Peux-tu nous décrire l’étendue de votre activité ?
Nous intervenons sur la phase finale de fabrication des films dans les laboratoires et cherchons à obtenir un suivi colorimétrique entre le labo et l’avant-première, jusqu’à la présentation à l’équipe. Notre domaine d’action suit la vie du film avant son exploitation. Malheureusement, nous n’avons ensuite plus vraiment d’emprise sur le film dans les salles, en exploitation. Nous travaillons également sur la calibration des écrans des festivals et nous nous occupons de quelques salles d’exploitations qui sont un peu devenues des salles de référence avec un vrai suivi, comme Le Max Linder ou le Grand Action. Nous travaillons dans cette dernière salle depuis 2011, nous avons été à l’époque mandaté par Eclair qui y faisait de la postproduction en matinée.
Nous travaillons également pour les événements, Netflix étant un important client pour ces avant-premières, et pour les studios principalement américains pour qui nous intervenons systématiquement lors de la présentation aux équipes des films. Et de plus en plus de distributeurs français font appel à nos services. Nous intervenons également sur la calibration du son.

Peux-tu nous parler du travail de calibration au festival de Cannes ?
La CST assure la direction et la coordination technique globale du festival et je suis en charge de la partie technique projection image et son. Pour illustrer les contraintes de calibration, la grande salle du palais des festivals est difficile à régler pour le son mais beaucoup moins pour la calibration de l’image. En effet, le projecteur étant positionné exactement dans l’axe, l’optique n’apporte pas d’aberrations et l’étale de la lampe est optimisée. C’est une des dernières salles que je règle personnellement tous les ans pendant le festival, et il faut avouer qu’elle est relativement simple à calibrer. Tout le monde n’en a pas forcément conscience, mais le positionnement du projecteur est primordial.
Peux-tu nous décrire le processus de calibration ? Qu’est-ce qui est mesuré ? Avec quels outils ?
Nous suivons la norme et mesurons en premier la quantité de lumière au centre de l’écran, avant d’effectuer un important travail d’optimisation de l’écart de luminance en optimisant l’étale de la lampe de manière à obtenir un blanc le plus uniforme possible. Il y a des valeurs pour les salles d’exploitation et les salles de postproduction et les labos. Nous cherchons à obtenir dans les salles d’exploitations à minima les valeurs labo et à réduire encore les différences de luminosité pour les labos.
Nous nous sommes beaucoup investis dans la collaboration avec le fabricant des outils de mesure Qalif en leur proposant une sorte de cahier des charges répondant à nos méthodologies, pour nous assister notamment dans le travail du positionnement de la lampe, pour optimiser l’écart de luminance. Nous n’utilisons plus que le Qalif depuis plusieurs années et l’avons imposé à Cannes. C’est devenu une référence dans la profession, jusqu’aux États-Unis.
Une fois les mesures effectuées, comment pouvez-vous corriger les projecteurs ?
C’est un travail sur le chemin de lumière et le positionnement de la lampe. Avec une simple photo d’un blanc affiché à l’écran, je sais à quel point et dans quelle direction un projecteur est désaxé. Les corrections sont délicates, on peut passer quatre heures à repositionner une lampe et optimiser l’étale d’une machine désaxée là où vingt minutes suffisent en règle générale pour une machine correctement installée. Je me suis entouré, chez 2AVI, de passionnés de projecteurs 35 mm. Avec ces derniers, on doit pouvoir tirer un trait droit de l’arrière de la lampe au centre de l’écran, quand le projecteur est correctement positionné. Si le trait est droit, la vie est belle, on optimise notre lumière.
Cette compréhension de la mécanique nous permet également de mieux comprendre les projecteurs numériques et même lasers. Il est impossible d’optimiser mécaniquement l’étale d’un laser, mais éventuellement électroniquement. Un projecteur de cinéma numérique, c’est une lanterne magique évoluée. À partir du moment où on a compris le fonctionnement d’une lanterne magique, on doit comprendre le fonctionnement pour éclairer un écran d’un projecteur numérique. Ce qui nous anime, c’est le faisceau et comment l’optimiser pour que l’écran soit le mieux éclairé possible.

Les projecteurs laser permettent-il des corrections électroniques de l’image ?
