Loubna Freih était venue me consulter pour son projet de traversée des Alpes, de Vienne à Monaco. Étant la championne du Monde en titre d’Ironman, les triathlons extrêmes, l’idée lui était naturellement venue de combiner trois activités, cyclisme, trail-running et surtout ski-alpinisme, pour effectuer les plus de 1 500 kilomètres et 70 000 mètres de dénivelé positif que représente une traversée de l’arc alpin.
La cheffe d’expédition voulait tenter ce périple en deux mois, avec un départ le 1er mars 2025. Tout au long du chemin, elle serait accompagnée par Mélanie Corthay, un guide de haute-montagne valaisanne. Des athlètes de haut-niveau les rejoindraient sur certaines étapes, ainsi que des scientifiques, glaciologues et hydrologues.
J’ai d’emblée ressenti le potentiel d’Alpine Quest pour une belle histoire, mêlant dépassement de soi, persévérance, adaptation aux éléments, immersion dans les montagnes, sensibilisation à cet environnement, et surtout une aventure humaine. Loubna et Mélanie allaient partager des émotions fortes, dans l’euphorie des sommets mais aussi dans les difficultés des tempêtes, où elles devraient compter l’une sur l’autre, et sur elles seules.

L’épopée
J’ai tout de suite été très motivée par l’idée de raconter cette épopée dans un film, mais j’ai aussi perçu les défis que cela représentait. Bien que je sois en très bonne forme physique et habituée aux tournages en haute-montagne, il n’était pas envisageable que je fasse toute la traversée avec elles. Tout d’abord, je ne crois pas en être capable physiquement, et le fait de filmer ralentit forcément la progression. Il aurait été impossible de tenter de boucler la traversée du massif entier en deux mois. Nous avons donc convenu que je les rejoindrais à certaines étapes, et qu’elles captureraient les autres journées. N’étant pas cadreuses elles-mêmes, je devais trouver des caméras faciles d’utilisation. Celles-ci devaient aussi être très compactes et légères. Quand on évolue en autonomie sur les glaciers, on doit transporter tout le matériel de sécurité pour les avalanches, la glace et les crevasses. À cela s’ajoutent des vêtements chauds, de la nourriture et des boissons, mais aussi le nécessaire de toilette, de santé et des sous-vêtements de rechange. Porter toutes ses affaires sur le dos incite à rapidement éliminer tout le superflu, mais l’indispensable pèse quand même lourd, environ douze kilos chacune.
Le choix de l’équipement
J’ai donc choisi les action-cams DJI Osmo Action 5. Je connaissais déjà la version précédente, dont j’apprécie la simplicité et la fiabilité. La stabilisation est incroyable, le son très bon et on peut tourner en Log, ce qui est un réel avantage sur les forts contrastes de la neige. J’ai opté pour une attache sur la bretelle du sac à dos. Cela donne un point de vue proche de celui des yeux, l’accès à la caméra est très facile et on peut même détacher l’attache du sac pour la mettre sur un bâton de ski par exemple, pour se filmer « de l’extérieur ». L’Osmo Action est fixée par un aimant, donc il est aussi très rapide de l’enlever de son attache pour la tenir à la main.

