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L’intervention de Jean-Marc Jancovici aux Assises de l’écoproduction, le 10 décembre 2024. © Ecoprod

3e Assises de l’écoproduction… L’union fait la force !

 

C’est Baptiste Heynemann, président d’Ecoprod et délégué général de la CST, qui a donné le coup d’envoi de cette journée rassemblant près de 450 professionnels de l’audiovisuel. Proposant des conférences, des tables rondes et des ateliers participatifs, sa riche programmation a reflété un intérêt croissant des acteurs de l’audiovisuel pour les pratiques écoresponsables.

Présenté par Alissa Aubenque et Pervenche Beurier, respectivement directrice des opérations et déléguée générale d’Ecoprod, le bilan d’Ecoprod pour l’année 2024 met d’ailleurs en lumière des avancées significatives pour l’écoresponsabilité dans le secteur.

Avec désormais plus de 400 sociétés adhérentes, dont des références comme AMP Visual TV ou La Ressourcerie du Cinéma, Ecoprod a célébré son quinzième anniversaire en affichant des avancées prometteuses : en 2024, l’association a en effet franchi des étapes importantes en dépassant 10 000 projets réalisés avec Carbon’Clap, les 120 œuvres labellisées et 2 000 professionnels formés. Ces chiffres témoignent d’un engagement collectif pour inscrire l’audiovisuel dans une démarche durable avec des acteurs fermement déterminés à transformer le secteur.

 

Des groupes de travail pour identifier ensemble les bonnes méthodes

La journée des troisièmes Assises de l’écoproduction a débuté avec plusieurs ateliers collaboratifs ouverts aux professionnels des structures adhérentes à Ecoprod. À l’occasion de l’atelier « Réduire l’impact des moyens techniques : le nouveau guide Ecoprod », deux pistes majeures ont émergé : l’impératif de sensibiliser tous les corps de métier aux implications environnementales des choix techniques et celui de prévoir un temps d’échange entre techniciens et prestataires pour co-construire des solutions adaptées et écoresponsables…

L’atelier a défini des actions concrètes pour intégrer l’écoproduction à d’autres niveau :

  • implication des prestataires : il est apparu intéressant de sensibiliser les loueurs et fournisseurs, souvent exclus des démarches écoresponsables ;
  • formation : il devient indispensable de former les équipes à l’économie d’énergie et de pousser les chefs de postes à intégrer des pratiques durables via des incitations comme des taxes ;
  • logistique partagée : mutualiser les ressources entre tournages pour limiter les déplacements semble une piste intéressante à explorer ;
  • planification optimisée : il devient incontournable de revoir les budgets et plannings pour réduire les distances parcourues et faire de l’écoproduction une priorité dès la conception du projet.

L’atelier a également identifié cinq leviers supplémentaires pour réduire l’impact environnemental des métiers techniques :

  • transport partagé : promouvoir la mutualisation des déplacements techniques avec des primes comme incitation ;
  • gestion des déchets : systématiser le tri sur les tournages ;
  • préparations renforcées : investir davantage de temps et de budget en amont pour limiter les pertes;
  • engagement collectif : mobiliser toutes les équipes, internes et externes, autour des objectifs durables ;
  • formation adaptée : sensibiliser à une utilisation raisonnée des nouvelles technologies, pour rompre avec une surenchère constante.

Enfin, quatre axes de travail spécifiques ont été identifiés pour les métiers des loueurs et prestataires :

  • durabilité accrue : adopter des pratiques visant à préserver l’endurance du matériel afin de réduire consommation et gaspillage ;
  • préparation en amont : sensibiliser les équipes et renforcer la communication sur les enjeux environnementaux ;
  • engagement structuré : intégrer un cadre formalisé via un document Ecoprod pour guider la production tout au long du projet ;
  • renforcement des échanges : améliorer la collaboration entre prestataires, techniciens et direction de production pour optimiser les choix écoresponsables.

Toutes ces actions identifiées reflètent parfaitement les trois mots d’ordre de cette journée, essentiels pour élever ces pratiques écoresponsables au stade supérieur et leur donner un impact significatif : l’anticipation, l’innovation et la fédération.

