Il y a quelques semaines, France Télévisions accueillait ses collaborateurs, mais également des étudiants en audiovisuel et en journalisme. Le groupe, qui déploie l’IA auprès de 3 500 utilisateurs internes, rien que pour retranscrire les voix en texte (Speech to text), partage avec nous sa stratégie, les outils sélectionnés, les applications mises à disposition des équipes… Ainsi que des bonnes pratiques pour une IA « pragmatique » !
Quatre outils IA déployés par France TV
Le 1er avril, France TV organisait son premier événement IA interne. Chaque stand est une illustration de l’IA dans les métiers.
- Transcription (Speech to text)
Avec plus de 3 500 utilisateurs ciblés, il s’agit de loin de l’outil IA, propre au métier, le plus déployé. La transcription s’appuie sur Whisper (OpenAI) couplé à Pyannote (pour améliorer la reconnaissance des différents locuteurs). Une heure de programme nécessite huit minutes de traitement. Cet outil est utilisé par l’info et par les sports. Il sera prochainement déployé dans les data centers de France TV (cloud privé). Enfin, l’outil est déjà disponible sur l’outil de production Dalet et son déploiement est en cours sur l’outil iMédia du réseau régional.

- Sous-titrage par IA pour France TV Info
France TV Access est la filiale du groupe qui réalise notamment le sous-titrage en direct. Jusqu’ici, le sous-titrage de France TV Info se limitait à un total de six heures par jour réalisé à la main (avec l’aide de l’IA), avec un taux de fiabilité proche de 100 %.
Depuis novembre 2024, la chaîne propose douze heures supplémentaires de direct sous-titré. Ces sous-titres générés à 100 % par l’IA n’offrent pas le même niveau de qualité que lorsqu’ils sont faits par des opérateurs. Parce qu’ils sont synchronisés avec l’image, ces sous-titres temps réels apportent un vrai plus aux millions de personnes malentendantes en France. Le temps de traitement est de quatorze secondes. France TV a donc retardé la chaîne d’autant pour permettre la synchronisation. Cette contrainte a donc imposé de réserver ce service au numérique.

- Assistants
Habituellement, le LLM (Large Language Model) de ChatGPT s’appuie sur de très grandes quantités de textes pour ingérer, générer, résumer ou traduire du langage humain. Là, France TV a limité la quantité de contenu à des sources internes : l’assistant RH Raiponse puise ses sources dans les documents RH du groupe, l’assistant de l’outil informatique « SI Info » dans les documents de références (manuels, etc.). Lorsqu’on sort du périmètre, il ne répond pas.
- MedIAGen

Cette application regroupe l’accès à quatre moteurs IA (LLM) du marché :
- Claude, développé par Anthropic (détenu en partie par Amazon et Google) ;
- Le Chat, créé par la start-up française Mistral ;
- Gemini, développé par Google ;
- GPT-4, développé par OpenAI (et son service ChatGPT).
Pourquoi proposer une application plutôt que de fournir de simples abonnements aux utilisateurs ? La raison est double : contrôler la sécurité des données (de l’entreprise comme de ses salariés) d’une part, réduire les coûts d’autre part. France TV indique que le coût de revient de MedIAGen est largement inférieur à l’abonnement mensuel de ChatGPT par exemple.
L’application répondra à la grande majorité des usages. Elle est hébergée sur Google Cloud Platform sur un tenant dédié à France TV. L’ensemble des salariés (même à l’outremer) pourra accéder aux outils Mediagen et à la transcription.
Conférences sur l’IA : de la stratégie au pratico-pratique
La partie conférence était proposée en mode hybride, avec plus de 250 participants en ligne et une salle de projection pleine.
- Feuille de route de France TV : l’IA doit être PURE

« Avancer de manière concrète à travers des projets structurants. On ne fait pas de l’IA pour avoir un effet “waouh”. On fait de l’IA qui nous structure. La retranscription est très structurante. MedIAgen vise 8 900 utilisateurs à l’été », explique Romuald Rat, directeur délégué Techlab-IA à France TV. © François Abbe
Romuald Rat plante le décor : pragmatique, utile et responsable (PURE) sont les trois mots qui résument la place de l’IA chez France TV. « Il y a une différence entre performance et robustesse. On doit arrêter de viser la performance absolue. Concentrons-nous sur les fonctionnalités essentielles qui répondent à 80 % de nos besoins, ce qui permet d’avancer étape par étape. Arrêtons de rentrer dans la course à l’armement. »
- Journalisme : quels enjeux et usages de l’IA ?
Christophe de Vallambras, chef du MediaLab de l’information chez France Télévisions complète : « C’est un chantier pour les dix prochaines années. Il y a la culture collective à mettre en place à France TV. » Les acteurs de l’audiovisuel public se sont unis autour de l’INA pour fournir une vision globale. L’INA, France TV, France Médias Monde, Radio France et TV5 Monde ont tenu un sommet pour l’action sur l’IA en février 2025. Un document de partage de réflexions en est sorti pour mettre en commun le savoir et les connaissances. L’objectif est de produire un socle commun avec une charte, autour de quatre grands domaines de l’usage de l’IA générative.
Au niveau européen, l’UER/EBU fédère les médias francophones de service public autour d’une stratégie de culture collective et des usages mis en place.
Au niveau mondial, WAN-IFRA représente plus de 3 000 entreprises des médias dans plus de 120 pays. Au-delà de la défense et la promotion de la liberté de la presse, WAN-IFRA fournit des ressources et des orientations aux éditeurs de presse pour intégrer les technologies d’IA de manière éthique et efficace. L’organisation encourage l’innovation et la collaboration entre ses membres pour naviguer dans les défis et les opportunités présentés par l’IA.

