Olivier Lallement, président de UniversJo, Alexis Monnin, coordinateur de projet et Jean-François Dunogier, responsable du développement commercial chez Sennheiser France répondent à nos questions.
Dans le milieu sportif typiquement, où en est aujourd’hui le marché du renforcement sonore pour les personnes en situation de handicap sensoriel ?
Jean-François Dunogier : Aujourd’hui, le marché du renforcement sonore et de l’accessibilité dans le sport progresse, mais reste encore très en retrait par rapport aux besoins réels. En France, la loi n°2005-102 du 11 février 2005 impose aux nouvelles infrastructures recevant du public d’intégrer des systèmes d’aide auditive pour les personnes malentendantes. Dans son article 78, elle dispose notamment que toute information orale ou sonore doit pouvoir être traduite par un dispositif écrit ou visuel.
En pratique, cela s’est souvent traduit par l’installation de boucles à induction magnétique (BIM) ou de systèmes de transcription.
Mais ces technologies, conçues il y a plusieurs décennies, sont aujourd’hui vieillissantes et, trop souvent, leur mise en place est gérée par des services peu sensibilisés aux réalités du handicap, ce qui conduit à ignorer la richesse des solutions modernes.
Or, ces dernières offrent des perspectives bien plus larges : création de canaux audio exclusifs pour suivre les commentateurs, immersion dans les coulisses, ou encore écoute des échanges entre arbitres. Autant de moyens d’enrichir l’expérience sportive et de la rendre véritablement inclusive.
Olivier Lallement et Alexis Monnin : Du point de vue d’UniversJo, le marché reste balbutiant. Sur le terrain, nous voyons que l’offre est très inférieure à la demande : moins de 1 % des événements sportifs et culturels sont accessibles en audiodescription.
Concrètement, nous avons souvent été sollicités par des spectateurs qui n’avaient jamais eu accès à une audiodescription en stade. Le matériel existe, mais il est rarement exploité, faute de volonté et de formation. Pour le moment, c’est seulement grâce aux associations et aux bénévoles que l’audiodescription se développe.
En la matière, où se situe la France par rapport à d’autres pays ?
J-F.D. : Grâce à sa réglementation, la France pourrait être considérée comme un bon élève. Cependant, dans les faits, l’application reste souvent minimaliste. Certains pays, notamment en Amérique du Nord, avancent plus vite grâce à une culture de sponsorat privé et d’innovation technologique qui pousse à développer des solutions réellement inclusives.
O.L. et A.M. : Notre expérience nous montre que la France est très en retard dans l’inclusion sportive et culturelle. Lors de nos échanges avec d’autres associations, nous constatons qu’en Angleterre ou en Allemagne, certains clubs professionnels intègrent l’audiodescription comme un service régulier.
En France, où l’on recense 2 millions de personnes déficientes visuelles et 207 000 atteintes de cécité ou non-voyance, nous devons encore convaincre organisateurs et collectivités, et trouver des financements événement par événement. Actuellement, neuf clubs de football proposent un service d’audiodescription, contre trente-six en Allemagne, selon les chiffres que nous a communiqués Touch2See.
Depuis quand Sennheiser est-il un acteur de ce segment de marché ?
J-F.D. : Sennheiser s’engage depuis longtemps en faveur de l’accessibilité. L’une de nos premières expériences marquantes remonte à 2009, lors du concert de Johnny Hallyday au Stade de France, où nous avons équipé des enfants malentendants grâce à des systèmes IEM (In-Ear Monitoring) et à des boucles à induction individuelles.
Depuis cette date, Sennheiser n’a cessé de développer et de perfectionner ses solutions, en associant innovation technologique et volonté d’inclusion, afin d’offrir une expérience immersive et équitable à tous les spectateurs.
Précisément, quelles sont ces solutions, spécialement, sinon exclusivement, destinées au milieu sportif ?
J-F.D : Sennheiser n’a pas de produit conçu exclusivement pour l’audiodescription sportive, mais plusieurs de nos solutions s’y prêtent parfaitement. Les associations utilisent souvent des kits mobiles basés sur nos systèmes IEM G4.
Ceux-ci offrent une latence nulle (0 ms) pour une perception parfaitement synchrone avec l’action et présentent l’avantage d’être peu gourmands en fréquences. Précisons à ce sujet que nos solutions fonctionnent dans des bandes de fréquences UHF autorisées ou via des réseaux Wi-Fi dédiés.
Elles ne dépendent donc pas de la 4G/5G et conservent une qualité audio constante, même dans un environnement saturé. Par ailleurs, nous associons fréquemment ces solutions avec notre interface Anubis, utilisée par les commentateurs, et nos casques HDM 27 pour un rendu professionnel.
