Ces longs-métrages, dont 65 % sont produits par deux pays européens ou plus, ne sortiront pas avant 2026/2027, mais un avant-goût en a été donné par le Forum européen de coproduction du cinéma d’animation qui a reçu, entre le 5 et le 7 mars à Bordeaux, 130 projets, un nombre record.
Une cinquantaine de projets a été sélectionnée et présentée à l’état de concept, de production mais surtout de développement (avec beaucoup d’inédits) devant un parterre d’acheteurs, de producteurs et d’investisseurs divers (dont de nouvelles sociétés de distribution). Ceux-ci ont pu également découvrir une quinzaine de minutes de productions européennes déjà achevées ou en cours d’achèvement : Le Royaume de Kensuke de Neil Boyle et Kirk Hendry, Living Large de Kristina Lufková, SuperKlaus de Steven Majaury et Andrea Sebastiá, et Elli de Jesper Møller. Ces projets de longs-métrages attestent de la dynamique de la coproduction européenne (en totalisant quatre-vingt-quatre heures d’animation).
Toujours en tête en nombre de projets pitchés, la France arrive avec quinze projets, suivie par la Belgique, l’Allemagne et l’Espagne (cinq projets chacun). Les pays nordiques (Norvège, Suède et Finlande) ont doublé, cette année, leur participation avec neuf titres.
Établie à la fin de l’événement bordelais, deux listes Top 10 distinguent les coproductions qui ont retenu le plus l’attention des acheteurs et des producteurs (en pourcentage de professionnels présents dans chaque salle de pitch). Sans surprise, la sélection des premiers porte surtout sur les projets ciblés famille et enfants. Celle des seconds se montre plus éclectique et inclut quelques projets destinés aux ado-adultes.
Sous l’ombrelle élargie de la famille
Bien loin devant l’offre préscolaire (seulement deux titres), celle des films destinés à un public familial continue à se montrer très étoffée avec plus de la moitié des propositions. Pour Marc du Pontavice, fondateur et PDG de Xilam Animation, les films familiaux – à condition d’être ambitieux – s’annonceraient même comme « une fabuleuse fenêtre d’opportunités pour le marché 2025/2027 ». Le producteur du film césarisé en 2020 J’ai perdu mon corps, qui souhaite alterner tous les ans des longs-métrages pour ado-adultes avec des projets pour la famille, revient pour sa part pitcher au Cartoon Movie avec Lucy lost, un « light drama avec beaucoup de fantaisie » qui parle d’amitié, de résilience et de tolérance.

Proposée il y a quelques années sous la forme d’une série d’animation 2D (présentée à Cartoon Forum 2019), l’adaptation du roman de Michael Morpurgo semble enfin avoir trouvé, avec le format long, le souffle épique qui lui convient. C’est donc le réalisateur Olivier Clert qui mettra finalement en images l’histoire de cette mystérieuse Lucy échouée sur une plage de Cornouailles lors de la première guerre mondiale, et dont l’identité (muette ou espionne ?) ne manque pas de questionner ceux qui l’ont recueillie. Le long-métrage, qui a nécessité un changement de style (plus pictural et proche de l’animation japonaise), est estimé entre 10 et 11 millions d’euros. Il est prévu pour entrer en production au mois de mai, et se retrouver sur les grands écrans au printemps 2026.

Présenté à Cartoon Movie en 2019, Dans la forêt sombre et mystérieuse d’Alexis Ducord (coréalisateur de Zombillenium) et Vincent Parronaud revient également cette année mais pour une ultime présentation. Produit par Je Suis Bien Content (avec le luxembourgeois Zeilt Productions, GaoShan Pictures, Amopix et EV.L prod), le film est en effet attendu sur les écrans dès l’automne prochain. Frissons et peurs bleues sont au rendez-vous dans ce conte initiatique narrant les aventures d’un petit garçon (oublié par ses parents sur une aire d’autoroute) qui, pour revenir chez lui, croise des créatures plus ou moins effrayantes comme une luciole obèse ou un ogre refusant de vieillir. Cette adaptation d’une bande dessinée de Winshluss (Vincent Parronaud) a choisi un rendu en 3D (avec quelques séquences en 2D et stop motion). Distribué par Le Pacte, le film soutenu par la Région Nouvelle Aquitaine a déjà été vendu dans plus de trente pays.
Mystère et suspens aussi dans L’île aux Salamandres proposé par Les Contes Modernes (en tête de la liste des producteurs). Librement inspiré d’une nouvelle de Karel Capek et féminisé, ce long-métrage fantastique introduit des salamandres géantes et discrètes parvenues à un haut degré d’évolution vivant sur une île entourée de requins. Le naufrage de Juliette et de son père sur une île voisine va éventer le secret de leur existence. Cette coproduction prometteuse, réalisée et écrite par Catherine Maximoff, réunit la France, la Slovaquie (Artichoke) et l’Allemagne (Fabian&Fred), et a reçu le soutien de plusieurs fonds régionaux et européens.

