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Réalisé par Joann Sfar, « Petit Vampire » est la première production de The Magical Society. En coproduction avec Studiocanal, La Compagnie cinématographique et Panache Productions, Story et France 3 Cinéma. © The Magical Society, Studiocanal

Annecy 2020, les studios en (première) ligne

Ouverture de studios d’animation (Hue Dada, Sun Creature) et de nouveaux sites de fabrication en France pour répondre à la demande croissante du secteur (Miyu Productions, Fortiche…), rapprochement inédit entre studios leaders pour lancer des programmes communs comme le franco-russe Cyber Group Soyuz Junior (résultant de l’alliance Cyber Group Studios avec la société russe Soyuzmultfilm), catalogues riches et qualitatifs : l’animation hexagonale, bien représentée à Annecy (du 15 au 30 juin 2020), continue d’afficher une belle vitalité qui, cette année encore, vient d’être récompensée par un Cristal du long-métrage.

Produit par Maybe Movies, Calamity, une enfance de Marthe Jane succède en effet à J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin (Cristal 2019) et Funan de Denis Do (Cristal 2018).

« Avec ce prix, nous commençons à être bien identifiés même si Calamity… n’a pas pu être projeté sur grand écran », observe le producteur Henri Magalon (Maybe Movies). « Cette reconnaissance aura un impact positif sur la production de tous nos autres projets d’animation ».

Pour le producteur Emmanuel-Alain Raynal chez Miyu Productions, plusieurs indicateurs significatifs confirment cette dynamique : « De plus en plus de producteurs de prises de vues réelles développent des projets en animation (en courts, longs et séries). L’animation, en plein boom depuis plusieurs années déjà, commence à toucher d’autres acteurs et à sortir de son ghetto “jeunesse”. L’apparition des plates-formes et du non linéaire permet également aux diffuseurs de s’adresser, en même temps, à toutes les générations. »

 

Une Magical Society pour Joann Sfar

Ouverte au printemps 2019, The Magical Society réservait son premier coup d’éclat à Annecy 2020 en présentant le long-métrage Petit Vampire (dans la sélection officielle longs-métrages), écrit et réalisé par Joann Sfar, dont la sortie est prévue en France en octobre 2020.

Adaptation en 2D des bandes dessinées culte de l’auteur (déclinées en série TV pour France 3), le film, en gestation depuis de nombreuses années, revient sur « l’enfance » du petit vampire condamné à errer éternellement dans un manoir hanté par des créatures surnaturelles. Son envie d’aller à l’école pour se faire des copains va transformer sa vie…

Largement suivi lors d’Annecy On Line, le preview de ce film optimiste et touchant distribué par Studiocanal (sur plus de 350 copies) laisse augurer une très belle carrière. Et devrait définitivement lancer The Magical Society qui réunit, au sein de On Entertainment (groupe Mediawan), l’auteur et le réalisateur multiprimé Joann Sfar (Le Chat du rabbin, César du meilleur film d’animation en 2012) et le producteur Aton Soumache (Le Petit Prince de Mark Osborne, Playmobil, Mune : le gardien de la Lune).

Dotée de grandes ambitions, The Magical Society (une trentaine de personnes) n’entend pas s’arrêter à ce premier coup d’essai, mais porter sur les écrans l’univers foisonnant et protéiforme que Joann Sfar développe avec maestria sur le papier (bandes dessinées, romans…) et lui donner un retentissement international.

La ligne éditoriale du nouveau studio s’annonce très étoffée : pas moins d’une dizaine de projets faisant appel à des techniques variées (animation 2D ou 3D, prises de vues réelles…), parfois accompagnés par des éditions papier, sont en cours de développement ou d’écriture.

Dans le désordre, un long-métrage animé autour du personnage de Renart (celui du roman médiéval) qui sera traduit en 3D « à la Pixar » mais sans perdre sa verve gauloise ; une adaptation en série télévisuelle de l’album Monsieur Crocodile a beaucoup faim laquelle s’attachera à montrer comment on peut s’adapter à la vie contemporaine quand on naît crocodile.