Les participantes n’ont pas pris de perche ni de batterie de rechange, par économie de poids, mais cela ne leur a jamais manqué. Elles ont beaucoup apprécié ces petites caméras qui sont devenues leurs confidentes. Parfois Loubna la tournait vers elle pour lui raconter ses frayeurs et ses états d’âme. Je n’avais pas pensé que cela se ferait aussi naturellement, et cela apporte beaucoup au récit.
De mon côté aussi je devais choisir le matériel le plus compact et léger possible, car moi aussi j’avais un sac à dos déjà bien rempli par tout le matériel de montagne.
J’ai fixé sur une bretelle du sac une Osmo Action, pour tous les moments où j’aurais besoin de mes deux mains pour escalader du rocher ou skier des pentes difficiles, et sur l’autre un des derniers-nés de la gamme Nikon Z, le Z6III.
Comparé aux autres modèles ce Nikon a l’avantage de ne peser que 750 grammes, tout en étant très performant grâce à son capteur plein format semi-empilé et au processeur EXPEED 7 qui offre, entre autres, un excellent autofocus. J’ai monté dessus le 24-120 mm f/4 qui est mon optique préférée pour sa polyvalence et sa qualité visuelle. Je l’ai équipée de filtres magnétiques pour pouvoir rapidement les changer, en passant de l’aube au fort rayonnement du soleil sur les glaciers, et pour pouvoir prendre quelques photos en plus. J’aime beaucoup l’attache de bretelle Cotton, qui est bien plus confortable que celles en métal, et qui permet un accès instantané à sa caméra.
Faire de longs efforts ou des passages techniques avec un objet lourd sur le flanc est un handicap réel, qu’il ne faut pas minimiser. Je n’ai donc pris aucun accessoire, pas même un micro-canon qui aurait été trop encombrant pour skier et grimper. Au lieu de ça, j’ai fixé sur mon boîtier le récepteur des micros DJI Mic Minis, qui eux étaient fixés sur les athlètes pour capturer leurs souffles et leurs réactions. Ils pèsent seulement 28 grammes chacun, se fixent sur tous types de vêtements grâce à leur aimant et restituent très bien les voix grâce à l’apport de l’intelligence artificielle.

Pour montrer l’avancée des athlètes dans le cadre majestueux de la haute-montagne, je voulais faire des prises de vue aériennes avec un drone. Celui-ci devait être aussi compact et léger que possible, tout en étant capable de voler à haute altitude (jusqu’à 4 000 mètres). Sur la neige et sur des pentes raides il n’est pas envisageable de décoller ni d’atterrir au sol, donc il faut pouvoir le faire s’envoler depuis sa main.
DJI a sorti ce début d’année le Flip, qui correspond parfaitement à ce que je recherchais. Ses hélices sont protégées pour pouvoir s’approcher des sujets sans crainte. Elles se replient pour qu’il soit tout petit et opérationnel très rapidement. Il se manipule facilement, même avec des gants, et se laisse attraper sans avoir besoin de forcer sur les moteurs. Malgré ses 250 grammes, il vole avec fluidité même en haute altitude avec un léger vent, très fréquent en montagne, et capture des vidéos grandioses que l’on ne pourrait pas faire depuis le sol. Pour un meilleur pilotage et cadrage j’ai pris avec moi la télécommande-moniteur, bien qu’elle double le poids de l’ensemble.
Ajoutons à cela des batteries, cartes et chargeurs… mon sac était loin d’être léger, mais j’étais satisfaite de pouvoir capturer cette traversée avec des images de très bonne qualité. Il y a seulement quelques années cela n’aurait pas été possible, et j’apprécie grandement cette évolution du matériel, qui se miniaturise et s’allège au fur et à mesure des années, tout en gagnant en performances. C’est un vrai atout pour des tournages de ce type.