Très attendu pour son premier film d’animation en solo (sans Jean-Loup Felicioli), Alain Gagnol (Nina et le secret du hérisson, Phantom Boy) a fait la primeur au Cartoon Movie d’un road movie familial, Les chiens ne font pas des chats. Produit par Parmi les Lucioles, le film inclut, dans les rôles phares presque à parité, autant d’humains que d’animaux. À savoir une grand-mère fantasque qui communique avec eux, ses petits-enfants, un chat et un chien perdu. Le but de cette équipée embarquée à bord d’une voiture empruntée est de retrouver un adolescent grâce au don exceptionnel de la grand-mère. Si le ton du film produit par Parmi les Lucioles Films (au budget prévisionnel de 6 millions d’euros) est celui de la comédie, les animaux ne sont pas de simples caricatures de l’humain : « Ils sentent le monde de manière différente de nous. Ils parlent mais dans une langue décalée », précise Alain Gagnol qui a écrit le scénario. Pour mettre en images cette thématique chère au réalisateur, l’illustratrice Lilas Cognet a opté pour un traitement graphique fort, s’appuyant sur des décors à l’aquarelle et des personnages dessinés au crayon de couleurs et reproduits en numérique dans un style peinture.
S’inscrivant dans l’offre des films familiaux basés sur des histoires comportant des animaux, Picolo Pictures (L’Odyssée de Choum) propose à son tour de faire un salutaire, et prometteur, pas de côté. Histoire originale, La Petite Cavale suit le périple en Nouvelle-Zélande d’un jeune manchot mâle ayant pris sous sa protection un œuf qui s’avère être celui d’un échidné (un mammifère ovipare rarissime). En apparence contre nature, cette adoption s’avère complexe à gérer surtout quand un volcan entre en irruption et que l’île où ils se trouvent se vide d’un coup de ses habitants, excepté quelques animaux endémiques et livrés à leur sort. Pour cette production (entre 6 et 7 millions d’euros) qui avait fait l’objet d’une présentation remarquée lors du Mifa 2023 et déjà séduit les distributeurs Diaphana (pour la France) et Charades (pour l’international), les producteurs Claire Paoletti et Julien Bisaro ont opté pour une animation 2D/3D sans dialogue mais bruitée à partir de prises de sons. « Nous avons envie de raconter des histoires qui nous tiennent à cœur comme l’adoption interespèces, la possibilité de se réinventer une famille différente, et plus généralement de revisiter notre rapport à la nature », remarque Claire Paoletti.
Si la thématique de la nature revient dans plusieurs projets, les propositions pour la jeunesse ne pouvaient guère faire l’impasse des thématiques sociétales contemporaines, toujours traitées à hauteur d’enfants. Suite à un appel à projets lancé par France Télévisions sur les « héroïnes », Le Caillou proposé par Komadoli Studio se présente ainsi comme un conte initiatique mettant en scène un petit garçon que le monde extérieur terrifie. S’il a pris l’habitude d’évacuer ses peurs par le dessin, il va découvrir, grâce à la possession d’un caillou magique, la possibilité de revivre ses journées mais sans la peur au ventre. « Un jour, pour sortir de cette boucle temporelle finalement assez ennuyante, il lui faudra abandonner son petit caillou », raconte l’auteur et réalisateur Joachim Hérissé qui signera une adaptation en BD chez Dargaud. Pris en charge par Marion Bulot, le traitement graphique 2D du film estimé à 6 millions d’euros fait écho à l’histoire en privilégiant la spontanéité des dessins à l’aquarelle. « Il est important de mettre en valeur des héroïnes dans nos films d’animation mais il ne faut pas oublier d’écrire aussi des histoires introduisant des petits garçons qui acceptent leur part de sensibilité », rappelle la productrice Stéphanie Launay.

