Streaming, télévision connectée, coproductions, intelligence artificielle, souveraineté culturelle… Au Séries Mania Forum 2025, les grands noms de l’audiovisuel français ont exposé leur feuille de route. Si certains choix convergent – notamment autour de la montée en puissance des plateformes –, des divergences nettes apparaissent sur des questions structurelles : l’encadrement de l’IA, la maîtrise des interfaces de diffusion ou encore le rôle de la puissance publique.
Une bascule vers les plateformes… mais pas sans la télévision
Tous les groupes présents partagent une conviction : la consommation de contenus passe désormais massivement par les plateformes. Chez TF1, Rodolphe Belmer insiste sur l’importance de la télévision connectée comme canal central de cette transition. « Le digital ne remplace pas la télévision, il s’y fond. » TF1+ se positionne comme une alternative qualitative à YouTube, adossée à un modèle publicitaire performant. Selon leurs études économétriques, les investissements dans ce type de contenus premium génèrent un meilleur ROI que sur les plateformes vidéo traditionnelles.

Chez M6, même constat. La plateforme M6+, lancée en mai 2024, dépasse déjà les 100 millions de vidéos vues. Le modèle dual – gratuit avec publicité / payant sans pub – s’organise, tandis que les investissements dans les fonctionnalités continuent. Si le linéaire reste une vitrine importante, la grille évolue : moins de séries américaines, plus de fictions locales, et une ouverture vers les formats non prime time, comme les feuilletons.
La fiction : nerf de la guerre (et levier de différenciation)

Le renforcement de l’investissement dans la fiction originale fait figure de priorité partagée. Delphine Ernotte (France Télévisions) souligne que 50 % de la consommation sur france.tv concerne désormais la fiction, et que la hausse de la valeur de production est stratégique. Pour cela, les alliances européennes sont une réponse concrète : Kaboul, coproduite avec la RAI, la ZDF et huit autres pays, en est l’un des exemples les plus emblématiques.
TF1 mise sur un modèle hybride : des œuvres à forte valeur ajoutée préachetées en première fenêtre par des plateformes SVOD (comme Disney+), puis diffusées gratuitement sur ses chaînes. C’est le cas de Montmartre, présenté cette année à Series Mania. Cette mécanique permet de booster les budgets tout en assurant une exposition large et gratuite. Même logique du côté de M6 (avec Belphégor, coproduit avec HBO Max) et de France TV, déjà active sur ce terrain avec Zorro (Amazon) ou Les Gouttes de Dieu (Apple TV).
Chez Disney France, Hélène Etzi revendique une stratégie d’ancrage local s’appuyant sur une marque mondiale. La saison 2 de Bref, Les Disparus de la gare ou Pampa d’Antoine Chevrollier illustrent cette volonté d’alimenter la plateforme tout en cultivant une forte identité française.

Une industrie en quête de modèles économiques viables
La question du financement traverse toutes les interventions. France Télévisions défend le maintien de la création comme priorité, malgré les restrictions budgétaires. « Nous ne voulons pas toucher aux 500 millions alloués à la création », rappelle Delphine Ernotte. Mais face à la baisse structurelle des recettes, une réflexion est en cours pour mieux valoriser la création et investir sur ses retours.
Chez TF1 et M6, la publicité reste le pilier économique, justifiant le développement de leurs plateformes AVOD et leur plaidoyer pour une recomposition du marché. Une concentration plus forte permettrait, selon eux, d’augmenter les investissements et de maintenir une production compétitive face aux géants mondiaux.
Une IA à encadrer, pas à subir
S’il y a bien un sujet qui met tout le monde d’accord, c’est la nécessité de poser un cadre à l’intelligence artificielle. Delphine Ernotte alerte sur les risques pour la création et les droits d’auteur, tout en reconnaissant les opportunités de l’IA générative dans l’écriture ou la distribution. Bruno Patino, président d’Arte, va plus loin : il réclame le consentement et la rémunération des auteurs dont les œuvres sont utilisées pour entraîner des modèles. « L’IA, oui, mais pas sans gouvernance », résume-t-il.
Arte et la souveraineté numérique : un pas de côté assumé
Bruno Patino s’est d’ailleurs montré le plus dissonant sur un point fondamental : la souveraineté sur les interfaces de diffusion. Pour lui, l’Europe a trop longtemps délégué aux plateformes mondiales les conditions d’accès à ses contenus. Il appelle à une reprise en main collective, au nom de la survie de l’exception culturelle.

Arte, continue de développer un modèle public européen fondé sur le réseau et la coopération. Avec ses 11 chaînes partenaires, ses coproductions multilingues, ses formats natifs numériques (VR, podcasts, réseaux sociaux), la chaîne propose une alternative culturelle à l’économie de l’attention. « La langue maternelle de l’Europe, c’est la traduction », rappelle Patino, citant le socle commun sur lequel bâtir une culture partagée.
Des discours qui convergent sur la nécessité d’innover mais divergent sur la manière de le faire !
Comme on a pu s’en apercevoir grâce aux Dialogues de Lille de Séries Mania, la création reste au cœur des stratégies des grands groupes, mais les leviers pour la financer, la diffuser et la faire émerger varient sensiblement. Entre alliances européennes, modèles hybrides, plateformes soutenues par la publicité et affirmation de la souveraineté technologique, l’audiovisuel européen explore aujourd’hui plusieurs trajectoires pour rester maître de ses usages, de ses formats et de ses récits… A suivre !
