Il y avait comme un plaisir et un soulagement évidents pour les professionnels de l’animation européenne (producteurs, diffuseurs, distributeurs et investisseurs, plates-formes de streaming et nouveaux médias), de se retrouver à Toulouse (21 au 23 septembre) presque aussi nombreux qu’avant la crise sanitaire (près de 900 participants sur place, plus de 150 en ligne). Et à visionner un nombre quasiment aussi élevé de présentations de séries d’animation (84 projets), lesquelles ont dû être concoctées pendant l’année du confinement. Une programmation de reprise très attendue, qui croise de manière pragmatique des films mainstream avec des productions plus audacieuses.
Les tendances relevées les années précédentes ont reçu comme un coup d’accélérateur. À savoir, l’importance des coproductions européennes dont le coût moyen s’élève à 3,9 millions d’euros (4,1 millions d’euros en 2020), la poussée très nette de l’animation pour ado-adultes, la prédilection pour les bandes dessinées comme support et, pour plus de la moitié des projets, la 2D comme style graphique (parfois à base 3D).
En termes de contenus, à noter un véritable raz-de-marée du nombre de séries mettant en scène des héroïnes, au caractère en général bien trempé. À souligner aussi le fait que, si les Français continuent à mener la danse par le nombre de projets (40 %) et qu’ils arrivent en tête de la liste des Top Présences (lire plus loin), aucun titre émanant d’une production hexagonale ne se retrouve dans celle des projets remarqués par les acheteurs (lire en fin d’article). Effet de la reprise ?
Ruée sur la bande dessinée
Pour l’animation, l’édition constitue un vivier inépuisable d’histoires et d’univers qui ont fait leur preuve. Pas de surprise si les nouvelles séries télévisées d’animation reposent donc, pour une grande partie, sur des adaptations plus ou moins libres de best-sellers : bandes dessinées, romans, albums graphiques… Cette source d’inspiration vaut pour tous les âges, y compris les préscolaires (près d’un tiers des projets).
Inspirée d’un album illustré édité par Gulf Stream qui relate les aventures d’une petite fille imaginative communiquant avec les animaux, Suzon (52 fois 11minutes) devient ainsi, portée par Mondo TV France, une jolie série éducative au budget estimé à 6 millions d’euros : chaque épisode se concluant par un clip animé mettant en scène l’espèce animale abordée.
C’est toutefois la catégorie des 6/11 ans (l’offre la plus dense du forum : près de la moitié de la sélection) qui s’appuie le plus ouvertement sur les adaptations. En tête de la liste Top Présences, Mister Crocodile présenté par Joann Sfar développe ainsi l’univers des albums Monsieur Crocodile a beaucoup faim (Gallimard Jeunesse). À raison de 52 fois 11 minutes, l’auteur-réalisateur peut, tout à loisir, y brosser une amitié improbable entre une petite fille et un crocodile baroudeur. Découvrant la vie urbaine, celui-ci doit apprendre à se comporter avec les humains de manière « civilisée ». France Télévisions a très vite été séduit par cette fable tendre et empathique que Magical Society produira en 3D avec le studio On Kids & Family (groupe Mediawan). La diffusion est prévue sur les antennes pour la fin 2023.

C’est également d’albums dont est issue Compostman et moi, une série 2D produite par Superprod (Angoulême) et Vivement Lundi ! (Rennes) de 52 fois 11 minutes, et réalisée par Lionel François. Chaque épisode de la série, au budget de 7,5 millions d’euros, sensibilise aux questions environnementales, introduit un enjeu différent mais n’oublie pas de montrer, au moyen de tutoriaux efficaces, combien la solution est somme toute assez simple voire joyeuse à mettre en place et à la portée de tous les enfants. Un message qui a fait tilt auprès des professionnels du Cartoon Forum qui ont classé le pitch second du Top Présences.
À l’origine une collection d’albums signée par Nob et édités par Dupuis, Les Filles de Dad, la série coproduite par Dupuis Édition et Audiovisuel (France) et Belvision (Belgique), a été spécialement adaptée par l’auteur Cyril Deydier pour l’animation (52 épisodes de 11 minutes). Si l’on y suit au jour le jour les aventures des quatre sœurs et de leur papa célibataire visiblement débordé par leur vitalité et leur personnalité, c’est le point de vue des filles – et non plus celle du père – qui est mis en avant dans la version animée. « Comme celles-ci ont des âges et des caractères très différents, la série peut être vue par toute la famille et tout le monde y trouvera son compte », remarque le producteur Arthur Colignon. Réalisée par Daniel Klein, cette sitcom très cartoon sur la vie trépidante d’une famille actuelle, recomposée en 2D numérique, sera diffusée par M6 et Gulli (Mediatoon Distribution pour la distribution internationale).

