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Chris Nahon travaille depuis trois ans sur la série quotidienne produite par France Télévisions "Un si grand soleil". © DR

Chris Nahon, la technologie au service de la narration

 

Travaillant depuis trois ans sur la série quotidienne produite par France Télévisions Un si grand soleil, tournée du côté de Montpellier, Chris est un amoureux du cinéma et un touche-à-tout, puisqu’il écrit, dirige les comédiens, cadre, monte, étalonne, et est toujours à l’affût des nouveautés pour se renouveler dans son métier.

 

Est-ce que tu te souviens de l’élément déclencheur, le déclic qui a fait que tu as eu envie de faire ce métier ou plutôt ces métiers ?

Je me souviens parfaitement que c’était un soir où, avec deux copains, nous avions décidé de partir en voyage sans date de retour prévu. Pour être clair, on allait aux quatre coins du monde, on dormait ici ou là, on jouait de la musique, on voyageait et on laissait venir les opportunités comme elles venaient. C’était très intéressant, enrichissant, et surtout très important à cette période de ma vie. J’avais fait des études d’Arts appliqués, mais rien à voir avec le métier de réalisateur de film. Et donc, ce soir-là, juste après le dîner, j’ai pris un peu de recul et j’ai eu une sorte de flash. J’ai à peine eu le temps de le penser. Je suis venu voir les copains et leur ai dit que j’allais rentrer à Paris pour devenir réalisateur de cinéma. Je suis rentré le lendemain. J’ai mis deux jours en stop pour monter à Paris. C’était ça le déclenchement.

 

Et après, comment as-tu fait ?

Je me suis pris la tête. Comment j’allais faire ? Je ne connaissais personne. Puis, à force de réfléchir et de retourner le problème dans ma tête, je n’ai pas trouvé de meilleure idée que d’aller au festival de Cannes, pareil, sur un coup de tête. J’avais à peine 18 ans et j’imagine qu’à cet âge-là, ça ressemblait à une très bonne idée… Je vais donc à Cannes pour le festival, je m’achète un costume chez Emmaüs, et j’arrive devant la porte du Palais des festivals. Il faut que je me lance… je monte les marches sans me démonter, faisant mon possible pour masquer le clandestin que j’étais et fonce tout droit. Personne ne me demande quoi que ce soit, mais quand j’arrive en haut des marches, je vois des tickets par terre et je me dis : « Mais oui, il me faut mon ticket d’entrée ! ».

Je ramasse un ticket qui était déjà déchiré, c’était un ticket de la veille ! Quand j’arrive en haut je vois les ouvreurs qui contrôlent les tickets. J’ai peur de me faire prendre, hors de question de redescendre. Je me mets sur le côté et je regarde si les portes de sorties sont bien fermées. Quelqu’un sort, il manque de me mettre la porte dans la tête, il me dit « Pardon » et c’était Mick Jagger ! Le choc ! Déjà, ça m’a surpris et en plus il parlait très bien français ! Il me demande si je veux rentrer et me voilà dans le Palais des festivals…

Le hasard a fait que j’ai trouvé quelqu’un qui faisait les marchés en vendant des patates, quand moi je vendais des fringues. Ancien étalonneur du laboratoire Éclair, il connaissait beaucoup de monde dans le cinéma et de fil en aiguille, je me retrouve à faire un stage chez Éclair en labo… il y avait plein de mecs qui venaient pour faire des courts-métrages.

Un jour, j’ai insisté pour venir sur un tournage mais je me suis fait jeter, pourtant j’avais dit avoir vraiment envie d’apprendre et que je possédais un fourgon. Le mec était beaucoup plus intéressé par mon camion que par moi et je me suis retrouvé chez Transpalux pour récupérer la lumière. J’ai aussi fait la déco, j’ai tout fait. Je me suis approché une fois de la caméra, mais le chef op n’a pas apprécié. J’étais un peu dépité, je me suis dit : « C’est bon, c’est fini, je crois que je ne ferai plus jamais de cinéma ».

Et contre toute attente, j’ai fait rapidement mon premier film. J’avais loué une caméra 16 mm et acheté trois bobines ! Il y a eu un gros malentendu avec mon chef op lorsqu’on a grillé toute la première bobine à la première prise car je ne savais pas qu’il fallait dire « Coupez » et qu’il a laissé tourner… Une sacrée aventure !

Plus tard, j’ai voulu rencontrer les producteurs qui venaient de faire le film de Jan Kounen, Gisèle Kérozène, et qui organisaient un casting. J’y suis allé parce que je n’osais pas leur dire que je voulais travailler comme réalisateur… J’ai remporté le casting. Je voulais présenter mon film et je leur ai dit que j’aimerais bien travailler avec eux aussi, comme réalisateur. Ils ont adoré mon court-métrage et je suis resté là-bas un an.

Un peu plus tard, j’ai rencontré la société Midi Minuit qui produisait des clips. La boîte était dans un appartement du XVe à Paris. Il y avait quelqu’un qui bricolait des cassettes UMatic. « Je te présente Michel Gondry… Vous allez vous entendre, vous avez le même âge ». C’était possible à l’époque d’avoir ce genre de parcours, c’est peut-être différent aujourd’hui.