À destination cette fois-ci des jeunes adultes, une série sur les vampires, toujours développée avec Studiocanal et Canal+, Monsters’ Shrink (8 fois 60 minutes), adaptée des romans L’Eternel et Le Dernier Juif d’Europe, laquelle revisite le genre. Sans oublier, pour une mise en production début 2021, une mini-série hybride sur Antoine de Saint-Exupéry et Le Petit Prince que Joann Sfar avait déjà adapté en bande dessinée.

« Nous allons essayer de faire en France ce que peut faire un Tim Burton ou un Guillermo Del Toro », précise Joann Sfar. « Et ne plus écouter les voix qui disent que les Français n’ont pas la capacité à traiter le fantastique ni d’exporter ce genre de choses (…). Les portes de Magical Society sont ouvertes aux talents du monde entier et mon rôle consistera à être comme un chef d’orchestre. »

 

Miyu Productions, l’animation à 360 °

Activité également très soutenue chez Miyu Productions qui vient d’ouvrir un quatrième studio en France (à Arles) après ceux de Paris, Angoulême et Valence.

Fondée par Emmanuel-Alain Raynal et Pierre Baussaron en 2009, la société de production spécialisée à l’origine dans le court-métrage d’auteur se trouve engagée aujourd’hui sur six projets de longs-métrages d’animation, quinze courts-métrages (dont deux ont été présentés lors des Pitchs Mifa) et plusieurs séries (Patouille pour France Télévisions, Claudy, Moules-Frites…).

« L’activité se montre effectivement très soutenue, mais ces projets sont à des stades très différents de leur production (écriture, financement, production) », précise le producteur. « On aimerait sortir tous les deux ans un long-métrage. »

Tout en demeurant exigeante, la ligne éditoriale de Miyu s’est élargie, aborde tous les publics et les techniques d’animation, même si son savoir-faire de studio reste plutôt en 2D : « Il arrive que des projets nous donnent envie de nous frotter à d’autres techniques. Nous recherchons alors les bons partenaires pour les mener à bien ».

Pas moins de trois longs-métrages s’adressent à des publics ados et adultes. Estimé à 5,8 millions d’euros, Les Oiseaux de porcelaine de Ru Kuwahata et Max Porter (nominés aux Oscar 2019 pour leur court-métrage Negative Spaces) mise sur une technique d’animation encore assez marginale, la stop motion, pour aborder la question sensible de l’intégration en la personne d’une jeune japonaise arrivant en Californie à la fin du XXe siècle.

La Mort n’existe pas du québécois Félix Dufour Laperrière (avec le canadien Embuscade Films et le luxembourgeois Doghouse Films) traite en 2D de la violence politique à travers l’histoire d’une jeune délinquante en fuite (au budget d’environ 3 millions d’euros).

De même l’adaptation Saules aveugles, femme endormie de Pierre Földes d’après le recueil de nouvelles d’Haruki Murakami a fait sienne cette technique.

À destination de la famille cette fois-ci, Miyu Production n’hésite pas à proposer des univers forts, rendus dans une 3D parfois hybridée avec des prises de vues réelles, lesquels font écho aux préoccupations actuelles.

Réalisé par Simon Rouby (Adama), le long-métrage Pangea, qui fait partie d’un projet artistique plus vaste (installation vidéo immersive), aborde le thème de la fin du monde au travers l’histoire d’une jeune fille ayant la capacité de prévoir l’avenir.

De manière onirique, mais tout aussi prémonitoire, Planètes de la japonaise Momoko Seto (75 minutes) narre l’aventure d’akènes de pissenlit à la recherche d’un sol propice à la survie de leur espèce décimée par des explosions nucléaires. Cette fable écologique, sans dialogue, mêle des prises de vues microscopiques image par image et des animations 3D réalistes.

Autre thématique mais destinée au même public, la comédie en 2D numérique Linda veut du poulet de Chiara Malta et de Sébastien Laudenbach (La Jeune Fille sans mains) est prévue pour entrer en production début 2021.

Miyu n’est pas qu’une maison de production engagée mais aussi un distributeur attentif à mettre en avant les œuvres de réalisateurs débutants ou confirmés (courts-métrages d’auteur, films d’école…), un studio de prestation 2D numérique ou cut out (séries Les Mystères de Paris pour Amopix et La Curieuse, Elliott from Earth pour Cartoon Network) et… une galerie d’art. Laquelle montre de manière inédite l’œuvre plastique ou les installations artistiques des réalisateurs d’animation.