C’est également le portrait d’une tribu « atypique » que dresse Griott et Mungo, la nouvelle série (52 fois 13 minutes) produite par la Station Animation. Sauf que cette famille-là vit dans une caverne à l’âge de pierre et voudrait cuisiner le dernier survivant des dinosaures que Griott (la fille) vient de rencontrer et entend sauver. Inspirées de la BD éponyme coécrite par Néna et Witko (Flammarion jeunesse), les saynètes traduites en 2D gagnent une étoffe cartoonesque, laquelle permet de (re)visiter gaiement l’époque préhistorique.
Avec Corgi et la famille royale, les producteurs de Studio Redfrog (France) et de nWave (Belgique) tablent, pour leur part, sur le long-métrage Royal Corgi réalisé en 2019 par Ben Stassen et Vincent Kesteloot pour poser le décor (le Palais de Buckingham) et rappeler les caractères : Rex, le corgi favori de la Reine, et Wanda, sa copine. La suite de l’histoire se découvre dans la série de 52 fois 11 minutes réalisée par Jérémie Guneau : le couple a fait des petits chiots dont les courses poursuites rendent fou le personnel mais présentent l’avantage de faire visiter l’immense palais ainsi que Londres. Pour assurer une continuité graphique avec le film, la série, dont le budget s’élève à 8,5 millions d’euros (pour dix-huit mois de production), sera réalisée en full 3D. Les producteurs prévoient toute une déclinaison d’applications transmedia dont des livres pour apprendre l’anglais…
Cette tendance à s’appuyer sur des éditions préexistantes ne correspond évidemment pas à une spécificité française. En tête de la liste de la sélection des acheteurs, la série Little Charlie (26 fois 7 minutes), portée par les studios allemand Alexandra Schatz Filmproduktion et néerlandais Submarine, est une adaptation 2D du roman de Rotraut Susanne Berner qui signe la direction artistique. De même, le projet irlandais produit par Treehouse Republic et Tumbledown Media, Freddy Buttons Wacky Mysteries, classé quatrième sur la même liste, développe en 2D l’univers attachant du livre éponyme pour enfants (26 fois 7 minutes). Enfin, Tales of Terror (10 fois 11 minutes), inspirée du roman Uncle Montague’s Tale of Terror de Chris Priestley et coproduite par les studios irlandais Dream Logic et anglais Lupus Films, fait revivre en 2D les fantômes de l’époque victorienne. Une remise au goût du jour opérée par Kealan O’Rourke oscillant entre frissons et comédie.
L’animation ado-adulte se fait de plus en plus visible
Non seulement les présentations de séries destinées aux ado-adultes sont de plus en plus nombreuses (quatorze en 2021, onze en 2020, six en 2019) mais elles ont fait partie des plus remarquées voire ovationnées. De par la diversité des sujets abordés et l’efficacité des styles graphiques et des techniques d’animation, l’animation ado-adulte, dont les formats tendent à s’allonger (les 26 minutes ne sont plus rares), occupe désormais une place de tout premier plan.