 

« Anticiper » : repenser l’écriture et la réalisation pour la planète

La première table ronde des Assises, intitulée « Écrire et réaliser une production écoresponsable : allier créativité et durabilité », modérée par Lucie Trémolières, scénariste et formatrice Ecoprod, incarne le premier défi du développement durable à savoir penser l’écoresponsabilité en amont de la production pour optimiser la démarche. L’anticipation passe notamment par l’implication très en amont des auteurs et des réalisateurs dans une démarche qui peut s’avérer beaucoup plus compliquée si le scénario est complètement terminé.

Pour favoriser cette approche, Ecoprod a lancé durant l’année 2024 plusieurs formations à destination des auteurs et des réalisateurs souhaitant rendre leurs créations plus vertes. Plusieurs guides seront aussi disponibles dès le premier trimestre de 2025.

En tant que référence ultime pour les équipes de tournage, les réalisateurs peuvent en effet avoir un impact écoresponsable sur toutes les phases de la création d’une œuvre, dès l’écriture du scénario jusqu’aux derniers ajustements en postproduction. En intégrant l’écoresponsabilité dès la conception de leur projet, les réalisateurs ouvrent la voie à une nouvelle forme de créativité, plus durable et plus en phase avec les enjeux actuels.

 

Un audiovisuel français qui s’engage de plus en plus pour l’environnement

De M6 à Claude Barras en passant par Bonne Pioche, les acteurs du secteur s’engagent désormais massivement à réduire leur empreinte carbone et pour certains à sensibiliser le public aux enjeux écologiques…

M6 passe notamment à la vitesse supérieure, comme l’affirme Thierry Desmichelle, directeur général de M6 films : « Nous allons bientôt lancer une fiction quotidienne au mois de mars, et nous avons déjà fait le choix que celle-ci soit écoproduite. » Et c’est en anticipant dès la conception du projet que M6 s’assure que cette fiction devienne un véritable modèle d’écoproduction

Le Secret de Khéops, réalisé par Barbara Schulz et coproduit par Bonne Pioche, est une œuvre qui s’est engagée naturellement dans ce type de démarche. « En tant qu’actrice qui a travaillé avec Bonne Pioche, j’étais déjà très sensibilisée à toutes ces bonnes pratiques. Pourtant, lorsque j’ai écrit mon film, je n’ai pas pensé une seule seconde à l’écoproduction, mais comme j’étais avec la bonne boîte de production, nous avons retravaillé beaucoup d’aspects du film dès la relecture du scénario », confie Barbara Schulz.

Pour son dernier film, intitulé Sauvages et traitant directement d’écologie, le réalisateur Claude Barras a pour sa part également opté pour de nombreux choix afin de s’engager en amont dans un processus d’écoproduction. Il a notamment beaucoup réfléchi au transport de ses équipes.

Du côté des publicités, Gildas Bonnel, fondateur de Sidièse et président de la Fondation pour la Nature et l’Homme, a aussi rappelé l’importance de rester en phase avec l’identité écologique du produit que l’on vend : « Aujourd’hui, dire que l’on vend une lessive plus verte que verte, c’est bien, mais si on part tourner à l’étranger et que les équipes voyagent en avion, que la démarche n’est pas décarbonée, les collaborateurs et les consommateurs vont le voir, ce qui pose un réel problème d’alignement. » Et Gildas Bonnel d’ajouter : « Les créateurs ont le pouvoir de rendre attractifs certains comportements et peuvent donner une image archaïque à d’autres, grâce aux histoires qu’ils racontent et la façon dont ils les racontent. »

 

Les replays des troisièmes Assises de l’écoproduction sont accessibles sur le site d’Ecoprod. © Ecoprod

L’innovation, moteur des nouvelles pratiques d’écoproduction

L’anticipation représente un pilier fondamental de l’écoproduction. Dans ce milieu en perpétuelle évolution qu’est l’audiovisuel, elle doit s’accompagner d’une capacité à innover pour pouvoir rester dans la course. La deuxième table ronde de cette journée, intitulée « Retours d’expériences : l’écoproduction, une innovation permanente », modérée par Baptiste Heynemann, a mis en évidence ce besoin d’innovation nécessaire pour que la production audiovisuelle vertueuse puisse s’ancrer durablement dans le secteur.

