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Remarqué par les producteurs et les vendeurs internationaux présents à Cartoon Movie, « Lou et le secret du glacier » réalisé par Fred et Samuel Guillaume et produit par Gao Shan Pictures (France), Cine3D (Suisse) et Need Productions (Belgique) est prévu pour une sortie en salle courant 2027/2028. © Gao Shan Pictures, Cine3D et Need Productions

Cartoon Movie à la recherche des futurs « Flow »

 

C’est sur fond de crise du secteur de l’animation (fermeture de studios phares en France et à l’étranger) que s’est ouverte à Bordeaux la 27e édition de Cartoon Movie (4 au 6 mars 2025). L’événement européen de coproduction et de pitching (850 professionnels cette année) accuse le coup en se faisant l’écho d’une baisse de 20 % des budgets alloués aux films par rapport à l’an dernier, pour un coût moyen de 5,6 millions d’euros.

Faire face aux difficultés actuelles de financement international et resserrer les coûts de production est donc devenu un impératif, qu’il s’agisse de films destinés à la famille (45 % des pitchs proposés), aux enfants (22 %) et plus encore aux jeunes adultes (33 %). Là encore, une bonne partie des projets présentés s’y emploient avec talent en développant des projets originaux. La sélection bordelaise est toujours dominée par la France (10 projets sur 55 projets pitchés) suivie par l’Allemagne (6), la Norvège (5) et l’Espagne (4).

 

Produire autrement des films d’animation

En proposant un focus sur la Lettonie, Cartoon Movie entend promouvoir ses studios d’animation mais aussi célébrer, à son tour, le long-métrage Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau du réalisateur et animateur letton Gints Zilbalodis. Un film qui est parvenu à cumuler les distinctions internationales (Oscars 2025, César 2025, Prix du Jury et du Public à Annecy 2024…) et un éclatant succès public (plus de 600 00 entrées en quelques mois en France) tout en affichant un budget de 3,5 millions d’euros. Produit par Dream Well Studio (Lettonie), Sacrebleu Productions (France) et Take Five (Belgique) qui ont reçu le Prix du Producteur de l’année, ce film sans parole, présenté déjà en concept en 2022, est en passe de devenir un modèle du genre pour les producteurs européens, à tout le moins un encouragement certain à continuer à faire des films d’animation quel que soit leur budget.

« À un moment où le contexte actuel se montre compliqué, nous devons trouver comment produire autrement sans débauche de moyens et dans une logique de bon sens », remarque pour sa part Claire Matz, productrice chez Yabunousagi (Hauts-de-France). Lors de l’événement bordelais, la jeune société de production intervient comme producteur minoritaire sur le projet L’Étoile du Nord produit par le studio letton Kokles, qui narre le grand tour à travers l’Europe de Nikolaus von Himsel, un jeune aristocrate de Riga imprégné de l’esprit des Lumières (à l’origine du Musée d’Histoire Naturelle à Riga). « La production a pris le parti pris de minimiser les coûts du film, le premier long-métrage du réalisateur Karlis Vitols, en optant pour l’animation 2D cutout, une technique qu’il maîtrise parfaitement. » Le long-métrage au budget de 1,5 million d’euros, d’ores et déjà en production (il a réuni 70 % de son financement), recherche encore un distributeur et un vendeur international. Il sera fabriqué en Lettonie et en France (par le studio Tchack) sur la moitié des décors. Et l’équipe, très restreinte, ne comprend pas plus de dix-huit personnes, tout confondu, pour produire un film porteur d’un message humaniste bienvenu.

 

« Mu Yi et le Beau Général » est le premier long-métrage d’animation de Julien Chheng produit par La Cachette. © La Cachette

 

Animés d’une volonté similaire de réduire les coûts, les producteurs du studio La Cachette (Paris et Carpentras) avancent un budget de l’ordre de 3 millions d’euros pour leur projet en développement Mu Yi et le Beau Général qui croise un mythe chinois (le Beau Général) avec des faits réels : des villages en Chine peuplés uniquement de femmes, et des tours à bébés où étaient abandonnées les petites filles. « Le film serait revenu à 8 millions d’euros si le réalisateur Julien Chheng, dont c’est le premier film d’animation, n’endossait pas les casquettes d’auteur, directeur artistique, réalisateur et… producteur », précise avec humour la productrice Chorok Mouaddib. Le film, qui sera fabriqué totalement en interne (sauf le son), affiche un traitement graphique en 2D traditionnelle. Fort de tous ces atouts (scénaristique, graphique et économique), Mu Yi et le Beau Général, qui était encore à la recherche d’un diffuseur, rejoint le top ten de la liste des acheteurs.