Moins formatée que l’animation pour les plus jeunes, elle donne la part belle aux nouveaux talents qui savent, avec brio, s’adapter aux usages et attentes sur les plates-formes digitales. Comme la réalisatrice Émilie Tronche (collection En sortant de l’école) venue présenter Samuel, une série musicale de 20 fois 4 minutes qui raconte de manière spontanée, sous la forme d’un journal intime, les soucis et les émois amoureux d’un garçon d’une dizaine d’années. Ces histoires, dont la fragilité dans le trait renvoie à celle du jeune narrateur, se sont vite répandues sur Instagram avant d’être remarquées par le producteur des Valseurs (Paris). La web-série (entre 700 000 et 1 million d’euros), dont les épisodes se terminent souvent par une pirouette musicale ou dansée, sera reprise par Arte France sur toutes ses plates-formes digitales (site Arte.tv, YouTube Channel, Arte à suivre…) sans oublier une déclinaison spéciale pour TikTok.

Partageant la même spontanéité et fraîcheur que Samuel, la série Flippé, présentée par Autour de Minuit, a convaincu également un public déjà acquis à la cause. À raison de 20 fois 2 minutes, la série met en effet en scène, sur un mode léger et décalé, les peurs et les névroses suscitées par la vie contemporaine. Pour le héros de l’histoire, pour qui tout est source d’angoisse, c’est une soirée avec des amis comme un sac laissé sur le siège d’un métro. Apparues d’abord sur Instagram (au format dix cases) où elles se sont taillé un beau succès, les histoires (en partie autobiographiques) écrites par Théo Grosjean, ont vite fait l’objet d’un projet éditorial chez Delcourt (deux albums) sous le titre L’homme le plus flippé du monde. Il ne leur manquait plus, pour que la description soit la plus complète possible, que le son et le mouvement. Porté par Autour de Minuit et FKLG (Faire Kiffer Les Gens), la société de production ouverte par l’auteur, la série 2D (budget d’environ 500 000 euros) a reçu le soutien du groupe Canal+ qui devrait la diffuser au premier semestre 2022. Elle est en cours de fabrication chez Borderline Films (sur le logiciel Animate), le studio angoumoisin d’Autour de Minuit.
Édition post-Covid oblige, l’offre ado-adulte, toujours dopée par les Français, a bien évidemment privilégié des sujets politico-sociaux comme la traçabilité des individus, le statut des minorités mais aussi la dépression, l’addiction, l’exclusion… Basée sur de vrais témoignages, servant de structures narratives aux épisodes, la série Un Cyberpsy sur les réseaux sociaux (12 fois 6 minutes), produite par Schuch Productions et Look at Sciences, s’attaque ainsi à l’addiction aux réseaux sociaux, une problématique très actuelle. Racontés à la première personne, douze récits dévoilent l’étendue de cette sujétion digitale qui altère l’identité comme le rapport au temps. « L’usage des réseaux sociaux pose des questions auxquelles la série entend apporter des réponses et explications », note le producteur Vincent Gaullier (Look at Sciences). « Pour décoder ces histoires, nous nous sommes entourés d’experts (psychologues, psychiatres) et nous faisons même intervenir un docteur Cyberspy. » Pour mieux aborder ce sujet complexe, la série réalisée par Jean-Jacques Lonni a choisi de le faire de manière enjouée et graphique en optant pour un mélange 2D et marionnettes. La production estimée à 370 000 euros a suscité entre autres l’intérêt de France Télévisions.