Cette table ronde a donné l’occasion à Laurent Héritier, directeur d’exploitation éclairage-énergie chez Transpalux, de parler des solutions techniques adoptées par les loueurs de matériel pour assurer des productions plus écoresponsables : « Les groupes électrogènes sont de loin la solution la plus pratique pour amener de l’électricité n’importe où mais il s’agit d’une solution extrêmement carbonée. Pour cette raison, la société Lumex, qui est partenaire de notre groupe, prévoit de rendre opérationnels dès 2025 des groupes électrogènes fonctionnant avec un biocarburant fabriqué à base de déchets. » Une solution innovante pour que ces appareils incontournables des plateaux de tournages offrent une décarbonation de l’ordre de 85 %.

Cependant, il serait incohérent, pour une démarche écoresponsable, de jeter à la poubelle d’anciens groupes électrogènes en parfait état de fonctionnement. « Pour pallier ce problème, nous opérons deux modifications sur nos appareils : la pose d’un filtre à particules, et la révision de la pompe et de la rampe d’injection, ce qui permet déjà une réduction de la pollution », souligne Laurent Héritier.

L’innovation technologique ne concerne pas que le matériel de tournage. Hanna Mouchez, fondatrice de MIAM ! animation, témoigne aussi du rôle que joue la 3D en temps réel dans la démarche écoresponsable de sa société.

« Nous voulions proposer des récits qui permettent de comprendre que le vivant n’est pas qu’un ensemble de ressources naturelles à préserver, et nous voulions une narration en 3D pour la puissance immersive que cela offre. Cependant, l’approche 3D implique un coût financier et un coût carbone importants. Avec la 3D en temps réel, qui nous vient du jeu vidéo, nous avons économisé beaucoup de calculs gourmands en argent et en énergie », explique-t-elle.

Côté décors, c’est le recyclage qui était à l’honneur à l’occasion de cette table ronde, et plus précisément celui des feuilles décor, dont Valérie Valéro, cheffe décoratrice récompensée par Ecoprod pour son travail sur Maria de Jessica Palud, est une grande habituée : « On s’est dit que ce n’était plus possible d’utiliser ces grandes feuilles en bois pour les brûler juste après. Avec le groupe Éco-Déco Ciné, nous avons donc trouvé une solution en appliquant des peaux sur les feuilles décor qui peuvent simplement être retirées après le tournage, et en créant la Ressourcerie du Cinéma qui récupère ensuite ces feuilles décor pour permettre leur réutilisation sur un autre projet. Cela nous permet d’économiser énormément de ressources en bois. » Ces nouvelles pratiques ont donc permis de grandement réduire le gaspillage dans le domaine de la décoration, les feuilles décor représentant à elles-seules 60 % du bilan carbone de ce département.

 

…Et l’IA dans tout cela ?

Dans ce tourbillon d’innovations, l’IA a naturellement une place pour faciliter certains processus écoresponsables, mais son utilisation dans ce cadre peut apparaître parfois comme contre-productive, comme l’a expliqué Landia Egal, fondatrice de la société de production Tiny Planets et experte environnementale, dans sa conférence intitulée « IA et écoproduction : un oxymore ? ».

En dépit de sa place primordiale au cœur de toutes les innovations du moment, l’intelligence artificielle ne peut cacher sa nature particulièrement énergivore… Une contradiction pour l’écoproduction, comme l’explique l’experte environnementale : « Les centres de données ont consommé 460 térawatts d’électricité par heure en 2022, et cette consommation pourrait monter à 1000 térawatts par heure en 2026. C’est plus d’un tiers de l’électricité produite par les centrales du monde entier l’année dernière ! »

Une multitude d’impacts directs et indirects entourent l’utilisation de l’IA. L’enjeu est donc désormais de former les gens à examiner l’exploitation de la technologie dans son ensemble car pour le moment, son impact carbone reste la plupart du temps compliqué à calculer précisément, et demande un effort au cas par cas. Il est possible de trouver des alternatives parfois plus avantageuses que les grands modèles d’IA comme ChatGPT, des petits modèles plus spécialisés et moins énergivores… Et on peut encore simplement continuer à travailler avec des êtres humains !