Pitché l’an dernier en concept, Lou et le secret du glacier réalisé par Fred et Samuel Guillaume, et produit par Gao Shan Pictures (France), Cine3D (Suisse) et Need Productions (Belgique), revient cette fois-ci en développement avec une chaîne de fabrication quasi stabilisée. Pour donner à ce conte initiatique qui se situe en haute montagne toute l’ampleur nécessaire, les réalisateurs, qui sont à la fois auteurs, scénaristes (avec Claire Paoletti) et coproducteurs (pour la Suisse), ont longtemps réfléchi au traitement graphique, devant à la fois répondre aux intentions artistiques élevées du film et s’inscrire dans un budget compris entre 7 et 8 millions d’euros.

Pour reconstituer la montagne, omniprésente à l’image, les réalisateurs ont ainsi opté pour des captures photogrammétriques (avec le logiciel Metascan en association avec des GoPro et des prises de vue au drone), la neige étant générée en 3D procédurale par un « pinceau » spécialement créé sur Blender. Les personnages de même (la chevrette Lou, le troupeau de chèvres, les êtres surnaturels…) sont animés en 3D à partir de figurines sculptées, habillées avec de vrais vêtements, puis scannées. « Pour ce film très nature, nous tenons à avoir le maximum de matériaux qui fassent vrai », préviennent les réalisateurs qui viennent de la stop mo (ils ont signé le premier film suisse en stop mo, Max & Co, sorti en 2007). « Tout l’environnement est ainsi scanné sauf les herbes et le pelage des animaux. Comme toute la capture est automatisée, la photogrammétrie [les réalisateurs disposent d’un banc de photogrammétrie dans leur studio de Fribourg, ndlr] se montre en fait assez rapide et surtout plus économique que la 3D. »

 

Produit par OnOff Studio (Arménie) et Sacrebleu Productions, « Zako » de Tigran Arakelyan fait en 3D le portrait du peintre arménien Zako. © OnOff Studio, Sacrebleu Productions

Les producteurs de films estampillés ado-adultes, qui n’échappent pas non plus au tassement des budgets, travaillent également activement à la réduction des coûts de production. Présenté par le studio arménien OnOff Studio (Arménie) et Sacrebleu Productions, Zako de Tigran Arakelyan, budgété à 2,5 millions, dresse en 3D un portrait sans compromis du peintre arménien Sargis Mangasaryan (dit Zako), qui ne dut sa survie qu’au travers la pratique de son art en faisant le portrait de ses bourreaux (d’abord dans un camp de concentration puis en Sibérie). Pour placer et peindre les personnages dans l’espace 3D, la production recourt à la technique VR (sur Quill) : « La VR permet de réduire de 40 % les temps de production (préproduction, modélisation des props, rigging et surfacing). Nous avons développé un workflow et des plug-ins nous permettant aujourd’hui d’avoir le contrôle », assure le réalisateur. Le projet a reçu le prix Eurimages lors de l’événement.

 

Grand bond pour l’animation pour jeunes adultes

Encouragés par le succès de Les Mémoires d’un escargot d’Adam Elliot (Crystal du long-métrage à Annecy en 2024), les projets destinés aux ado-adultes reviennent, cette année, en force au Cartoon Movie en constituant 33 % de sa sélection (contre 18 % l’an dernier). Ces films souvent à message(s) s’appuient en général sur l’histoire plus ou moins récente (surtout les guerres et conflits divers), qui constitue toujours une source renouvelée d’inspiration.

Réalisé par Will Sharpe et produit par Sun Creature France (avec Brightstar), Absolute Surrender revient ainsi sur l’histoire des Américains d’origine japonaise emprisonnés aux États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale suite à Pearl Harbor. À travers une histoire d’amour née dans le camp d’internement, c’est tout un questionnement sur la double identité que pose le réalisateur par ailleurs acteur (The White Lotus, A Real Pain). Le projet en développement sera fabriqué en 2D par le Sun Creature France, la filiale du studio danois Sun Creature.

Présenté par Werner Herzog (Aguirre, la colère de Dieu, Fitzcarraldo…), qui signe pour la première fois un film en animation, Le Monde du Crépuscule, revient, pour sa part, sur l’histoire vraie du dernier soldat japonais ayant refusé de se rendre après la Seconde Guerre mondiale (il est resté dans la jungle des Philippines pendant trente ans) pour livrer une vision très personnelle sur les notions de temps et de réalité. Basé sur son propre roman, le film est produit par Psyop (Allemagne) et Sun Creature (France).