Construit sur une base autobiographique, Mon été à la Cité, qui s’inspire de l’adolescence de Jean-Pascal Zadi qui cosigne le scénario avec Jean Regnaud et la réalisation avec Louis Clichy (Asterix, le secret de la potion magique), interroge à son tour sur la place qu’on occupe dans un groupe et sur la difficulté de la mise en valeur d’une double culture. S’inscrivant dans les pas du long-métrage d’animation Lascars2 (Millimages), le film 3D produit par Silex et Douze Doigts Productions fait revivre les années 90 (dont le hip-hop) dans la cité de Bondy dépeinte ici dans un souci de réalisme. Estimée à 12 millions d’euros, la production est à la recherche de diffuseurs et de coproducteurs européens.
Faisant partie des dix projets les plus vus par les acheteurs, la nouvelle production en 3D de Médiawan Kids & Family coproduite avec Palomar (Italie), Twisted est signée Lino DiSalvo (Playmobil, the movie). Le réalisateur italo-américain s’est inspiré lui aussi de sa vie de fils de pizzaiolo émigrés à New-York pour imaginer son héroïne Angelina. Issue d’une famille italienne, celle-ci doit composer avec son héritage culturel, ses rêves et sa facilité à mentir. Ce buddy movie (15 millions d’euros) à travers l’Italie devrait sortir pour la fin 2026.
Parmi les plus chers de sa catégorie (de l’ordre de 20 millions d’euros), Yugly, le nouveau long-métrage d’animation 3D présenté par nWave Studios qui fêtait ses trente ans, introduit un gentil petit chien qui aura, lui aussi, affaire à pas mal de bras cassés avant de s’imposer et vivre son rêve : participer à un grand concours canin. Coproduite avec Octopolis, cette comédie familiale réalisée par Jérémie Degruson (Les Inséparables) d’après un scénario de Greg Brooks est prévue pour la fin 2025.
Dans l’antichambre des futurs hits jeunesse

Devant le grand nombre de projets en développement (plus de la moitié de la sélection), deux cessions seulement sont consacrées aux films en concept. Parmi ceux s’adressant à la cible familiale, Rose et les marmottes d’Alain Ughetto. Le réalisateur d’Interdit aux chiens et aux Italiens (César 2024) revient à Bordeaux avec une histoire touchante et très documentée sur le travail des enfants au début du XXe siècle en Europe. Ainsi de Rose qui doit faire danser des marmottes pour gagner sa vie. Contrairement à son film précédent réalisé en stop motion (qui avait demandé neuf ans de production), le nouveau long-métrage d’animation de ce pionnier de la stop mo a choisi la 3D pour « avoir plus de souplesse tout en gardant un traitement graphique proche de la stop mo ». Proposé par Les Films du Tambour de Soie et WeJustKids, le film (au budget de 7 millions d’euros), qui devrait être prêt pour 2027, a été rejoint par Graffiti Kids (Italie), Ocidental Films (Portugal) ainsi que par Gebeka Films.
Présenté par Andolfi et Gao Shan Pictures, L’hiver de Lou de Samuel et Fred Guillaume rassemble également plusieurs producteurs européens dont le belge Need Productions et le suisse Cine 3D. Prévu pour Noël 2027, ce conte original basé sur un scénario de Claire Paoletti situe l’action en haute montagne et au sein d’un troupeau de chèvres. À la recherche de sa mère disparue, la petite Lou devra affronter les rigueurs de l’hiver et des créatures terrifiantes issues du folklore montagnard. La ligne graphique mêlera de somptueux décors de montagne enneigées traités en caméra mapping avec des personnages animés en 3D à partir de figurines scannées.

Porté par les producteurs belges de Vivi Films (Les Triplettes de Belleville, Secrets de Kells…) et réalisé par Rudi Mertens, Dreamwalker introduit pour sa part un sujet peu exploité en animation, à savoir la narcolepsie (un trouble du sommeil). « Dans les rêves de Lucy apparaît toujours un petit garçon ayant perdu la mémoire », raconte la productrice Veerle Applemans. « De plus en plus déconnectée du réel, Lucy est persuadée que ce garçon, qui possède une clef mystérieuse, vit dans le monde réel. Elle part donc à sa recherche. » Pour ce film 2D délicat sur l’amitié et l’acceptation de son handicap, les décors seront traités de manière à différencier le monde réel de celui des rêves. « Nous avons déjà réuni la moitié du financement pour ce film prêt pour l’international (budgété à 8 millions d’euros) », précise la productrice.
Soutenu par la Région Nouvelle-Aquitaine, le projet proposé par Eddy Cinema, The Line renoue, quant à lui, avec l’épopée de l’aéropostale et la grande histoire de l’aviation des années 20. Si la production 2D/3D signée par Philippe Rolland (à 8 millions d’euros) multiplie les survols, de jour comme de nuit, de paysages grandioses (océan Atlantique, désert, Cordillère des Andes), elle n’oublie pas d’installer des pilotes hauts en couleurs et mémorables (comme Jean Mermoz par exemple) flanqués de leurs inséparables mécaniciens revêches.
Les ado-adultes font de la résistance

