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Prix Eurimages 2021 pour le développement de la coproduction, la coproduction franco-belge « Les ombres » parle du déracinement et de l’exil, thèmes phares de l’édition en ligne. © Autour de Minuit/Panique !

Les paris gagnés de Cartoon Movie

 

En retenant une cinquantaine de projets de longs-métrages d’animation issus de seize pays, la vingt-troisième édition de Cartoon Movie (9 au 11 mars 2021) a brassé bien des genres (de l’aventure au récit initiatique, du documentaire au film d’horreur…).

Et le forum, qui inaugurait une nouvelle plate-forme digitale de pitching et networking, pouvait accueillir à la fois une expérience onirique comme L’Île d’Anca Damian ou le nouvel opus d’un maître de l’animation en volume comme Jiří Barta (Golem) mais aussi la suite du blockbuster Mon Ninja et moi (du danois A Film Production) ou la dernière production de Ben Stassen et Benjamin Mousquet (nWave, Octopolis), Hopper et le hamster des ténèbres.

Cette édition en ligne, qui aura attiré plus de 470 sociétés (20 % de plus qu’en 2020), aura aussi confirmé le rapprochement de l’animation et du secteur de l’édition avec de nombreuses adaptations de bandes dessinées ou d’œuvres d’auteurs connus (Amélie Nothomb, Marie Desplechin, Haruki Murakami, John Chambers, Pierre Rabhi…), lesquelles représentent presque le tiers des projets.

Autre segment en hausse notable, l’animation documentaire qui permet de développer des narrations fortes, basées sur des histoires vraies. Côté technique, l’édition 2021 fait le constat d’une baisse significative des projets full 3D (chute de 40 % par rapport à 2020) au profit de la 2D qui devient le traité graphique favori. Baisse également du coût moyen des projets qui s’élève à 5,4 millions d’euros (22 % de moins que l’édition précédente). Si ces tendances se répartissent entre la plupart des pays coproducteurs, l’animation française continue de jouer un rôle de premier plan. Elle représente 40 % de l’offre (soit un total de 76 heures d’animation pour 297 millions d’euros) dont près de la moitié sont d’ores et déjà des coproductions internationales.

 

Le bond de l’animation pour adultes

Marché en croissance, l’animation ciblant les adultes et jeunes adultes a représenté 27 % des projets (contre 21 % l’an dernier). Si elle ne s’interdit a priori aucun thème, ce sont des sujets dans l’air du temps (Irak, migrants, crise des réfugiés, sociétés dystopiques, etc.) qui composent la majeure partie de son offre : le medium autorisant un autre regard et surtout une grande liberté dans leur approche.

Basé sur des souvenirs rassemblés sous forme de tweets par le photojournaliste Fleurat Alani (Prix Albert Londres 2019), lesquels ont donné lieu à un roman graphique puis à une Web série diffusée sur Arte.tv, Le Parfum d’Irak (Nova Production et Miyu Productions) raconte ainsi un Irak intime et quotidien, très différent de celui relaté par les médias. Réalisée en 2D par Leonard Cohen qui signe également la Web série, la version longue de 90 minutes, qui inclut les années Daech, continue à raconter ce pays à travers les sens, la musique et surtout les odeurs : « La rencontre avec Bagdad commence avec le goût de la glace à l’abricot », rappelle Fleurat Alani.

 

Parce qu’elle permet de réinvestir l’histoire, l’animation documentaire est de plus en plus prisée par les producteurs européens. Production franco-suisse rassemblant Dolce Vita Films, Intermezzo Films, Nadasdy Film et Tchack, Jungle rouge de Juan José Lozano et Zoltan Horvath revient ainsi sur le déclin des Farc en Colombie et les derniers jours du numéro 2, Raul Rayes. Construit à partir de ses mails retrouvés sur son ordinateur, ce documentaire d’animation imbrique des prises réelles filmées sur fond vert et des animations 2D très stylisées. « Cette image hybride correspond à l’esprit de Raul qui va peu à peu sombrer dans la folie », décrit le réalisateur Zoltan Horvath.

Également coproduction européenne, le long-métrage Flee (primé au Festival Sundance 2021) du danois-français Johan Poher Rasmussen, présenté en avant-première, raconte l’histoire vraie d’un Afghan installé à Copenhague et confronté à un passé traumatique qui l’entrave dans sa vie quotidienne. Basée sur des interviews filmés, la coproduction 2D déjà vendue dans vingt pays rassemble Final Cut For Real (Danemark), Mer Film (Norvège), Mostfilm (Suède), Sun Creature (Danemark) et Vivement Lundi ! (France).