Pour son premier projet de série animée documentaire (10 fois 5 minutes), Cannabiz, Lardux Films donne pour sa part la parole aux dealers et dealeuses de cannabis. Comment se sont-ils lancés dans ce commerce ? Comment envisagent-ils leur avenir ? Ayant une prédilection pour les histoires vraies, le producteur Christian Pfohl a donné carte blanche à Victorien Tardif, Oscar Aubry et Mickael Dupré pour suivre dix protagonistes qui racontent, sous couvert d’anonymat, les coulisses peu documentées de ce business juteux. Toutes les voix ont été ensuite rejouées par des comédiens. « Une nouvelle génération de réalisateurs de films d’animation s’intéresse au réel et à l’intime », se félicite le producteur qui s’est engagé, avec Neos Films, dans cette série documentaire 2D budgétée à 500 000 euros et destinée a priori aux plates-formes.
L’animation ado-adulte se fait aussi, une fois n’est pas coutume, l’écho des questions d’identité de genre. S’inscrivant dans la continuité de leur film de fin d’études aux Gobelins (Les lèvres gercées), le nouveau projet de Kelsi Phung et Fabien Corre, Pour exister !, croise ainsi les destins de personnes queer, transgenres et non-binaires dans la communauté parisienne LGBTI+. La série, au format long et feuilletonnant (8 fois 26 minutes), emprunte résolument le ton militant : « Nous sommes persuadés que les œuvres audiovisuelles peuvent transformer la société et le regard sur les minorités : les personnes queer, trans, non binaires… », soutient Fabien Corre. « Ce projet est une ode à la communauté LGBTI+, à leurs revendications… ».

Première série ado-adulte pour Les Astronautes (La Cartoucherie, Valence), la production utilisera un pipeline à base de 3D Blender avec un rendu 2D (Grease Pencil). « C’est un projet ambitieux de par sa dimension politique et artistique », reconnaît le producteur Jean Bouthors.
Faisant partie des projets les plus longs de la manifestation (16 fois 26 minutes), la série Voro, produite par Les Films du Poisson Rouge et Why Not Animation and Interaction, a retenu, elle aussi, l’attention des professionnels curieux de découvrir l’adaptation animée de la célèbre saga nordique de Janne Kukkonen (Casterman). « Cette adaptation s’adresse à un public plus âgé que celui de la bande dessinée », prévient le producteur Jean-Michel Lefranc (Why Not Animation and Interaction). « Le personnage principal a un peu vieilli, les décors (forteresse, fjords, forêts) se font plus cinématographiques… ». L’adaptation comportera aussi la production d’un jeu vidéo (plate-forme, aventure et RPG) : l’univers d’heroic fantasy de Voro, un Moyen-Âge fantasmé, s’y prêtant idéalement.

Retour à notre époque avec Castor & Cie, une série portée par Plip ! Animation. Dotée d’un humour mordant, cette sitcom sur le monde du travail (52 fois 7 minutes) met en scène un jeune castor aux dents longues qui trouve son premier job dans une compagnie de travaux publics. Le poste de chef de projet pour lequel il est embauché est ingrat : il doit surveiller la construction d’un barrage dans une vallée protégée au nom d’une direction qui s’avérera assez dysfonctionnelle. Réalisée en 3D temps réel par Michaël Bolufer et Thibault Noyer, la série (au budget de 4 millions d’euros) sera fabriquée par le studio lyonnais Manette (encadré 3). Castor & Cie, remarquée par les nouveaux producteurs, fait partie de ces productions ado-adultes révélées par le Cartoon Forum.
Dans la liste des Top Présences
Mister Crocodile (Magical Society), Compostman et moi (Vivement Lundi ! et Superprod), Under the School (Ellipsanime Productions et Timpel Pictures), Les Filles de Dad (Dupuis Edition et Audiovisuel et Belvision), Flippé (Autour de Minuit et FKLG), Sacha et les Créatures de Noël (Xbo Films), Corgi, une famille royale (Studio Redfrog et nWave), Les Gardes-Chimères (Monello Productions), Abysses : unité très spéciale (Les Armateurs), Voro (Les Films du Poisson Rouge et Why Not AI).
Projets retenus dans la liste des Acheteurs
Little Charlie (Alexandra Schatz Filmproduktion et Submarine), Rhina Rhino (The Big B Animation), Tiny Toot (Toolbox Film), Freddy Buttons Wacky Mysteries (Treehouse Republic et Tumbledown Media), Hadido and the Red Flower (Hecat Studio), Bugs’n Bandits (Wolkenlenker), Ivory Towers (Sixteen South Teleision Originals), Fio Lina and the Maestro (Serienwerk et Catpics), Hello Oscar ! (Atom Art), Dinofables (Krutart, To Blink animation et Domestic Film).
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #45, p. 130-135