Première ascension
Avec cet équipement, j’ai donc rejoint Loubna et Mélanie cinq fois, à différentes étapes de leur Alpine Quest. Pour arriver dans ces tous petits villages en bout de vallée, j’ai pris trains et bus à travers l’Europe, en tenue et chaussures de ski pour ne pas devoir porter de superflu.
Le premier jour de ski, nous avons fait l’ascension du Grossglockner, le plus haut sommet de l’Autriche. C’est une course longue, 2 000 mètres de dénivelé positif, une dizaine d’heures d’efforts, et mixte, avec toute l’approche en ski de randonnée puis une longue arrête en rocher et neige.
Maria, un guide autrichien, est venue assurer ma sécurité pour que je puisse être sur une cordée autonome pour pouvoir filmer à distance. J’étais stressée par cette journée, car je n’avais encore jamais skié avec elles et je craignais de ne pas arriver à tenir leur rythme. Je m’étais entraînée tout l’hiver, mais malgré tout je ne suis pas championne de ski-alpinisme. Heureusement pour moi, le poids de leurs sacs et l’enchaînement des jours de longs efforts les faisait avancer à une vitesse proche de la mienne. La difficulté, c’est qu’elles ne s’arrêtaient presque jamais.
C’est à une cadence régulière que j’aime moi aussi avancer, mais là il me fallait faire du « fractionné » : prendre de l’avance pour les filmer de face, les laisser me dépasser et tenter de les rattraper à nouveau. Monter sans rythme régulier demande bien plus d’effort, et constamment réfléchir aux plans que l’on souhaite faire prend de l’énergie. C’est pour ça que j’apprécie d’être accompagnée par un guide en tournage car je peux commettre des fautes que je ne ferais pas pendant mes loisirs, mon attention étant focalisée sur mes images. Certaines erreurs pouvant avoir des conséquences réelles, c’est rassurant d’être avec quelqu’un qui veille sur nous.
Encordée avec Maria, j’ai pu grimper l’arrête assez rapidement pour filmer l’ascension de Loubna, Mélanie et Sophie, leur amie qui a effectué une grande partie de la traversée avec elles. Le vent était fort et nous poussait de côté sur la fine arête, et dans ces moments-là je filmais seulement à l’Osmo Action. Pour le reste j’ai pu faire les images que je souhaitais avec mon Z6III. Comme je m’y attendais, cette journée intense a repoussé les limites de ce que je pensais pouvoir faire en tournage.

Dix jours plus tard
Après cette première ascension, elles ont continué à travers l’Autriche et ont vécu des moments difficiles en raison d’un virus (une bronchiolite), de blessures, tempêtes, avalanches… Je les ai rejointes dix jours plus tard, et les ai trouvées éprouvées par le début de leur traversée. Nous sommes montées jusqu’au refuge sous la neige. Le lendemain il a fallu faire la trace dans la profonde, mais nous avons été récompensées par une descente grandiose dans une poudreuse de rêve et dans le cadre sauvage du Tyrol où l’on ne croise personne. Rien de tel pour retrouver la motivation d’avancer.
Sur les glaciers du Valais Suisse nous avons été rejointes par Saskia Gindraux, une glaciologue qui est venue nous apporter des explications sur les phénomènes que l’on observe en haute montagne. On sent que les glaciers souffrent et cela affecte tous ceux qui les fréquentent. Ces vingt dernières années ils ont perdu 40 % de leur masse, et nous vivrons leur complète disparition. J’ai tenté de capturer le message de Saskia, mais aussi la majesté de ce milieu, pour inciter à le préserver.
Avec la complicité de Mélanie, qui coordonnait l’itinéraire et les pauses avec mes envies de plans, j’ai fait voler mon drone au moment où les premiers rayons du soleil léchaient la neige, et j’ai fait passer la cordée au milieu des séracs, ces sculptures éphémères de glace, ou près des crevasses… Dans le Queyras c’est Judith Eckman, une hydrologue, qui nous a expliqué l’autre extrémité du cycle. En traversant les Alpes on suit aussi le flux de l’eau, des glaciers jusqu’à la mer.

Mer en vue
Plus Loubna et Mélanie avançaient et plus elles avaient d’énergie. À chaque fois que je les rejoignais j’étais impressionnée par leur force et leur détermination. Au bout de cinquante-quatre jours, elles sont arrivées à Monaco et se sont jetées dans la mer Méditerranée, tellement heureuses d’avoir parcouru tout l’arc alpin, d’avoir partagé cette formidable aventure ensemble, et d’avoir vécu leur rêve. Les émotions étaient fortes. Cachée derrière le viseur de ma caméra, j’avoue avoir versé une petite larme. Même sans avoir effectué l’entière traversée, j’ai partagé avec elles des moments intenses, dans le cadre grandiose de la montagne qui sait amplifier les sentiments, et engrangé des heures d’images. Il est maintenant temps de les monter pour raconter dans un film l’épopée d’Alpine Quest.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest # 62, p. 12 – 16