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Aux abords de l’enceinte de l’île du Ramier, une caméra Pixellot S-1 filme les séances d’entraînement du Toulouse Football Club. © DR

L’audiovisuel institutionnel à un stade avancé

 

On se souvient que lors de la Coupe du monde de football de 1966, certains ont prétendu que les Nord-Coréens étaient redevables au cinéma, qui leur avait permis d’analyser le jeu de leurs adversaires, de leur retentissante victoire face aux Italiens…

Et voilà maintenant près de deux ans que, sur les bords de la Garonne,  les séances d’entraînement de l’équipe professionnelle du « Téfécé » se déroulent sous l’œil de caméras Pixellot, leader mondial de la captation automatique à base d’intelligence artificielle, un marché à fort potentiel qui fait aussi leur part à d’autres systèmes comme Hudl Focus et Veo.

 

D’abord la captation

Avant même l’appel d’offres lancé par la Ligue de football professionnel (LFP) pour équiper les stades de l’élite et remporté par le constructeur israélien via Get-Live, son représentant en France, en juillet 2022, « nos deux terrains annexes étaient déjà dotés chacun d’un modèle S-1 et d’une caméra IP (Dynacolor) derrière les buts. Par ailleurs, notre équipe féminine dispose d’une caméra mobile Pixellot Air, montée sur trépied, et notre centre de formation de deux modèles similaires, en plus d’une caméra Sony et d’un drone », détaille Aurélien Dubéarn, qui vit sa douzième saison au club en tant qu’analyste vidéo.

« Nos équipes de jeunes sont nombreuses et s’entraînent souvent sur des terrains différents. Aussi la flexibilité d’utilisation du drone et la facilité à le déplacer sont-elles appréciables pour passer de l’un à l’autre », enchaîne ce dernier.

Il arrive aussi qu’un aéronef sans pilote soit utilisé chez les pros. Surtout lors des stages de préparation d’avant-saison où les infrastructures d’accueil sont la plupart du temps dépourvues de moyens de captation.

À ce dispositif est venue s’ajouter, en août dernier, avant le début de la saison en cours, une caméra Pixellot S-1 installée au Stadium, terrain de jeu des « Violets », comme sur l’ensemble des stades de Ligue 1, pour filmer l’intégralité des matches en plan large. « Cela répond à la volonté de la Ligue d’uniformiser la couverture du championnat à des fins d’analyse tactique en s’éloignant des codes de la télévision où une grande partie du jeu sans ballon échappe aux caméras », argumente Aurélien Dubéarn.

En outre, avec l’utilisation des caméras Pixellot, surtout la S-1, le « Téfécé » dispose d’une licence de coaching lui octroyant la possibilité d’ajouter des caméras virtuelles lors des entraînements. « Si un joueur relevant de blessure est en phase de réathlétisation avec le préparateur physique dans une zone du terrain, cela nous permet de filmer en même temps ce joueur, les gardiens de but à l’ouvrage sur un autre atelier et l’exercice collectif auquel participe le reste de l’équipe », décrypte l’analyste toulousain.

Les « retours », dont la source vidéo fournie par le drone grâce à une sortie HDMI, peuvent s’afficher en temps quasi réel sur une application mobile ou un iPad quand, dans d’autres clubs, l’écran géant du stade (équipé ici d’un mélangeur vidéo Tricaster pour la gestion des flux) est parfois mis à contribution.

D’autre part, toujours lors des entraînements, le club commence à utiliser la solution Vidswap développée par Pixellot. « Le grand avantage de cette solution est de nous permettre de travailler en ligne. On n’a pas besoin de sortir physiquement l’image puisqu’elle est stockée directement sur les serveurs du constructeur. »

 

Un process d’analyse basé sur Sportscode

Une caméra Pixellot Air, montée sur trépied, fait partie des outils mis à la disposition de l’équipe féminine et du centre de formation du « Téfécé ». © DR

Néanmoins, comme dans la plupart, sinon la totalité, des clubs de Ligue 1, le process d’analyse s’appuie essentiellement sur Sportscode, un logiciel tournant sur MacBook (Apple) et conçu à l’origine par l’australien Sportstec avant son rachat à l’été 2015 par l’américain Hudl, qui l’a encore perfectionné. Celui-ci permet de connaître la distance entre les joueurs, de les déplacer, à droite, à gauche, de les interconnecter, ou encore, dans sa dernière version, d’intégrer des graphiques sous forme de flèches, de ronds, de carrés, afin de faciliter la compréhension de l’information que l’encadrement veut faire passer aux joueurs.

Outre Sportscode, pour personnaliser ses animations en 2D, le club s’aide aussi de PowerPoint, Keynote ou encore de logiciels gratuits sur iPad comme TacticalPad. Actuellement, « nous utilisons aussi la solution Studio de Hudl Sportscode, en remplacement de Coach Paint (ChyronHego) dont on a encore la licence mais qui nous coûte cher », indique Aurélien Dubéarn.

Les données fournies par des statisticiens comme Opta, StatsPerform ou Second Spectrum autorisent par ailleurs la création de heatmaps ou « cartes de chaleur » cartographiant l’activité d’un joueur sur le terrain.

L’intégration de ces données dans la vidéo peut s’effectuer en temps réel ou en post-match via des fichiers XML implémentés directement dans le logiciel d’analyse. À l’exemple d’Insight de Hudl ou de SBG, passé en juin 2021 dans le giron de l’australien Catapult, certaines solutions permettent d’intégrer les « tracking datas » ou données de position (déplacement de chaque joueur sur le terrain en utilisant les coordonnés X/Y) et les données de performance ou « events datas » (tirs, passes, duels et autres interactions avec le ballon).

