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Emilie Aujé et sa Varicam LT sur « L’invention du luxe à la française » de Stéphane Bégoin. © Xavier Silvestre-Bru

Comment choisir sa caméra pour le documentaire ?

 

La typologie du documentaire est aussi variée que peut l’être l’humanité : nature, art, histoire, sport, société… Cependant, du point de vue de l’opérateur vidéo, le sujet du documentaire est secondaire. Lorsqu’il s’agit de choisir le bon matériel, cette typologie pourrait être réduite à deux catégories correspondantes à deux manières d’aborder le tournage : documentaire en immersion tendant vers le type « cinéma direct » ou bien documentaire écrit se rapprochant de la fiction.

La distinction ne se fait donc pas tant sur le domaine étudié que sur les impératifs du tournage. Que vous deviez louer ou acheter une caméra pour tourner un documentaire, nous allons voir quels sont les critères de choix pertinents, à travers l’expérience de deux chefs opérateurs spécialisés dans chacune de ces deux catégories.

En préambule, exit la caméra broadcast. Il est toujours satisfaisant de pouvoir faire des généralités et en matière de documentaire, nous pouvons dire qu’en 2021, c’est le grand capteur qui s’impose dans toutes les catégories (sans doute à quelques exceptions près). La caméra broadcast d’épaule 2/3’’ est réservée aux JRI (journalistes reporter d’images) pour les journaux TV ou magazines.

Ce type de caméra serait pourtant tout indiqué, avec ses petits capteurs permettant de monter des zooms légers avec des grands rapports de focales jusqu’à 22x (avec doubleur). Aussi elles disposent de viseurs œilletons performants, d’une ergonomie étudiée pour un travail à l’épaule sans assistant, des réglages accessibles et rapides. Et pourtant… le grand capteur Super 35 est devenu la norme.

 

« Mon choix numéro un, c’est ma caméra, parce que c’est celle que je connais par cœur »

Emilie Aujé est chef opératrice spécialisée dans le documentaire catégorie « aventure humaine, découverte et culture » avec à son actif de nombreux docs pour Arte et France TV ou dernièrement Woman de Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand. Il s’agit de documentaires très écrits ou de docus-fiction comme pour L’invention du luxe à la française de Stéphane Bégoin pour Arte.

Pour Emilie Aujé, à l’époque où toutes les caméras présentent des performances et fonctionnalités très similaires, les accessoires semblent être la variable d’ajustement pour s’adapter au type de tournage : « En documentaire, tout doit aller très vite. En une journée on a parfois beaucoup de séquences avec des décors différents. Lorsqu’on doit s’installer en trente minutes, on ne peut pas déployer trop de matériel. Lorsque tout va très vite, les arbitrages se portent plus sur l’accessoirisation que sur la caméra. Par exemple, il m’arrive de ne pas prendre de lumière quand je sais que je n’aurai pas le temps de l’installer ou bien de ne pas prendre de pied. Aussi, il peut m’arriver de prendre un zoom plutôt que des focales fixes pour ces mêmes raisons ».

Mais qu’en est-il du choix de la caméra ? « Mon choix numéro un, c’est ma caméra, parce que c’est celle que je connais par cœur (une Varicam LT), si je dois en choisir une autre, je choisirai toujours la plus robuste. Comme il faut être rapide, je dois pouvoir poser la caméra n’importe où sans trop me préoccuper de la poussière ou de l’état du sol. On a besoin de crapahuter, je dois pouvoir courir avec la caméra en bandoulière sans avoir peur de casser le viseur ».

La robustesse de la caméra est d’une importance capitale. En documentaire, les lieux de tournages étant parfois très éloignés des grandes villes et donc de revendeurs d’équipement audiovisuel, une pièce cassée ne pourra pas être remplacée rapidement et risque de compromettre le tournage. Aujourd’hui, il est courant de trouver des boîtiers hybrides (appareils photo numériques conçus pour la vidéo) dits « tropicalisés » ou comportant des joints d’étanchéité offrant une résistance aux éclaboussures et à la poussière, tels que les Lumix de Panasonic, Alpha 7 de Sony ou EOS de Canon. On pourra aussi porter une attention au positionnement de l’ouverture de ventilation sur les grosses caméras. Placée sur le dessus, elle rendra la caméra plus vulnérable à la pluie.

Comme Emilie Aujé, beaucoup d’opérateurs de documentaire diront que la meilleure caméra c’est celle que l’on connaît par cœur. Les boîtiers hybrides ont parfois été critiqués pour leur ergonomie d’appareil photo et pourtant leur coût abordable permet aux chefs opérateurs d’en faire l’acquisition. Dès lors, cette caméra n’a plus de secret pour eux et il est parfois surprenant de voir à quelle vitesse ils naviguent dans les menus les yeux fermés. Ce manque d’ergonomie au niveau des contrôles et des menus peut donc être pallié par la connaissance de la caméra.

Les caméras les plus utilisées par Emilie Aujé sont la Varicam LT (la sienne) mais aussi la Sony FS7 et la Canon C300. Deux caméras qui sont de facto les reines du documentaire en France : la FS7, notamment pour sa légèreté et son ergonomie d’épaule, et la C300 pour sa compacité, sa compatibilité native avec les optiques Canon (les plus répandues), et sa technologie d’autofocus « dual pixel » dont la rapidité est très appréciée. La Amira de Arri, conçue pour travailler à l’épaule, et équipée du même capteur (Alev III) que les Alexa, est un choix tout indiqué mais son positionnement très haut de gamme et l’absence de 4K natif en fait une caméra moins répandue dans le documentaire en France.

