Pionnier de la téléréalité, Christian Brigant a réussi à maintenir une vie professionnelle bien remplie en dehors de Koh Lanta. Plateaux, car régies, régies flight, talk show, sport, captations, émission en France ou à l’étranger lui permettent effectivement de rester actif tout au long de l’année. En plein préparatif de la future saison de Koh Lanta, nous rentrons rapidement dans une discussion passionnée, depuis sa découverte du son jusqu’à son approche du métier sur Koh Lanta, qui année après année, affirme sa différence par rapport aux autres versions du jeu et notamment la mouture américaine.
Tu as découvert le métier d’une manière peu conventionnelle…
Effectivement. À l’âge de quatorze ans, lors de vacances linguistiques en Angleterre, j’ai été accueilli chez un couple de trentenaires dont le mari était ingénieur du son à Abbey Road et travaillait à l’époque avec des personnalités comme Alan Parson. Il m’emmenait régulièrement le soir sur ses séances de mixage, d’enregistrement ou de mastering. J’ai ainsi croisé le groupe Tears for Fears lors de leur premier enregistrement. Et quand les séances s’éternisaient, pour passer le temps, j’allais jouer, sur le piano quart de queue blanc utilisé par… John Lennon ! Bref, ça m’a ouvert les yeux sur le monde de la musique et de la production musicale pop et classique. Je suis ensuite retourné plusieurs fois là-bas et j’y ai même rencontré Sir George Martin !…
Et comment cette découverte s’est-elle transformée en activité professionnelle ?
Je suis passé par la radio avec l’animation de radios pirates – avant 1981 –, puis l’armée avec l’ECPA [aujourd’hui ECPAD : Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense] en « son » à Lille. J’ai également fait un peu de studio et, surtout, un séjour d’un an au Club Med, représentant pour moi le début de ma carrière. En effet, on vous y demande de faire beaucoup de choses avec peu de moyens ; c’est très formateur. C’est une expérience que je recommande à tous les jeunes qui veulent se lancer dans le métier pour tester la motivation et la débrouillardise de chacun.
Ensuite, j’ai travaillé dans la sonorisation (institutionnels, spectacles, concerts) puis en télévision, d’abord sur des plateaux traditionnels puis en téléréalité. Comme j’avais assuré le direct pour le passage à l’an 2000 au Tonga, où tout s’était bien passé, et que j’avais également quelques expériences en Afrique, je correspondais au profil recherché pour Koh Lanta.
J’ai alors été parrainé par Dominique Pinot, qui gère le son sur Fort Boyard, et qui m’a aidé à monter la première « config » de Koh Lanta en 2001. A l’époque nous partions vraiment vers l’inconnu, sans références parce que la téléréalité n’existait pas encore, c’était une page blanche, ce qui nous a valu d’ailleurs quelques surprises une fois arrivés sur place en Thaïlande…
Justement, quels sont la configuration et le matériel utilisés aujourd’hui ?
Dans la configuration actuelle, il y a deux modes de captation. Nous avons d’un côté une douzaine d’équipes ENG (journalistes, caméramans, ingénieurs du son) qui assurent la continuité de la captation sur l’ensemble des lieux de vie. Il faut donc leur fournir le matériel son nécessaire et s’assurer que tout fonctionne au quotidien car, comme on est sur une émission de flux, il ne peut pas y avoir d’interruption de tournage.
Nous avons également une captation multicam effectuée grâce à deux régies complètes. La première est installée en fixe et assure la captation du Conseil. On y retrouve une configuration de plateau traditionnelle, déployée autour d’une console QL1 Yamaha. La deuxième est mobile et suit les différentes phases du jeu. Comme elle doit donc être transportée quotidiennement grâce à des barques de pêches, et être donc exposée très régulièrement aux embruns et aux chocs, nous avons choisi de la placer dans des valises Pelicase étanches.
Au total, ce sont deux tonnes de matériel qui prennent la mer et sont débarquées sur les plages. Étonnamment, d’après Tapages, notre fournisseur principal qui nous suit depuis le début et qui nous aide chaque année à améliorer le dispositif, nous avons un taux de perte inférieur à certains tournages parisiens !
Comment s’effectue l’installation au quotidien ?
Chaque jour, il faut transporter la régie mobile depuis notre base de vie jusqu’aux sites de jeux. Ensuite nous avons une petite heure d’installation avant le PAT [Prêt à Tourner, NDLR]. La logistique est bien rodée. Quand on arrive sur place, un assistant s’occupe du câblage régie, tandis que les autres assurent la mise en place pour le PAT. La prise de son représente 60 % du job, le reste étant dédié à la gestion de l’intercom afin de pouvoir assurer la communication entre cadreurs réalisateur, assistants réal, équipe son, sans oublier l’oreillette de l’animateur. Nous utilisons aujourd’hui un système deux fils Riedel et une configuration quatre fils Prospect Electronics…
Si j’ai bien compris, on ne peut pas dire que tu utilises beaucoup de matériel dernier cri sur Koh Lanta…
Effectivement, et c’est un choix personnel. Par exemple, pour le câblage audio, nous n’utilisons pas de technos IP, mais de bons vieux câbles XLR car ils sont adaptés à ce que nous faisons là-bas. En cas de panne, on sait où va l’XLR. Il suffit de suivre le câble et on peut agir rapidement. En effet, nous sommes vraiment quotidiennement dans les conditions du direct ; il n’y a pas d’interruption possible à partir du moment où le top départ est donné.
Et pour la console ?
Là aussi on est sur du vrai analogique de l’ancien temps, du pur vintage ! J’utilise deux ou trois consoles Cooper CS 208 que je couple suivant le nombre de sources à traiter. L’avantage, c’est leur robustesse et leur résistance aux conditions hydrométriques sévères. Nous avons beau être sous tente, les pluies – même si elles sont chaudes, elles sont souvent diluviennes – n’ont rien à voir avec ce que l’on connaît à Paris !