 

Produit par Les Films d’Ici Méditerranée et réalisé par Aurel, « Désert » reprend les codes du western pour dépeindre les luttes cévenoles de la fin du XIXe siècle. © Les Films d’Ici Méditerranée

Avec le projet en développement Désert, Aurel dépeint de son côté le délitement d’une culture en mêlant aux luttes cévenoles de la fin du XIXe siècle les codes du western. De ce carambolage des univers, le réalisateur de Josep (César 2021) en tire une esthétique radicale traduite en 2D noir et blanc. « Pour être en cohérence avec l’histoire et le choix narratif, les dialogues se font en occitan et français », précise Aurel. « Et les personnages animés reprennent les traits des acteurs et actrices qui prêtent leurs voix (Sergi López, Agnès Jaoui, Silvia Pérez Cruz…). L’animation résulte d’un mélange entre la tradition du dessin à la main et Blender (Grease Pencil). » Fabriqué chez Tchack et les Fées spéciales (et Piste rouge), le film produit par Les Films d’Ici Méditerranée (Valse avec Bachir, They Shot the Piano Player) au budget de 6 millions d’euros présentera un pilote lors des Wip d’Annecy.

Connu pour sa dénonciation du colonialisme, c’est le militant surinamien Anton de Kom qu’ont choisi d’exhumer de l’oubli, dans Faya-Journey to Freedom, les producteurs de Submarine Animation (Amsterdam) et Special Touch Studios (Marseille). Réalisé par Patrick Chin, ce projet en développement, proche du documentaire, a opté pour un traitement en 3D à base de matte painting (sur Blender).

Produit également par Special Touch Studios avec Need Productions, La Colline du thym par Sarah Charlot Jaber rappelle en 2D le siège de Beyrouth (à l’été 1982) raconté par un jeune réfugié. « Avec cette histoire, il s’agit de faire mémoire en produisant des œuvres cinématographiques puissantes », rappelle le producteur Sébastien Onomo (Special Touch Studio).

Histoire ancrée dans le réel, et toujours produite par Special Touch Studio (avec le Belge Czar Films et Baldr Film), Loup noir de Raf Wathion retrace le parcours d’un jeune loup renvoyé de sa meute et essayant de survivre dans le parc Yellowstone (États-Unis). Traité en 3D, le film sans dialogue (au budget inférieur à 5 millions d’euros) ne vise pas l’hyperréalisme mais l’effet immersif en adoptant le point de vue du loup (ses colères, ses frayeurs, etc.). La production suivra un pipeline basé sur Blender et Maya (sauf les décors en 2D matte painting).

 

« Gainsbourg, rue de Verneuil », produit par The Jokers Lab et réalisé par Gilles Cayatte, fera l’objet d’un rendu original à base d’animation de crayonnés au stylo bille. © The Jokers Lab

Parmi les biopics proposés dans la sélection du Cartoon Movie, Gainsbourg, rue de Verneuil porté par The Jokers Lab et réalisé par Gilles Cayatte (sur une direction graphique assurée par Cyril Houplain) donne à réentendre la voix de Serge Gainsbourg se confiant librement au journaliste Christian Fevret (Les Inrockuptibles). À partir d’un interview-fleuve de sept heures enregistré sur des cassettes audio en 1990, ce documentaire d’animation en 2D (au budget de 3 millions d’euros) adopte un style graphique original, proche d’un crayonné au stylo bille, afin de mieux accompagner les confidences du chanteur vieillissant. Sa sortie est prévue pour 2028, date centenaire de sa naissance.

 

Produit par Everybody On Deck et Je Suis Bien Content, « Prudence » de Jérémie Hoarau s’annonce comme un film d’horreur en animation. © Everybody On Deck, Je Suis Bien Content

Produit par Everybody On Deck (Mars Express, Lastman) et Je Suis Bien Content, Prudence réalisé par Jérémie Hoarau (Crisis Jung, Lastman) se démarque de la sélection en occupant une case peu fournie : le film d’horreur en animation. Coscénarisé avec Laurent Sarfati (Mars Express), il décrit, dans un futur proche, un univers clos (une station de forage sous-marine) infecté par un ver parasite. Cette « épopée horrifique à la réalité altérée » au budget de 4,5 millions d’euros jouera sur les transformations des personnages infectés. Elle suivra un pipeline de production largement éprouvé sur Mars Express et la série Lastman (Blender et Animate).