Concernant la qualité d’image, pour Emilie Aujé, ce n’est pas le critère numéro un : « Le public est moins exigent sur la qualité de l’image lorsqu’il est porté par l’histoire. Je préférerai toujours une bonne ergonomie de caméra quitte à avoir un peu moins de dynamique ou un peu plus de bruit. »

Il suffit en effet de voir certains documentaires historiques, illustrés par des images d’archives à la fois riches en sens mais pauvres qualitativement. Ces documentaires n’en restent pas moins passionnants.

Sur les appareils hybrides, Emilie Aujé précise : « Je pars toujours avec un reflex en deuxième caméra. L’avantage du boîtier photo est son poids léger qui permet d’utiliser de la machinerie comme des petite grues ou travelling légers. Cependant je ne ferai pas de tournage complet avec. Le tournage en reflex est pour moi très pénible, en extérieur on ne voit pas le LCD, on est obligé d’ajouter des accessoires et au final on a une caméra lourde. »

 

« On n’a rien inventé de mieux que le portage à l’épaule »

Didier Hill-Derive est un chef opérateur spécialisé dans le documentaire immersif sociétal avec notamment à son actif, une centaine d’épisodes de l’émission culte Strip Tease pour la RTBF et France 3, Ni juge, ni soumise et le premier long-métrage Strip Tease qui recevra le César et le Magritte du meilleur documentaire en 2019. Parmi les projets récents : Fliquez-vous les uns les autres, doc de 70mn.

Didier Hill-Derive nous donne d’abord des précisions sur ce type de documentaire : « Dans le style cinéma direct, on filme des scènes qui ne se passent qu’une seule fois, on capte les choses comme elles viennent sans intervenir. Le travail du réalisateur n’est pas de diriger le cadre mais plutôt de communiquer des intentions et de créer un climat favorable à la présence de l’équipe technique ».

Concernant les caméras, Didier Hill-Derive explique : « Je suis très sensible à l’ergonomie. Je favorise le choix d’une caméra épaule. Je crois personnellement qu’on n’a rien inventé de mieux que le portage à l’épaule lorsqu’on est face à des durées de prise de vues très longues (plans séquences de plusieurs heures). Une caméra de dix kilos bien équilibrée sur l’épaule est préférable à un appareil photo tenu à bout de bras. Le trépied n’est pas une option pour moi, il s’agit de pouvoir changer de cadre rapidement. »

Devant l’offre pléthorique d’accessoires disponibles, Didier reste mitigé : « Aujourd’hui les outils ne sont pas réellement pensés pour la prise de vue à l’épaule. Même si les accessoires comme les crosses d’épaule avec poignées sont nombreux, je n’arrive jamais à une aisance totale. »

Concernant l’utilisation de drones ou de machinerie légère, Didier Hill-Derive reste prudent : « Je pense qu’il y a un risque de s’égarer avec la palette d’outils disponibles. L’écueil est de partir avec un sac à dos pleins d’outils sans trop savoir à quel moment on va les sortir. Il faudrait revenir aux fondamentaux : qu’est-ce qu’on veut raconter avec une seule caméra ? ».

Didier, qui opérait déjà à l’époque du 16 mm, évoque avec nostalgie la Aaton XTR qui, par son équilibre parfaitement étudié, était surnommée par les utilisateurs « le chat sur l’épaule ». Finalement, il a porté son choix sur la F55 (utilisée sur Ni juge, ni soumise) puis la FS7 de Sony. « Les F55 ont été les premières à développer une ergonomie correcte mais restaient lourdes. La FS7 de Sony est apparue comme le chaînon manquant. C’est la première caméra dans laquelle j’ai investi. Je travaille aussi avec la FX9. Même dans ce type de doc, le full frame 4K est parfois demandé. »

Lorsqu’on l’interroge sur la difficulté du point en full frame, Didier précise : « Il s’agit d’avoir les bonnes optiques. Sur certains appareils, l’utilisation d’optiques photo avec adaptateurs fait perdre le tirage optique (ndlr : le réglage de tirage optique permet de garder le point lorsque l’on dézoome). Avec de vraies optiques vidéo ou cinéma, et moyennant un bon viseur, le point ne me pose pas de difficulté majeure même en full frame. L’autofocus, de mon point de vue, le professionnel n’en a pas besoin. Cependant, aujourd’hui, l’utilisation de stabilisateurs type Ronin, exige un système d’autofocus. »

Une chose semble se dessiner aujourd’hui : les caméras actuelles possèdent des fonctionnalités et performances assez similaires en termes de résolution, de dynamique, de qualité d’image, chacune ayant sa propre courbe log et ses propres codecs suffisamment performant pour le documentaire. Lorsque l’on évoque les fonctions spéciales de haute vitesse ou de mémoire tampon, aucune caméra ne semble se distinguer significativement des autres.

Finalement, on en reste au fondamentaux : ergonomie, poids, équilibre sur l’épaule et choix des optiques. La connaissance de l’outil et l’expérience du chef opérateur faisant le reste. Notons toutefois que la démocratisation des appareils hybrides légers et abordables permet d’avoir une caméra B (de plus en plus demandée) et offre des nouvelles possibilités de prise de vue et des mouvements de caméra avec de la machinerie (légère aussi) autrefois réservée à la fiction.

 

Article paru pour la première fois dans Moovee #7, p.32/36. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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