout de deux ans, j’ai commencé à cadrer et je suis devenue opératrice sur la deuxième caméra lors des tournages. Je crois que si j’aime faire la lumière c’est parce que j’aime être derrière la caméra. Je pense que c’est une place centrale qui permet d’être au centre de toutes les attentions, de pouvoir parler avec tous les autres postes techniques. Un ami à moi, Pietro Marcello, réalisait un documentaire et il m’a demandé de travailler avec lui. Donc après treize années de travail avec Luca, je me suis lancée comme cheffe opératrice image. Pour moi il est impossible de ne pas faire la lumière et le cadre en même temps, j’ai grandi comme ça.

Vous avez une relation de proximité et de fidélité avec Paolo Sorrentino… Est-ce facile de travailler ainsi depuis toutes ces années ?

Une collaboration étroite entre Palolo Sorrentino et Daria D’Antonio depuis cinq films leur permet de travailler en osmose sans toutefois tomber dans la routine. © Gianni Fiorito

Nous avons une relation incroyable avec Paolo. J’étais deuxième assistante sur son premier court-métrage. Nous étions très jeunes. J’ai connu Paolo, qui était scénariste et écrivain, sur son premier court-métrage et j’ai fait depuis cinq films derrière la caméra avec lui. J’aime bien travailler avec les réalisateurs que je connais bien car on se comprend sans avoir besoin nécessairement de se parler, mais il ne faut pas non plus céder à la paresse. Il ne faut pas être prévisible. Il faut parfois se trahir et le plus important est de s’écouter comme si c’était la première fois. Il faut se lancer des défis. On peut utiliser la connaissance intime que l’on a avec un réalisateur que l’on connaît bien, mais cela ne doit pas devenir des automatismes, ni entraver la créativité.

 

Quelle a été la ligne artistique de la lumière de Parthenope ?

Tournage de « Parthenope » à l’île de Capri. © Gianni Fiorito

Ce film a été une recherche incessante de la poésie dans la lumière. Dans le film, il y a plusieurs thèmes qui m’intéressent comme la liberté, la créativité, la beauté, le mystère, le temps qui passe. C’est beau d’effleurer la beauté sans jamais pouvoir la posséder. J’aime beaucoup la façon dont Paolo raconte des histoires car il pose beaucoup de questions mais n’apporte pas beaucoup de réponses. Dans la lumière j’ai repris ce principe ; il ne fallait rien de figé, de définitif…

Paolo aime beaucoup écrire ; c’est avant tout un écrivain. Il est très frénétique sur le plateau, et très visionnaire. Il a une grande capacité d’imagination. Toute sa passion est dans l’écriture et quand il arrive sur le plateau, il est épuisé. On s’amuse beaucoup mais il faut que cela aille vite. Il peut y avoir trois à quatre caméras sur le tournage. J’étais rapide et très enthousiaste sur le plateau, mais j’aurais aimé avoir un peu plus de temps calme. Mais le fait de tourner rapidement permet de capturer rapidement la lumière quand elle est là. Parthenope est un film qui utilise la lumière naturelle et j’ai beaucoup joué dessus.

Tournage de « Parthenope » à l’île de Capri. © Gianni Fiorito

Dans la maison, à Capri, il était difficile d’installer de la lumière. J’ai étudié la lumière à différentes heures et nous avons fait des prises en fonction de cette lumière naturelle. Nous avons passé le temps nécessaire à ce que nous avions prévu dans le temps imparti. Il donne la possibilité d’utiliser la lumière.

C’est un film sur la beauté, le mystère mais c’est également un film sur une ville, Naples, qui est aussi ma ville. Je crois que comme toutes les villes, elle a sa propre lumière qu’on peut ressentir différemment selon des moments de la vie, en fonction de notre état à un moment donné. La lumière évolue tout au long du film, avec beaucoup de soleil quand ils sont jeunes sans pour autant être réaliste mais plutôt poétique. Il y a également des scènes où j’ai transformé la lumière, comme dans l’église ou la maison du professeur, l’université, où mes souvenirs étaient une expression de ce que je racontais.