 

Une de tes particularités, c’est que tu es un peu touche-à-tout. D’où vient cet esprit geek ?

Je crois que ça m’est venu du fait que je me suis intéressé très tôt à la photo. Vers 10 ans, j’avais déjà un boîtier et je faisais mes tirages. Cela m’a tout de suite connecté sur la partie fabrication et l’idée de la valeur ajoutée d’une fabrication maîtrisée, le côté artisan, sans forcément mettre de côté la partie créative bien entendu. Quand on a des connaissances sur des outils pas forcément connus de tous, tu peux obtenir un certain effet « wow ». J’ai été dans les premiers à utiliser les stabilisateurs, avant que ça devienne une norme et que ce soit surexploité.

J’ai toujours aimé la technique, je crois depuis tout jeune. Je me souviens avoir fait avant déjà un tournage en vidéo vers les 12/13 ans, avec des caméscopes et des magnétoscopes. J’étais fasciné par la touche « doublage son » vous pouviez alors enregistrer de la musique sans effacer l’image, tu imagines ! J’ai aussi travaillé avec un Amiga 500 avec des cartes vidéo permettant de rentrer tes images, et les premières possibilités de faire du montage numérique.

 

Cette envie de maîtriser plusieurs postes techniques continue sur Un si grand soleil… Tu aimes expérimenter, tu cadres toi-même, tu refais parfois des petits bouts de montage, de l’étalonnage même. C’est perçu comment ça, dans une grosse machine comme la production d’une série access prime time pour une chaîne nationale ?

Ce n’est pas commun, donc ce n’est pas forcément bien vu, sauf si tu le fais bien et que cela amène une valeur ajoutée. Sortir du cadre classique, pour un réalisateur, c’est toujours bien, mais ça peut vite être très dangereux pour le producteur exécutif qui aime que tout soit sous contrôle, là il y a une prise de risque.  Tout le monde ne maîtrise pas les nouvelles techniques, il faut être très diplomate et savoir vendre de nouvelles idées. Donc il y a eu beaucoup de choses que j’ai faites tout seul. J’ai pris mes outils et je suis allé au bout de mes idées. Cela a tellement bien marché qu’au final ils m’ont demandé ce qu’ils pourraient acheter comme matériel pour faire pareil ! Par rapport à tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est vrai que faire une série comme ça paraît répétitif et pourtant ce n’est pas du tout le cas. En plus, à ce stade de ma carrière, je suis ravi de rester un peu sédentaire pour prendre le temps de développer des films perso.

 

As-tu des petites anecdotes sur ce que tu as mis en place sur la série qui se sont généralisés ensuite ?

J’ai tout de suite adoré exploiter les stabilisateurs. J’avais cadré tout un long-métrage avec le Ronin 1, sans jamais sortir un pied et ça avait bien fonctionné, pourtant tout le monde regardait ce truc de travers dans la fiction. Les chefs opérateurs, les machinos n’aimaient pas trop faire confiance en ce nouvel outil. C’est vrai que les Gimballs sont un peu délicat à mettre en œuvre et à appréhender.

Dans l’équipe, ils voulaient toujours utiliser des dollys et du travelling. Cela prend trop de temps, tu fais deux plans par séquence ! Ça ne correspond pas à ma mise en scène. Avec cet outil-là, je suis plus productif dans les conditions de tournage d’une série. Et j’ai vraiment, petit à petit, montré qu’on pouvait s’en servir et j’ai invité les réalisateurs à les utiliser sinon ils n’auraient jamais osé. On gagne un temps incroyable. Et je pense que ça fait vraiment évoluer la série où on a quand même un grand nombre de pages de script à tourner par jour. J’arrive à tourner quarante plans et parfois jusqu’à soixante plans montés par jour !

 

Quand tu tournes, quels sont tes outils préférés ?

De temps en temps, je peux utiliser une DJI Osmo parce qu’elle va être plus pratique à utiliser sur des motos ou accrochée à une falaise, ou pour faire des plans facilement au bout d’une perche… J’utilise souvent mes drones. Je peux proposer des plans avec de petits corps caméras quand on est souvent coincé avec du matériel plus traditionnel. Je travaille en synergie avec les chefs opérateurs qui sont ravis, toujours demandeurs de nouvelles manières de faire. Je collabore principalement avec un très bon chef opérateur qui s’appelle Jérôme Robert. Il a fait beaucoup de tournages de longs-métrages, beaucoup de pubs et de fictions TV. Je travaille aussi avec Bruno Rosanvallon. Nous avons une passion commune pour la photo.

 

Tu as cette spécialité et un savoir-faire de « cinéma d’action ». C’est comme ça que tu t’es fait connaître. Quel impact cela peut avoir dans une série quotidienne ?