IA générative : les quatre grands domaines
L’IA peut aider tout au long du cycle de vie de l’info. Le chef du MediaLab de l’Information poursuit en détaillant les quatre domaines :
- collecte et préparation de l’information (gagner du temps sur les tâches à faible valeur ajoutée, par exemple pour limiter le temps de lecture de gros documents, digérer et mettre en perspective) ;
- production et édition de l’information (quand l’IA générative est utilisée à France TV, il y a ensuite validation) ;
- vérification de l’information et lutte contre la désinformation (dont le certificat d’authenticité C2PA, la nouvelle norme permettant de vérifier l’origine des différents types de contenus) ;
- diffusion de l’information (optimisation du référencement).
IA, révélateur des dangers de l’écosystème du numérique
Jean-Baptiste Kempf, papa du logiciel VLC et orateur invité, rappelle les difficultés à changer de fournisseurs à cause du prix à payer pour rapatrier son contenu. « On a accepté des choses délirantes dans le cloud », s’insurge Jean-Baptiste. « La souveraineté c’est pouvoir décider de ce qu’on veut faire. Tout ce que font les GAFAM, c’est exploiter du code open source. Toutes les fondations de l’IA sont open source… mais la valeur est chez quelques acteurs. » Dans aucun autre secteur il n’y a autant de dépendance constate Jean-Baptiste : « Les réseaux sociaux aux mains de Meta, la recherche aux mains de Google. » On peut continuer la liste avec le shopping aux mains d’Amazon, la bureautique chez Microsoft, etc.
Mais si les fondations de l’IA sont les mêmes pour tous, qu’est ce qui change vraiment ? La différence entre les diverses offres d’IA se fait donc sur la capacité de chaque entreprise à entraîner un modèle open source. Et entraîner un modèle revient très cher ! « Il y a toujours eu des changements fondamentaux. Mais aujourd’hui en plus, il y a une accélération folle. »

Une étude montre que les résultats de recherche des IA restent peu fiables. Le taux de fiabilité varie d’un outil à l’autre. Un participant commentait : « On passe plus de temps à vérifier les résultats de l’IA qu’à faire la recherche ! » Entre désastre écologique (les IA consomment énormément de ressources comparé à un moteur de recherche classique) et résultats aléatoires, les outils de recherche classiques ont de beaux jours devant eux. Mais pour combien de temps encore ?
Source étude : « AI Search Has A Citation Problem » de Klaudia Jaźwińska and Aisvarya Chandrasekar, TOW Center, paru dans la Columbia Journalism Review du 6 mars 2025.
Savoir parler efficacement à une IA : le prompt
France TV conclut l’événement par une formation éclair : Pauline Maury explique en vingt minutes comment mieux poser ses questions à l’IA (« to prompt » en anglais) pour améliorer le résultat. La recette à suivre se résume en cinq lettres : RTTBF (un mélange de RTT et de RTBF).
On peut poser une question à l’IA de la manière suivante :
1) rôle : agit en tant que…
2) tâche : rédige, compare, résume…
3) ton : sur un ton familier, professionnel…
4) besoin : pour sensibiliser le public, aider à la prise de décision…
5) format de la réponse : avec un texte simple, sous forme de table…
Pour terminer sa formation, la directrice du département data et IA propose d’aller plus loin. On peut notamment enchaîner les questions (« Prompt chaining ») ou même commencer par demander à une IA de décrire le prompt idéal !
Fin du marathon
L’événement IA a duré le temps d’un marathon. Ce concentré d’information sur l’IA a permis de recentrer le sujet et de reprendre de la hauteur. C’était malin de la part de France TV d’inviter leurs futures recrues, les étudiants, pour leur montrer ce que l’entreprise met en place en termes d’innovation ! Malin également d’inviter la presse pour disséminer l’information (et au passage rappeler où part l’argent public).
Un ultime sujet donne à réfléchir : l’événement se termine par l’exemple de l’utilisation de l’IA pour rédiger un post Linkedin. La conférencière justifie : « C’est un bon post Linkedin. » Qu’est-ce qui gêne ? La fine séparation entre une « bonne » publication Linkedin et une mauvaise, entre un texte travaillé par un humain et un texte automatisé. Pourquoi ? Car cette logique s’applique aussi à un article de blog, la voix off d’un reportage ou même d’un documentaire, voire le texte d’un prompteur ou même du discours du président du groupe France TV élu ou réélu le 22 mai ! Un participant dans la salle conclut : « La valeur du journalisme va augmenter d’ici dix ans. On va revenir sur le fond plutôt que sur la forme. »
FORMATIONS : SEPT MODULES SUR L’IA A LA DISPOSITION DES SALARIES
« On avait déjà des modules avancés pour journalistes et techniciens. La présidente a demandé de donner accès à l’IA au plus grand nombre. Donc notre volonté est de former et accompagner l’ensemble des salariés. Sept modules de e-learning, de sept à dix minutes chacun permettent aux collaborateurs de faire des pas vers la connaissance de l’IA », explique Catherine Bourgeois de l’Université France TV.
PS : article rédigé par un humain !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest # 62, p. 24 – 28