Les jours de match, le logiciel d’analyse permet de récupérer en direct, non seulement le signal de la caméra Pixellot via une adresse IP, mais aussi les signaux (dirty, ralentis…) en provenance du car-régie qui pilote les caméras broadcast installées autour du terrain ainsi que d’autres sources vidéo fournies par des caméras IP. « Hudl Sportscode a son propre encodeur pour les flux RTSP, seule solution nous permettant de faire du multiview en live. Sinon, nous pouvons utiliser OBS Studio ou des boîtiers de type Antrica ou Blackmagic pour la conversion des signaux SDI en IP », complète Aurélien Dubéarn.

Les deux flux (plan tactique, encore appelé « quart de terrain », et plan panoramique ou plan serré et plan panoramique) fournis en direct par la caméra Pixellot peuvent être utilisés également en postproduction dans des formats de meilleure qualité.

Les images de chaque match, comme de chaque entraînement, sont codées. En l’occurrence, le logiciel d’analyse a pour avantage de s’adapter et d’être modulable en fonction des workflows de chaque partie prenante au sein du club. « Pour le centre de formation comme pour l’équipe professionnelle, nous avons opté pour des fenêtres de codification communes. En revanche, les raccourcis ne sont pas les mêmes. Mon collègue analyste se sert de son clavier d’ordinateur quand, moi, j’utilise un stream deck de la marque Elgato. »

Ces images sont ensuite stockées sur des disques durs connectés (NAS), classés année par année. Au besoin, la profondeur de ces archives permet de remonter jusqu’à dix ans en arrière.

Au moment du montage, les séquences sont classées par thèmes et selon un certain ordre. « Cela dépend de l’entraîneur et tous les clubs n’appliquent pas le même process », prévient l’analyste toulousain. « Dans notre cas, on va répertorier les séquences de jeu offensif, celles de jeu défensif, également les phases de jeu arrêtées qui caractérisent l’adversaire et, à partir de là, voir comment on peut le mettre en difficulté. »

 

La flexibilité d’utilisation du drone et la facilité à le déplacer sont appréciables pour passer d’un terrain d’entraînement à l’autre. © DR

 

Rites collectifs et séances individuelles

L’analyste peut récupérer les images des matches des adversaires du TFC par différents canaux. En premier lieu, l’accord de partenariat entre la LFP et StatsPerform sur la période 2020-2024 a abouti à une mutualisation des sources permettant à l’ensemble des clubs de l’élite de disposer d’un plan large sur tous les matches de Ligue 1, grâce au dispositif « Tactical View » mis en place avec le concours technique de Pixellot. En second lieu, des fournisseurs comme l’italien Wyscout ou le russe InStat (rachetés par Hudl respectivement en août 2019 et août 2022) proposent n’importe quel match à n’importe quel moment. Enfin, Host Broadcast Services (HBS), producteur exécutif de la plupart des matches de Ligue 1 et de Ligue 2, a mis en place une plate-forme ouverte à tous les détenteurs de droits qui ont ainsi accès à certains flux (signal dirty, plan large…).

« Au TFC, cela fait plus de quinze ans qu’on organise des séances vidéo », signale Aurélien Dubéarn, épaulé dans sa tâche par Rémi Salvayre, l’autre analyste vidéo attaché à l’équipe professionnelle, en plus de leurs trois confrères (dont un stagiaire) qui travaillent spécifiquement pour le centre de formation. Les séances se déroulent soit dans une salle dédiée, soit dans le vestiaire de match, où la vidéo s’affiche sur un écran Ricoh. Certaines sont consacrées à la présentation du collectif adverse et de ses individualités, d’autres à l’analyse de ses propres matches, le tout dans le but d’aider le staff technique à structurer les entraînements de la semaine.

En marge de ces rites collectifs, après avoir reçu une notification sur leur téléphone ou leur PC, les joueurs peuvent individuellement avoir accès à différents montages vidéo les mettant en scène ou mettant en scène leurs adversaires directs, via des plates-formes de partage, comme celle mise en place par Hudl.

« Lors de mon arrivée au club, il fallait une journée à mon prédécesseur pour récupérer l’intégralité des sources pour quoi il utilisait des convertisseurs et pas moins de sept décodeurs Canal+. Aujourd’hui, en un clic, on récupère le match qui s’est déroulé il y a une heure et en plus, des sociétés comme Opta, Wyscout, StatsPerform ou StatsBomb (pour la partie data) fournissent des prestations de découpage de séquences sur certaines situations de jeu qui nous font gagner beaucoup de temps. »

Avec quel résultat ? « On éprouve toujours de la satisfaction quand on a réussi à isoler le point faible d’une équipe et qu’on gagne le match grâce à cela », savoure l’analyste. Comme lors d’un match Pologne-Angleterre, où l’avant-centre polonais, entraîné à l’école de la vidéo, avait anticipé le geste d’un défenseur anglais, intercepté le ballon et marqué un but décisif pour son pays.

Maintenant, on n’aurait garde d’exagérer le rôle de la technologie dans les performances d’une équipe, et notamment la portée de cette forme d’« espionnage ». Ainsi, déclarait un jour, mi-sérieux, mi-goguenard, un entraîneur brésilien, si celle-ci devait décider de l’issue d’une compétition de football, les États-Unis, avec la C.I.A. et le F.B.I., seraient certainement champions du monde.

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #51, p. 96-105