 

« Fédérer » : une recette propice à l’écoproduction

Lors de la troisième table ronde intitulée « Créer les conditions de l’écoproduction, des écosystèmes financiers, humains et institutionnels à déployer », la journaliste Agathe Lanté a souligné l’importance de bâtir des leviers efficaces pour accompagner le développement de l’écoproduction. La discussion a mis en avant la nécessité de fédérer l’ensemble de l’industrie audiovisuelle autour d’un objectif commun : instaurer des structures et des collaborations solides pour accélérer la transition écologique tout en garantissant une viabilité économique et créative.

Pionnier de l’écoproduction, France Télévisions a déjà intégré ce type d’approche dans ses structures. Labellisées Ecoprod, ses séries Alex Hugo et Un si grand soleil, pour ne citer qu’elles, en sont des exemples emblématiques. « Nous avons d’abord cherché à être exemplaires en matière d’écoproduction, ce qui nous a permis d’engager le dialogue avec le reste de l’écosystème de la production. Cette démarche nous a permis d’intégrer, dans un récent accord avec les producteurs audiovisuels, une clause RSE exigeant la présentation d’un bilan carbone à la fin des tournages », explique Livia Saurin, secrétaire générale adjointe chez France Télévisions.

Créer des conditions d’écoproduction raisonnée commence par deux étapes essentielles : il faut d’abord mesurer son propre impact carbone, puis mettre en place des leviers pour le réduire. Canal+ s’est inscrit dans cette dynamique tout en participant à l’élaboration du calculateur et du référentiel d’Ecoprod. « Nos équipes, déjà impliquées dans la définition de ces critères, ont pu ainsi enchaîner rapidement sur leur mise en œuvre », explique Marine Schenfele, directrice RSE de Canal+ Europe.

Mais si l’aspect collectif est essentiel en écoproduction celui-ci peut encore souvent se heurter au problème de l’harmonisation des outils surtout dans le cas des productions internationales comme le mentionne Thierry Hugot, responsable de programme chez Eurimages : « Dans une production internationale, chacun a ses obligations nationales, et tout le monde ne dispose pas d’un label d’écoproduction. Pour l’instant, il n’y a pas de solution pour fonctionner ensemble sans créer beaucoup de travail additionnel pour les producteurs. »

D’une façon générale, l’écoproduction se confronte encore à des réticences. Certains créateurs et producteurs hésitent, par crainte d’un surcoût ou d’un manque de maîtrise des démarches à suivre… « Sur ces points, je pense que l’on a pas mal de réponses avec les outils d’Ecoprod : l’une ses études, qui date de l’année dernière, montre qu’en additionnant toutes les actions mises en place dans la démarche, on obtient un surcoût de 0 à 1 % pour un impact sur le bilan carbone de 40 % », a souligné Thierry Hugot.

 

Jean-Marc Jancovici et Maxime Thuillez en pleine interview, lors de la clôture des troisièmes Assises de l’écoproduction. © Ecoprod

Jean-Marc Jancovici, professeur et cofondateur de Carbone 4, a clôturé cette journée en partageant ses savoirs, expériences et perspectives d’avenir : « Si on est sérieux sur la nécessaire réduction de 5 % par an des émissions de gaz à effets de serre, on contractera l’économie réelle de 3 à 4 % par an. Cela équivaut à un covid par an, et la probabilité que l’audiovisuel en sorte indemne paraît peu probable. » Il a cependant appelé à continuer d’aborder la question de l’écoproduction avec enthousiasme et lucidité, car la priorité de l’humanité reste avant tout de modérer les changements climatiques de la planète !

Anticiper, innover et fédérer. En trois mots, cette troisième journée des Assises de l’écoproduction aura donc livré des clés essentielles à une industrie audiovisuelle qui souhaite élever son respect de l’environnement à un niveau toujours plus important, dans la poursuite d’un impact vertueux sur notre écosystème.

 

Nouvelle étude d’Ecoprod sur l’empreinte carbone du secteur

L’impact moyen d’une heure de programme tout genre confondu (film, série, publicité, documentaire, etc.) est de 16 tonnes équivalent CO2, sachant qu’un Français émet 10 tonnes par an. Si l’on considère l’impact par minute produite, c’est la publicité qui a l’intensité carbone la plus haute, au-dessus des longs-métrages de fiction et bien loin devant les documentaires.

Vous pouvez retrouver les replays des troisièmes Assises de l’écoproduction dans l’onglet ressources du site www.ecoprod.com

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #60, p.130-133