La réalisatrice roumaine Anca Damian (L’Extraordinaire Voyage de Marona) livre également, avec son long-métrage d’animation L’Île, sa propre vision sur le drame des migrants mais celle-ci se montre très personnelle et différente des films précédents. Optant en effet pour la forme d’une comédie musicale, elle montre un Robinson Crusoé contemporain volontairement retiré sur une île de la mer Méditerranée. Laquelle est assaillie par des migrants, des ONG, des gardes et… un Vendredi, seul survivant d’un bateau reliant l’Afrique à l’Italie. Pour la réalisatrice, L’île, adaptée d’une pièce de théâtre d’un auteur surréaliste, est une parabole du monde présent. Le traitement graphique de cette coproduction européenne (Aparte Film (Roumanie), Komadoli (France), Take Five (Belgique), Amopix (France) et Minds Meet (Belgique)) repose sur une technique originale de peinture 3D.

Enfin, pour la première fois de son histoire, l’animation adulte s’est octroyée un bain de jouvence en allant du côté du cinéma d’horreur. Proposé par Folimage en coproduction avec les Films du Tambour de Soie, L’Étrange Collection décline les registres de l’effroi au travers de six courts signés de réalisateurs confirmés, ravis de participer à cette aventure éditoriale inhabituelle comme Alain Gagnol, Jean-Loup Felicioli, Fabrice Luang-Viga, Benoit Razy, Hefang Weï et Morten Riisberg Hansen. Adaptés d’œuvres littéraires horrifiques (Edgar Allan Poe, Lovecraft, les frères Grimm…) sous la direction artistique du réalisateur Izù Troin (Féroce) qui signe l’un d’entre eux, ces films sont agencés de façon à constituer une progression émotionnelle avec des transitions sonores et graphiques très étudiées. Si l’anthologie débute par une « fable » légèrement déstabilisante (La Proie) suivie d’une folie gore et burlesque (La promenade d’Hansel et Margot), elle explore de manière jubilatoire tous les types de cauchemars (Ruelle, La Chose dans la clarté lunaire) avant de se conclure sur l’écroulement psychologique d’un gardien de phare. Autant de folies visuelles et d’univers étranges qui autorisent les auteurs à jongler avec les techniques d’animation 2D et 3D.

Autre « compilation » fantasmagorique présentée par Cinéma Defacto et Miyu Productions, Saules aveugles, femme endormie de Pierre Földes regroupe six nouvelles librement reconstruites à partir du livre éponyme d’Haruki Murakami. Pour ce voyage graphique qui « mélange les codes de l’imaginaire, de la fable et de la réalité quotidienne, chers à Murakami », plusieurs techniques d’animation ont été utilisées par les studios de MiyuProduction, Doghouse (Luxembourg) et Mikros au Canada comme des prises de vue d’acteurs, de l’animation 3D et de la rotoscopie. Lors de sa présentation au Cartoon Movie, le film était presque achevé (il sera distribué en France par Gébéka et Match Factory pour les ventes internationales).

 

Une offre « famille » de plus en plus étendue 

Représentant plus de la moitié de la sélection du Cartoon Movie, les projets destinés aux publics familiaux restent prédominants et ont tendance à décliner des thèmes jusqu’ici réservés à un public plus âgé : les producteurs tablant sur le pouvoir de sublimation de l’animation pour faire passer le message aux plus jeunes. Ainsi de l’exil et l’émigration forcée, sujets phares et transversaux de cette édition en ligne. Avec Maryam et Varto de Gorune Aprikian et Alexandre Heboyan (produit par Tchack, Araprod et Brights Lights films), c’est la traversée de l’Anatolie en 1915 par des orphelins arméniens qui est mise en scène : « C’est l’histoire de milliers de personnes chassées de leur pays à cette époque mais c’est aussi celle de mes grands-parents », précise le réalisateur. Cette odyssée dramatique est aussi et surtout un film d’aventure riche en rebondissements et moments oniriques. « Cette quête de mémoire se passe au présent. Cet angle permet de traiter la partie contemporaine (qui est aussi celui de la réconciliation arménienne et turque) de manière réaliste, et le temps de l’histoire de façon plus picturale. »

Faisant la part belle aux paysages, la production recourt au dessin et à la 3D (dont une caméra spécialement développée par les Fées spéciales sur Blender) pour être au plus près des personnages et avoir ainsi une plus grande liberté artistique.