Moins nombreux que les années précédentes, les projets de longs-métrages d’animation pour ado-adultes semblent pâtir des difficultés dans le financement de la filière animation. Cette catégorie reste néanmoins toujours très suivie par les producteurs, laquelle comptait plusieurs projets à suivre. Parmi eux, Ogresse produite par Miyu Productions (Linda veut du poulet) avec Umedia (Belgique) s’annonce comme une « comédie tragique » écrite et mise magistralement en musique par la chanteuse de jazz franco-haïtienne Cécile McLorin Salvant. D’une férocité réjouissante, Ogresse, une femme noire en forme d’ombre, dévore tout sur son passage. Vivant seule dans la forêt, elle est convoitée par les villageois afin d’être exhibée comme une Vénus freaks. Mais Ogresse ne fait qu’une joyeuse bouchée des hommes venus la capturer. Tous sauf un. Ne brillant pas par son courage, celui-ci préfère en finir avec elle mais en usant de séduction… Si le nouveau long-métrage d’animation de Miyu Production secoue énergiquement la chape du racisme, il cherche également à « casser les codes de la représentation féminine » et celle de la femme noire en particulier. La production 2D (budgétée à 4,7 millions d’euros), dont le scénario a été écrit en même temps que la partition musicale, est servie par le graphisme incisif de la réalisatrice belge Lia Bertels. Elle est prévue pour être fabriquée dans les studios français et belge de Miyu.

Dans le registre film d’horreur « romantique », le projet norvégien Pesta, qui avait été déjà remarqué en pitch lors du Marché du Film à Cannes, revient sur la Peste Noire ayant sévi en Norvège au XIVe siècle. Une aristocrate très pieuse s’amourache d’un jeune païen dont le sang est censé contenir un antidote à la terrible maladie. Pour l’auteure et réalisatrice norvégienne Hanne Berkaak passionnée par les légendes nordiques, cette histoire sombre est aussi porteuse d’espoir et peut faire écho, d’après elle, auprès des jeunes adultes en temps de pandémie, guerre et crise climatique : l’épisode de la Peste Noire ayant été suivi, en Norvège, par une période plus sereine et égalitaire… Produit par Mikrofilm (Norvège), rejoint par Xilam Films et Knudsen Pictures (Allemagne), le projet (à la recherche d’un financement européen) a été distingué lors du Cartoon Movie par le Prix Eurimages.

Produit par les Films du Poisson Rouge (Josep, Klaus) et Imagic TV, Picasso à Royan n’est pas à proprement parler un biopic sur Picasso, précisent prudemment les producteurs Catherine Estèves et Philippe Touzery, mais un film sur la création en temps de guerre. Considéré comme un artiste « dégénéré » par les nazis, Pablo Picasso s’est réfugié à Royan avec fille (Maya), femmes (Marie-Thérèse Walter et Dora Maar), chauffeur et secrétaire (Jaime Sabartes). Il y restera dix mois et créera plus de 750 œuvres. Mais « confronté aux forces obscures, l’artiste ne peut s’échapper éternellement et doit faire face à sa vérité et à celle du monde ». Réalisé en 2D par Benoît Laure, le film très documenté (reconstitution de la ville de Royan détruite en 1945, etc.) repose sur un développement graphique qui recourt aux logiciels 2D développés par les Films du Poisson Rouge : Houdoo pour l’animation 2D et MOE pour le rendu procédural. Le film soutenu par la Région Nouvelle-Aquitaine sera distribué par Eurozoom (Tributes du distributeur européen de l’année 2024).

Désireux de diversifier son line up (série Nino Dino, Pachamama…), Folivari continue, quant à lui, de « creuser le sillon du film ado-adulte » avec Sauvage (The Wild Inside). Pour mettre en images ce thriller fantastique adapté d’un roman de Jamey Bradbury qui brasse les grands espaces sauvages, les producteurs Damien Brunner et Thibaut Ruby ont choisi le réalisateur du Sommet des Dieux, Patrick Imbert, qui est aussi le co-auteur littéraire et graphique du film. À charge pour lui et au directeur artistique David Coquard-Dassault de faire vivre les immensités de l’Alaska sillonnées par une adolescente farouche que des liens étranges relient aux animaux sauvages qu’elle aime pourtant chasser, et qui se découvre une attirance pour une jeune femme qu’elle sauve. Cette production (estimée à 9 millions d’euros), qui questionne l’identité, sera animée en 2D numérique par Studio Fost.
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #56, pp 98-105