 

Pour la famille, des films inspirants

L’égalité de genre, l’inclusion (le quart des projets soumis) et les aspirations à un monde plus durable sont des thèmes récurrents depuis plusieurs années pour les projets de longs-métrages d’animation destinés à la famille. Comme pour leurs aînés, le désir de transmission se trouve souvent au cœur de ces narrations jeunesse qu’elles soient fictives ou parfois autobiographiques. C’est ainsi une histoire véridique que raconte Le voyage rêvé d’Alpha Deux coécrit par Alpha Kaba et Christophe Erbes, réalisé par Suzanne Seidel et produit par les Contes Modernes (Bourg-lès-Valence). Séparée de son père journaliste qui a dû s’enfuir de Guinée, la jeune Alpha Deux n’aura de cesse de le retrouver. Ces retrouvailles prendront six ans, pendant lesquels son père aura traversé l’enfer. Pour conserver en animation la véracité et l’empathie du sujet, la production (4, 5 millions d’euros) envisage un traité en 2D traditionnelle (entre Linda veut du poulet et Calamity, une enfance de Marthe Jane Cannary).

 

Le conte familial de Alain Ughetto, « Rose et les Marmottes », qui revient en développement, sera produit en 3D par les Films du Tambour de Soie. © Les Films du Tambour de Soie

 

S’appuyant à son tour sur la puissance du réel, Alain Ughetto (Interdit aux chiens et aux Italiens) revient au stade du développement avec Rose et les Marmottes, un conte familial très attendu, qui narre l’enfance d’une orpheline dans les années 1910 gagnant sa vie en faisant danser des marmottes apprivoisées. Cette histoire sur fond de révolution industrielle, estimée à 8 millions d’euros, est produite en 3D par les Films du Tambour de Soie (avec WeJustKids, Graffiti Film et Ocidental Filmes).

Si la Guerre des Six Jours (1967) et le déracinement qui l’a suivie pour les communautés juives de Tunisie, compose la toile de fond de Le Cabanon de l’Oncle Jo réalisé par Marc Robinet et Maud Garnier, c’est le thème du vivre-ensemble qui innerve le projet proposé par Offshore et Folimage. Pour traduire la nouvelle vie de Lili et de sa famille réfugiée dans un petit appartement à Saint-Denis, la technique de la rotoscopie a été choisie pour le réalisme cinématographique et ses effets de caméra à l’épaule. Quand il s’agit toutefois d’évoquer le jardin luxuriant que la petite fille et son oncle parviennent à faire pousser au pied de leur barre d’immeuble, l’équipe recourra à des matte paintings animés de peintures traditionnelles.

 

Produit en 2D par Miyu Productions, « Bergeronnette » est le premier film d’animation de Lucrèce Andreae. © Miyu Productions

Sans s’être donné le mot, Miyu Productions et Foliascope proposent de leur côté deux projets remarqués pour la famille, déclinant dans des styles très différents, le thème de l’identité et du droit à la différence. Produit en 2D par Miyu Productions, Bergeronnette, premier projet de film d’animation de Lucrèce Andreae (Pépé le Morse), met en scène un jeune berger landais dont la voie semble toute tracée par son père qui compte en faire un berger sur échasses comme lui. Sauf que, la nuit, le garçon qui sait parler aux oiseaux, suit les leçons d’une vieille femme, un peu sorcière, qui l’appelle Bergeronnette.

Porté par Wrong Men et Foliascope, « Hyacinthe » de Gerlando Infuso décline en stop motion le thème de l’identité et du droit à la différence. © Wrong Men, Foliascope

Porté par Wrong Men et Foliascope (en partenariat avec WjTeam et IntheBox), Hyacinthe, un jeune garçon qui préfère la pâtisserie à la bagarre, aura lui aussi à s’imposer et faire accepter sa différence à sa communauté. Écrit et réalisé par Gerlando Infuso, le film budgété à 6 millions d’euros fera l’objet d’un traitement tout en stop motion.

 

Signée par Vincent Paronnaud et Alexis Ducord et produite par Je Suis Bien Content, « L’Île au trésor » est une adaptation en 2D du célèbre roman. © Je Suis Bien Content

 

Pour le public des enfants, Vincent Paronnaud et Alexis Ducord (Angelo dans la forêt mystérieuse…) (Zombillenium) ont choisi, quant à eux, de remettre au goût du jour un best-seller de la littérature enfantine, L’Île au trésor de Stevenson. Produit par Je Suis Bien Content, le long-métrage déroule les aventures du jeune Jim Hawkins dans les années 50. Capitaine Flint est un dangereux déserteur de la US Navy, et le terrifiant cuistot à la jambe de bois s’appelle en fait Jane Silver. Cette adaptation (de 7,5 millions d’euros) recevra un traitement graphique en 2D par Tchack avec une mise en volume à la clef.

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest # 62, p.88 – 94