Raconté également du point de vue de l’enfant, Les Oiseaux ne se retournent pas produit par Special Touch Studios décrit l’exil d’une orpheline, contrainte de quitter son pays en guerre et son amitié avec un déserteur joueur de luth. Librement inspiré du poème persan Le Langage des oiseaux, le film sera réalisé en 2D et 3D (pour les décors) par Nadia Lakhlé. Pour ce même public « élargi », Spécial Touch Studios proposait également Sorya, d’après une histoire originale de Denis Do (Funan), qui suit une jeune cambodgienne bien décidée à trouver sa voie dans le Phnom Penh d’aujourd’hui. Le producteur de Funan intervenait également, aux côtés d’Aparte, dans le projet à visée plus écologique Starseed d’Anca Damian.

Produit par Autour de Minuit, Les Ombres narre également les péripéties de deux jeunes enfants fuyant leur pays (appelé le Petit Pays) attaqué par des mercenaires, afin de trouver un monde meilleur. Dans leur fuite, ils vont rencontrer un ogre exploiteur d’enfants, un serpent passeur qui se nourrit d’argent mais aussi des ombres bienveillantes. Mi-fantastique mi-réaliste, l’histoire a déjà fait l’objet d’une pièce de théâtre écrite par Vincent Zabus puis d’une bande dessinée (avec le dessinateur Hippolyte) éditée chez Dargaud.

« Le dessin animé rend le sujet des migrants beaucoup plus accessible aux plus jeunes », observe le producteur Nicolas Schmerkin. Coproduit avec Panique ! (Belgique) et Schmuby (Bordeaux), le projet de long-métrage, qui sera réalisé en 2D par Nadia Micault, a reçu le prix Eurimages 2021 au développement de la production. « L’enjeu graphique du projet, dont les références se situent entre Ghibli et Le Chat du rabbin de Joann Sfar, est double : assurer le passage de la BD au film et faire vivre des mondes imaginaires à partir de paysages réalistes et composites (immeubles, bidonville…) », précise la réalisatrice.

Avec souvent la guerre en toile de fond, ces voyages initiatiques peuvent devenir des aventures épiques à grand spectacle. Ainsi de Saba qui suit la jeune Emélia partie en Ethiopie, dans les années 40, à la recherche de son père archéologue poursuivi par les fascistes. Puisant à la fois dans le mythe de la reine de Saba et la culture éthiopienne, le film en 3D proposé par Maybe Movie (en tête des présentations les plus suivies) et réalisé par Alexis Ducord et Benjamin Massoubre renoue habilement avec la saga des Indiana Jones et Porco Rosso.

Pour le même public, Maybe Movie présentait également La Métaphysique des tubes d’après le célèbre roman d’Amélie Nothomb. Réalisé par Liane-Cho Han, ce film très visuel, qui « peut être vu par toute la famille » insiste le producteur Henri Magalon, met en images le monde imaginaire vu par une toute petite fille qui se prend pour Dieu (avant de se rendre compte qu’elle fait partie du monde). Coproduit avec Ikki Films, le film joue sur la profondeur de champ et reprend le style de dessin sans cerné, développé par Rémi Chayé entre autres dans Calamity Jane.

Autre exploration à la frontière du fantastique et du quotidien, Ninn, projet porté par TeamTO, nous entraîne à la suite d’une petite parisienne fascinée par le métro parisien, ses tunnels, ses stations déclassées et ses mystères non résolus. Le projet (parmi les plus suivis) est l’adaptation de la bande dessinée du même nom de Johan Pilet et Jean-Michel Darlot (Kennes Editions).

Enfin, dans la catégorie « films pour la famille », le Cartoon Movie avait retenu La gigantesque Barbe du mal produit par Snafu Pictures (Espagne) et Able & Baker (Grande-Bretagne). Cette adaptation en 3D du beau roman graphique de Steven Collins (éditeur Cambou-rakis) raconte comment un homme, dont la barbe ne cesse de pousser, arrive à engloutir sa propre maison, entraver la circulation et dérégler la mécanique bien huilée de l’île sur laquelle il vit. Là encore, une fable burlesque et poétique à plusieurs niveaux de lecture.

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #41, p. 120-126. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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