 

Vous utilisez principalement la lumière du jour, autrement ce sont plutôt des projecteurs Led ?

Tournage de « Parthenope » à l’île de Capri. © Gianni Fiorito

 

Je n’utilise que des projecteurs Led. J’ai juste utilisé un HMI 18 kW une seule fois pour la scène de l’église. Pour Capri, nous avions des Led Disisti légers car il n’était pas possible d’utiliser un groupe électrogène et de toute façon je fais attention à ne pas avoir recours à ce type d’énergie polluante. Il faut prendre en compte l’écologie tant le cinéma peut être mauvais pour la nature. C’est plus facile de filmer avec les nouvelles caméras qui donnent beaucoup d’informations, de détails avec des capteurs sensibles, qui ont une large plage dynamique. Il est possible d’avoir une belle lumière sans utiliser trop d’éclairage.

Le tournage a été fait en Arri Alexa 35, une caméra incroyable pour ce que je devais faire sur ce tournage avec une latitude exceptionnelle ce qui permettait d’avoir des petites lumières et des panneaux réfléchissants. Les optiques étaient des Arri Signature car elles apportent de la douceur, et pour la texture de la peau c’est parfait.

 

Comment vous impliquez-vous sur l’étalonnage ?

Depuis que j’ai commencé à travailler, je collabore toujours avec le même étalonneur. Andrea Orsini, qui étalonne sur DaVinci. Il me comprend très bien mais cela ne nous oblige pas à rester ensemble car nous avons une relation étroite. Généralement je ne fais pas de LUT mais sur Parthenope j’en ai fait car je voulais que la mer et le ciel aient une couleur que je voulais garder tout au long du film. Beaucoup de séquences renvoient à la mer, c’est ce qui sous-tend dans Parthenope. Selon la mythologie grecque, Parthenope est une sirène qui après avoir tenté de séduire Ulysse se serait échouée près de Naples. L’image doit être un support de l’histoire : elle ne doit pas être tapageuse et doit aller avec l’histoire. Je n’aime pas les artifices.

 

Une des scènes oniriques du film qui oscille entre ombre et lumière, une poésie qui est également un hommage au cinéma italien du XXe siècle. © Gianni Fiorito

 

Quels sont les femmes et hommes directeurs de la photo qui vous inspirent ?

J’ai une relation spéciale avec la France. Quand j’ai commencé en Italie comme cheffe opératrice j’étais presque la seule femme. La France a été inspirante pour moi avec des directrices de la photographie comme Agnès Godard, Caroline Champetier, ou actuellement Claire Mathon. J’admire aussi le travail de directeur photo comme Robbie Ryan, Bruno Delbonnel. Il y a beaucoup de collègues dans le monde entier qui ont la capacité de créer des images qui m’enchantent. Il y a beaucoup de jeunes femmes en Italie qui travaillent maintenant comme directrices photo et c’est très bien.

 

Comment est le marché en Italie pour la production ?

En ce moment la situation est difficile en Italie. Le gouvernement a changé de nombreuses lois qui avaient pour objectif de renforcer l’attractivité avec des Tax Credit. Le marché était euphorique : il y a eu beaucoup de productions, peut-être trop même, ici tout le monde a le droit de s’exprimer. Il y a des jeunes qui ont beaucoup de talents et j’espère qu’ils pourront faire des films. Il y a également de nouveaux auteurs et autrices.

Il faut regarder aussi la distribution et la culture des gens à aller au cinéma. Il faut partager les films, ne pas rester seul devant son écran de télévision. Le film est sorti et il marche très bien : plus d’un million de spectateurs ! C’est une bonne réponse du public : il faut rester optimiste.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #60, p.110-112