J’ai fait ce premier long-métrage qui a marqué les esprits, à la fois car c’est un film d’action mais aussi car tout le monde pensait que c’était mis en scène par un réalisateur américain. Ce film est marqué par mes influences cinématographiques qui viennent principalement du cinéma américain. Les producteurs ont apprécié ma manière de découper, de mettre en scène. C’est une écriture de fiction. Dans une série française, il y avait un gap énorme entre le look « fiction américaine » et le look « série française »… Il y a un look, il y a une manière de faire. C’est pour ça qu’ils sont venus me chercher mais au début ils ne pensaient pas qu’ils pouvaient avoir ce rendu dans une série, surtout une quotidienne, ils se disaient : « On n’aurait pas le temps, on n’aurait pas l’argent », donc c’est impossible. J’ai adoré leur prouver le contraire !

Pour intégrer des scènes d’action, c’est pareil il a fallu ruser… Elles se sont faites sur des surprises, c’est-à-dire que ce n’était pas écrit, qu’il y avait de l’action dans une scène et j’en ai rajouté. Je leur ai dit que cela ne coûterait pas plus cher, que nous allions tourner le même nombre d’heures.

Par exemple, sur le scénario il est écrit, un jour, que l’actrice se fait poursuivre et monte sur une moto pour s’enfuir. Et comme elle ne devait pas porter de casque parce qu’elle n’aurait pas le temps, la production a dû engager une cascadeuse pour monter sur la moto et faire 200 m… Moi, j’ai une cascadeuse et une moto à disposition toute la journée, je ne la laisse pas assise sur un banc pour faire un plan qui va prendre cinq minutes. En regardant le décor et la scène j’ai rajouté un saut et une cascade qui créé plus d’intensité dramatique. Le budget est resté le même, le temps de travail initialement prévu a été respecté et nous avons ajouté de l’action.

On a aussi ajouté une scène de hold-up sur la base d’un dialogue qui ne faisait que raconter comment ils allaient procéder. J’ai proposé de la tourner dans un esprit Ocean’s Eleven et ça marche très bien. J’ai fait le montage, on y a ajouté des split screen, des choses assez novatrices pour ce type de série. La production me fait confiance car je leur avais déjà prouvé que c’était possible d’obtenir ce genre de « production value » en restant dans le timing et dans le budget. Et sur le plateau toute l’équipe est ravie, il y a une vraie satisfaction de pimenter ces tournages.

 

Ça doit changer un peu la donne au niveau de tes rapports avec la production ?

La production et le diffuseur sont à l’écoute et au final très friands de ces nouveautés et on se comprend bien. Tout le monde est content. Je travaille dur, j’ai un planning organisé sur deux mois intenses et un mois de repos. C’est un privilège d’avoir un boulot assuré plus d’un an à l’avance.

 

Cela doit être intense sur le plateau…

C’est ça qui motive, c’est comme au début de ma carrière, il y a des montées d’adrénaline. Physiquement le rythme est très soutenu. Après une session d’un mois, j’ai besoin de deux ou trois jours pour récupérer. Quand je quitte le plateau je suis sonné. Mais je me régale, nous continuons à expérimenter des choses. Même s’il faut beaucoup de rigueur, je trouve mon équilibre dans tout ça. Et comme je le disais, ça me permet aussi de développer mes propres projets à côté.

Il y a beaucoup de gens qui viennent alimenter ces séries tournées en Occitanie. Il y a quatre équipes qui tournent tous les jours maintenant sur Un si grand soleil. Je rencontre beaucoup de nouveaux talents, des techniciens mais aussi des jeunes acteurs incroyables, qui sont bons et qui sont motivés. Ils ont tous hyper envie de faire mieux, encore et encore, ce qui est aussi motivant pour moi, et puis l’histoire évolue sans arrêt. Pour les comédiens aussi c’est une excellente expérience.

 

Pour finir, est-ce que tu aurais un conseil à donner aux jeunes réalisateurs qui se lancent ?

S’ils veulent être réalisateurs, surtout, surtout, qu’ils n’attendent pas avant de tourner ! Beaucoup se cachent derrière le matériel parce qu’ils croient qu’il faut avoir le bon matos pour faire la bonne image. Quand j’ai commencé, je n’avais pas accès au matériel comme maintenant. Il fallait louer une caméra et acheter du film, ça coûtait très cher. Aujourd’hui, on a tous une caméra dans la poche, c’est notre smartphone. Il faut tourner avec ce que tu as, ne pas attendre. Ce qu’on demande à un réalisateur c’est de faire naître et de faire exister des projets. Pour ça, il faut une certaine énergie qui n’a rien à voir avec le matériel. Il faut se dire : « Je veux faire mon film et rien ne m’arrêtera pour le faire ». Avec un téléphone, il est possible de faire plein de choses, les producteurs sauront les repérer pour leurs qualités narratives et pas pour la technique. Le matériel est au service de la narration, pas l’inverse ! C’est clair, on ne fait pas le même film avec un smartphone qu’avec une Alexa et une série d’objectifs anamorphiques, mais il faut savoir créer une cohérence entre la forme et le fond, et c’est pas le matériel qui va faire que tu vas être bon ou pas. Attention au piège, ne pas tomber amoureux du matériel et oublier ce que c’est que d’être un réalisateur !

 

Article paru pour la première fois dans Moovee #9, p.40/43

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