Une fois configuré, le dispositif est simple, portable et fonctionne en plug-and-play, ce qui est essentiel pour un usage en situation de mobilité.
De plus, nos nouvelles solutions, comme Spectera, optimisée pour la diffusion à grande échelle et qui s’appuie sur la technologie WMAS pour faciliter la gestion des fréquences, offriront à terme une alternative très solide : latence extrêmement faible (jusqu’à 0,9 ms), couverture étendue et possibilité de connexions multiples, ce qui en fait une solution d’avenir pour les stades.

Les avancées en intelligence artificielle et synthèse vocale pourraient-elles bientôt conduire à des solutions de narration automatisée en temps réel ?
J-F.D. : L’IA et la synthèse vocale représentent une piste prometteuse pour réduire les coûts et élargir l’accès à l’audiodescription en direct. Cependant, il reste un long chemin avant d’atteindre le niveau d’un audiodescripteur humain, capable de transmettre émotions et subtilités.
De plus, les biais et limites constatés dans les solutions d’IA générative actuelles appellent à la prudence.
O.L. et A.M. : Notre conviction est que l’IA ne remplacera pas la voix humaine. Les personnes déficientes visuelles nous disent régulièrement que c’est la sensibilité humaine qui fait la différence. Une IA peut décrire un geste, mais pas l’ambiance d’un stade ou l’émotion d’un but marqué à la dernière minute.
L’avenir de l’audiodescription dans les stades passe-t-il nécessairement par des applications mobiles ?
J-F.D. : Les applications mobiles représentent un support inclusif et polyvalent, déjà au cœur d’un écosystème très utilisé. Cependant, tout traitement en direct implique des contraintes techniques et économiques liées au temps d’accès aux serveurs, ce qui limite aujourd’hui leur viabilité.
À ce jour, l’humain qui décrit, associé à du matériel de type IEM, reste le meilleur compromis entre qualité, coût et modularité. Par exemple, l’utilisation d’un micro G4 permet une diffusion directe et mobile, parfaitement adaptée à l’audiodescription dans les stades, tout en ouvrant la possibilité d’enrichir l’expérience par des services comme la visite des lieux.
L’audiodescription pourrait-elle devenir interactive via des applications ou SMS ?
J-F.D. : À ce jour, la latence de traitement des événements en direct et la complexité d’interprétation en temps réel restent des obstacles majeurs à une audiodescription interactive via des applications ou SMS.
Les solutions actuelles, bien que performantes, peinent à offrir une interactivité fluide sans compromettre la qualité de l’expérience. Cependant, des initiatives concrètes montrent qu’il est possible de rendre l’audiodescription plus accessible et interactive, même avec des moyens simples.
Par exemple, le stade Marcel-Michelin, à Clermont-Ferrand, est l’hôte d’un dispositif d’audiodescription en collaboration avec Radio France Bleu.
Ce dispositif permet aux spectateurs malvoyants de suivre en direct les matchs de rugby, sans décalage, en écoutant les commentaires adaptés via un récepteur radio.
Cette approche offre une alternative accessible et économique, en particulier pour les événements sportifs en extérieur où la connexion Internet peut être instable.
L’AUDIODESCRIPTION, MODE D’EMPLOI
Un dispositif type destiné à l’audiodescription dans un stade repose sur un nombre limité d’éléments, mais dont la synergie garantit fiabilité et simplicité d’usage :
- Émetteur SR IEM G4 : il assure la diffusion du signal audio. Un seul émetteur peut couvrir un nombre théoriquement illimité de récepteurs, tant que la couverture radio est bien dimensionnée.
- Antennes directionnelles : elles permettent d’optimiser la portée (jusqu’à 80 mètres) et la stabilité du signal HF dans des environnements complexes comme un stade.
- Récepteurs portatifs : remis aux spectateurs en situation de handicap, ils leur permettent d’écouter le flux d’audiodescription en temps réel via des casques adaptés.
- Interface réseau (AES67 ou Dante) : elle facilite l’intégration du système dans l’infrastructure audio existante du stade, garantissant une compatibilité avec les solutions modernes de diffusion et de mixage.
- Système de charge : les récepteurs fonctionnent sur batterie et sont rechargés via des stations prévues à cet effet, afin de garantir une disponibilité optimale lors de chaque événement.
« Ce dispositif type offre une excellente stabilité, une latence quasi nulle et une grande évolutivité », commente Jean-François Dunogier (Sennheiser). «
À terme, des solutions comme Spectera, basées sur la technologie WMAS, permettront d’aller encore plus loin : diffusion jusqu’à 512 récepteurs depuis une seule station de base, avec une gestion optimisée des fréquences et des latences réduites à moins d’une milliseconde. »
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #64, p.59-61