Cette exposition à 360° de l’animation devrait, pour Emmanuel-Alain Raynal qui est aussi le vice-président animation du Syndicat des producteurs indépendants (SPI), participer à sortir l’animation de son « ghetto doré » et la « replacer au cœur du cinéma et de l’audiovisuel, non comme un genre à la périphérie du cinéma ».

« L’animation n’est pas un genre mais un ensemble de techniques et d’expressions graphiques avec ses spécificités. Elle peut aborder des expériences cinématographiques différentes », tenait-il à rappeler avec force lors d’Annecy On Line.

 

Fost Studio, le pari de la qualité

Ouvert il y a deux ans à Paris par l’équipe dirigeante de Folivari (Damien Brunner et Thibaut Ruby), Fost Studio, qui travaille très étroitement avec le plus célèbre des producteurs français, Didier Brunner (Ernest et Célestine…), avait déjà son carnet de commande bien rempli avant même d’être ouvert officiellement.

« Les derniers films de Folivari (Le Grand Méchant Renard et autres contes, etc.) ont été fabriqués en grande partie chez Folivari par des talents que nous ne voulions pas laisser se disperser à la fin des productions », explique Thibaut Ruby, directeur général de la nouvelle structure.

« Nous partagions tous la même envie de continuer à fabriquer des films qualitatifs à la “maison”. Le contexte par ailleurs se prêtait bien à l’ouverture d’un nouveau studio d’animation : depuis quelques années, il y a un véritable engouement en France, mais aussi dans le monde pour des productions exigeantes. Des systèmes d’aide comme le crédit d’impôt domestique ou international incitent très fortement à relocaliser en France mais aussi, pour les producteurs étrangers, à délocaliser en France. Les talents susceptibles de faire de l’animation et des décors (et plus seulement de la préproduction) ont vu leur nombre exploser. »

D’emblée, le jeune studio (trois permanents, 70 intermittents) planche sur deux productions visuellement et narrativement ambitieuses sur lesquelles Folivari est respectivement producteur exécutif et délégué : Le Peuple Loup de Tomm Moore et Ross Stewart (production Cartoon Saloon) et Le Sommet des dieux de Patrick Imbert (Julianne Films, Folivari et Mélusine Productions).

Le studio intervient également en parallèle sur plusieurs séries comme Chien pourri (52 fois 13 minutes pour France Télévisions) pour laquelle il réalise une bonne partie de l’animation et la moitié des décors, des productions pour les plates-formes ainsi que pour un client américain : Fost Studio n’étant pas seulement « le » studio de Folivari, mais ouvert aux productions tierces.

Si Fost travaille pour l’instant quasi exclusivement en 2D (préproduction, décor et animation), le studio souhaite étendre son expertise également dans l’animation 3D (VFX, props, camera mapping et décors 3D) : « Nous allons vers un “rééquilibrage” des techniques », poursuit Thibaut Ruby.

« Pendant des années, la 2D était en perte de vitesse car synonyme de mauvaise qualité. La relocalisation des productions en France et la perte de nouveauté de la 3D a changé la donne : la 2D revient actuellement au travers de séries visuellement très créatives et de longs-métrages d’auteur. Mais la 3D peut être un très bon outil pour atteindre, à budget équivalent, un niveau encore plus qualitatif. Sur Le Peuple Loup et Le Sommet des dieux par exemple, elle a permis de modéliser des décors animés qui ont été retracés par la suite. Si les longs-métrages de Folivari sont majoritairement en 2D, des séries comme Ernest et Célestine sont animées en 3D avec un rendu 2D. De même le court-métrage 2D La Fée des Roberts (première production ado-adulte de Folivari) recourt à la 3D pour les décors. »

Et d’avancer : « Nous pouvons fabriquer en France des séries qualitatives à des coûts raisonnables. La qualité d’un projet n’est pas forcément corrélée à son budget, mais suppose un état d’esprit, un style d’écriture… ».

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #38, p. 130-133. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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