Benjamin est inséparable de son violon, Audrey de son piano. Il s’inspire de John Williams ou Alexandre Desplat. Elle préfère Nicholas Britell et Jonny Greenwood. Ils ne se sont jamais rencontrés, mais leurs vies sont rythmées par de nombreux points communs, à commencer par leur profession : compositeur. Si vous allumez la télévision pour regarder la série Vortex ou le film Gueule d’Ange, ce sont les musiques d’Audrey Ismaël que vous entendrez. Et si vous montez à bord de la nouvelle attraction « Toutatis » du Parc Astérix, ce sont les notes de Benjamin Ribolet qui vous accompagneront pendant votre voyage. Des créations diversifiées qui sont toute nées un peu par hasard…

Au diapason des rencontres
Si leur passion pour la musique ne date pas d’hier, Benjamin et Audrey ne s’imaginaient pas devenir compositeurs de bandes originales la première fois qu’ils ont touché un instrument. « J’ai eu la chance de naître dans une famille avec un père musicien et un oncle chanteur d’opéra », raconte Benjamin. « À trois ans, j’ai commencé à faire du violon. Mais, arrivé à l’adolescence, on m’a vite fait comprendre qu’il était très difficile d’y faire carrière. Je me suis donc tourné vers les métiers du son. » Il entre alors dans la formation supérieure au métier du son du conservatoire de Paris.
De son côté, Audrey fonde au début des années 2010 un groupe de musique avec son amie Vanessa Filho. Deux voix, quatre mains jouant du piano dont est né album titré It’s all about love… La carrière d’Audrey est lancée. « Mais il y a toujours le hasard des rencontres ! », rappelle Audrey. Car c’est justement sa partenaire de scène Vanessa Filho qui l’entraîne vers la composition de film.
« Vanessa est aussi réalisatrice. Quand elle a préparé son premier long-métrage Gueule d’Ange, elle m’a demandé de faire la musique, et j’ai accepté. » Puis les coups de fils se sont enchaînés : le réalisateur Vianney Lebasque pour la série Les Grands, Julien Colonna pour la première saison de Gloria et même une proposition pour faire la musique de « Japon. Un autre regard », une exposition immersive.

C’est aussi une rencontre qui a détourné Benjamin de sa carrière d’ingénieur du son. « Un ancien professeur m’a demandé d’intégrer son équipe qui composait de la musique pour les films d’animation. Je me suis dit que cela correspondait bien à mon parcours alors j’y suis allé. » Au bout de quelques années, il décide de prendre son envol et de travailler pour des courts et longs-métrages, de la fiction comme du documentaire. « Enfin, j’ai rencontré François-Xavier Aubrac qui compose de la musique pour les attractions. » Le jeune compositeur embarque alors pour cette aventure singulière et crée la bande originale d’« Attention Menhir » et « Toutatis » pour le Parc Astérix ainsi qu’« Étincelle » et « Chasseur de Tornade » pour le Futuroscope.

Jouer sa partition
Pour composer, chacun a sa petite recette. Audrey aime « mettre les personnages en musique ». En premiers ingrédients, il lui faut donc un script et une discussion avec le réalisateur. « Je préfère arriver tôt sur les projets. Avant le tournage, je propose une maquette avec un univers musical. Puis au fur et à mesure que les images arrivent, je retravaille chaque composition. » La couleur des habits du personnage, sa manière de se tenir, de parler, sont autant d’éléments qui inspirent Audrey et la poussent à choisir certains instruments « Le violon n’évoque pas la même chose que le piano. Pour Etienne Lantier dans la série Germinal par exemple, j’ai choisi la guitare car je trouvais qu’il avait un côté un peu cowboy. » Pour coller à ces entités fictives, Audrey ne se refuse aucun outil et passe du classique violoncelle au synthétiseur électro, sans oublier sa voix de chanteuse.

Mais quels sont les ingrédients de Benjamin Ribolet pour commencer à travailler sur une attraction ? Quand on lui demande si le plan de la file d’attente est compris dans le dossier, il rit. « Bien évidemment, les éléments architecturaux sont importants. Je dois penser la musique de manière à accompagner progressivement les visiteurs vers un état d’appréhension ou d’excitation. »

Tout comme Audrey, le jeune compositeur se nourrit de discussions avec les réalisateurs ou producteurs, de desseins et de storyboards. « Je crée des images à écouter qui doivent correspondre à l’identité de l’attraction. De la musique celtique pour “Toutatis”, un côté électro pour “Chasseur de Tornade”, ou une vraie bande son de super-héros pour “Étincelle” ». Des registres avec lesquels Benjamin n’est pas toujours à l’aise… Qu’importe, il aime les défis. « Je peux apprécier de travailler dans l’urgence, sans les images, voire sans scénario complet. » Pour substanter cette soif d’adrénaline, il a d’ailleurs fait partie du mouvement Kino qui impose de créer des films de bout en bout en seulement 72 heures…

De toutes ces expériences, les orchestrations classiques restent de ses favorites, une passion qu’il a d’ailleurs pu mettre en pratique en faisant jouer l’Orchestre d’Île-de-France pour la composition d’« Attention Menhir ».
Un petit bémol…
Bien que sa carrière soit florissante, Benjamin ne se sent toujours pas « installé » dans le métier. « Ce n’est pas facile de se faire une place, il y a peu d’élus. Et la musique semble être bien moins considérée de nos jours. Il faut continuer à se battre pour obtenir des financements convenables et être reconnu. »
Un problème auquel Audrey avoue également être confrontée. « Les compositrices sont sous-représentées mais les choses changent. Des festivals comme Sœur Jumelle les mettent en avant et des collectifs comme Troisième Autrice les soutiennent », constate Audrey. Une mise en lumière renouvelée cette année par le César de la musique originale décerné à Irène Drésel pour À plein temps. Elle est seulement la deuxième femme à recevoir ce prix.
Changer de disque
Les prochaines années seront riches pour les deux compositeurs. Benjamin retourne vers ses premières expériences, à savoir l’animation, avec une série de plus de deux cents épisodes. Et entre chaque séquence, pas question de respirer ! D’autres projets de courts-métrages, d’attractions et même de pièce de théâtre sont à venir. Pour Audrey, les films s’enchaînent dont le prochain, Le Consentement, de son amie Vanessa Filho, est l’adaptation du livre de Vanessa Springora.
Mais les deux musiciens rêvent parfois d’ailleurs. Pourquoi ne pas écrire un quatuor à cordes et un concerto pour violon ? se demande Benjamin. Ou composer pour un ballet ? songe Audrey. Des projets que nous avons hâte de découvrir…
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 106-107