Sur les projecteurs lasers nous sommes obligés de travailler la lumière d’un point de vue électronique. Cela nous oblige à triturer le signal pour corriger les défauts, ce qui, dans l’absolu, ne me plaît pas. Nous pouvions déjà le faire avec des projecteurs à lampes xénon, les corrections amenaient déjà des effets de bord et des aberrations colorimétriques, nous incitant à privilégier l’optimisation mécanique. Nous avons remonté des informations auprès des constructeurs qui ont fait évoluer leurs logiciels en conséquence. Pendant longtemps, Christie nous avait donné accès à son soft usine en exclusivité pour travailler les paramètres de correction colorimétrique sur les bords de matrices. Aujourd’hui, tout le monde les utilise.
Nous essayons d’obtenir un blanc uniforme en qualité, même si la norme n’impose que des données de quantité. Nous mettons l’accent sur la qualité visuelle et les équipes de film sont toujours contentes de notre travail. Les projecteurs sont calibrés en usine pour diffuser une lumière colorimétriquement uniforme, mais sur des écrans plus petits qu’en salle. Nous reprenons systématiquement les fichiers de correction SCC sur les machines.
Les spectromètres doivent-ils également se calibrer ?
Oui, au moins une fois par an, nous les renvoyons chez Qalif. Tous les spectros doivent être calibrés pour apporter une cohérence au sein de notre parc. Dans l’équipe 2AVI, nous avons chacun notre propre Qalif.
Y a-t-il de grandes dérives entre chaque calibration ?
Très peu, mais on sait que l’appareil est fiable après la calibration. Comme dans une salle d’exploitation, la dérive est plus importante en luminance qu’en coordonnées colorimétriques. En salle de cinéma, les coordonnées dérivent peu. On réajuste toujours les projecteurs pour être au plus près de la norme, après le temps de rodage de la lampe, lorsque les coordonnées évoluent beaucoup. Une fois la lampe rodée, cela reste beaucoup plus stable. Qalif propose des outils pouvant être installés en salle pour le suivi, afin de s’assurer à minima que le point blanc ne dérive pas trop.
Comment effectuez-vous le suivi des calibrations chez vos clients ?
Il y a deux possibilités. La salle peut être en mesure d’effectuer elle-même les corrections en s’équipant d’un spectromètre, mais les outils en salle sont en règle générale dédiés à l’alerte et au suivi. Il est important de suivre la raison des corrections et des dérives qui peuvent être liées à un problème sur un miroir ou même des aberrations provoquées par la saleté d’un hublot. Dans ce dernier cas, les primaires peuvent réellement être affectées !
Comment travaillez-vous la fidélité colorimétrique ?
Nous mesurons les primaires au centre de l’écran, dans l’espace colorimétrique X,Y,Z et s’il y a une dérive, nous travaillons par matriçage électronique pour coller aux normes DCI-P3. Lorsque la machine vieillit, les coordonnées s’éloignent du DCI-P3 : nous nous assurons alors de rester dans les tolérances. Par exemple, les filtres du prisme qui séparent la lumière blanche avant d’atteindre les DMD vieillissent. Pour la projection de contenus autres que des DCP, nous calibrons les primaires et le reste du signal s’adapte grâce à des Lut (Lookup Table). Nous mesurons rarement les secondaires, et quand on le fait, les coordonnées sont quasiment systématiquement justes.
Quelle est la stabilité des projecteurs lasers ?
Les projecteurs lasers ne sont pas forcément plus stables. Les temps de chauffe sont importants et ils sont sensibles à l’environnement dans lequel ils sont installés. Un circuit de refroidissement est nécessaire pour assurer la température la plus homogène possible. Les projecteurs lasers sont également extrêmement sensibles à la luminance. Une différence de deux candélas fait dériver la colorimétrie. Nous passons beaucoup plus de temps à les calibrer. Il faut également légèrement les surdimensionner car la luminance baisse au cours des premiers milliers d’heures.
Je te laisse le mot de la fin…
Ce qui est génial avec la projection numérique, c’est que contrairement à l’argentique, où on ne pouvait voir la copie fidèle qu’à Cannes, l’œuvre peut être respectée dans toutes les salles grâce à la calibration.
Extrait de la deuxième partie du dossier « La calibration des écrans et des vidéoprojecteurs » parue pour la première fois dans Mediakwest #47, p. 76-84