D’autre part, la Cooper possède une section préampli capable d’encaisser la dynamique importante du jeu aussi bien du côté des candidats, qui passent du chuchotement aux cris de joie ou de guerre, que de l’animateur qui lui aussi module grandement sa voix avec parfois des transitoires sévères…. Pour ça, les compresseurs et les limiteurs intégrés font très bien le job. Hélas, je sais qu’elle ne se fait plus depuis bien longtemps et qu’il va falloir songer à la remplacer…
Comment les différentes sources sont-elles enregistrées ?
J’utilise deux Sound Devices 788 pour l’enregistrement. Je suis bien conscient que là aussi, c’est du matériel « ancienne génération », mais je suis toujours frileux quand il s’agit d’adopter de nouvelles machines. Le 788 est tout de même très résistant à l’humidité et nous connaissons son comportement et sa résistance aux hautes températures. On sait par exemple qu’il ne faut pas empiler les unités pour optimiser la ventilation, sinon, le risque est que l’affichage se freeze, ce qui peut laisser penser que les machines enregistrent alors qu’en fait elles sont bloquées et n’enregistrent plus !
J’imagine que les micros sont également soumis à rude épreuve…
Oui, nous utilisons des capsules DPA pour Denis Brogniart dont le phrasé est très étonnant, avec beaucoup de dynamique, et il faut que la capsule encaisse. Sinon, nos plus gros ennemis sont le vent et la pluie, sachant que ce sont justement ces conditions climatiques difficiles qui font partie intégrante du jeu en mettant ainsi les candidats à rude épreuve. Il a donc fallu s’adapter. Nous avons, par exemple, développé nos propres systèmes anti-vent.
Pour la pluie, nous avons adopté un paillasson casse gouttes développé par Tapages que nous fixons au-dessus des bonnettes de façon à éviter le « ploc » que fait la pluie si elle tombe directement sur la bonnette. Pour le Conseil, la régie est bien protégée par la tente et nous arrivons à supprimer l’impact des gouttes qui tombent sur le toit. Par contre, je dois prendre en compte le bruit de l’eau tombant sur le sol. Si on n’y prend pas garde, il peut générer comme un bruit blanc dégageant une énergie importante qui fait que dès que tu ouvres les micros, les VU-mètres sont déjà collés ! Il faut aussi se montrer attentif au ressac qui, si la vague casse trop près, peut se montrer gênant et, au montage, une vague qui casse au milieu d’une phrase, c’est compliqué !
Mais comment les voix des candidats sont-elles captées sachant qu’on ne voit pas de micro-cravate ?
C’est ce qui fait la particularité de l’émission ! Si ce programme est atypique aujourd’hui, c’est parce que justement les candidats sont en maillot de bain, grimpent aux arbres, se jettent dans l’eau. C’est donc difficile de les équiper. Je sais que sur le Survivor américain, chaque candidat est équipé avec un ensemble HF étanche placé dans le foulard d’identité. D’ailleurs, j’ai regardé plusieurs de leurs émissions et sincèrement, je pense que nous n’avons pas à rougir. D’ailleurs, je sais que les Américains regardent aussi nos émissions et s’intéressent à nos méthodes…
De notre côté, nous avons choisi d’avoir une prise de son de proximité qui repose sur l’utilisation de perches et de microphones d’appoints. En pratique, quand le plan de travail est défini, nous plaçons nos micros au bon endroit en fonction de l’action en collaboration étroite avec l’équipe de construction pour les intégrer au mieux dans les structures. Ensuite, nous utilisons une grande perche principale de neuf mètres de long, montée sur un harnais Kit Cool [harnais doté d’un support de perche conçu en France par Boom Audio NDLR]. Cette grande longueur nous permet de ne pas être dans le champ, sachant qu’entre les grues, travelling, CableCam, Go Pro et caméras sous-marines, on peut atteindre les trente sources vidéo.
Nous avons aussi un ou deux renforts perche qui, suivant le nombre de candidats, assurent les réactions de jeux. L’affinement des positions de chacun se fait durant les répétitions. J’avoue qu’il y a une bonne entente entre la vidéo et le son. Le réalisateur comprend bien nos contraintes et tout le monde est bien conscient qu’avoir de belles plages c’est bien, mais que si on n’entend pas les candidats, c’est dommage (rires) !
Et quels types de microphones utilisez-vous ?
En perche et en appoint, pour des questions d’homogénéité dans le son, nous utilisons une seule référence de microphone, le Sennheiser MKH 416… Je trouve que sa robustesse, sa résistance à l’humidité [technique de polarisation Haute Fréquence, NDLR], sa sélectivité et l’intelligibilité des voix qu’il procure sont bien adaptées à ce que nous faisons. De plus, son prix reste raisonnable, sachant que dans notre parc matériel, nous en avons tout de même dix-huit ! Plus généralement, j’essaye toujours de minimiser le nombre de références de façon à pouvoir échanger plus facilement les équipements en cas de besoin.
Et comment le son est-il transporté depuis le plateau ?
Il faut savoir que d’année en année, les sites où se déroulent les épreuves sont de plus en plus étendus. Comme tous ces signaux audio sont enregistrés dans la régie, ils sont acheminés en HF grâce à un système de déport des antennes HF sur fibre optique que Tapages nous a proposé il y a quelques années. [Les signaux HF sont convertis en signaux optiques, ce qui permet de transporter le signal HF en optique sur plus d’un kilomètre, contre cinquante mètres pour le câble coax, NDLR].
Il y a donc un maillage d’antennes effectué sur chaque zone de jeux grâce à la fibre optique. En cas de trou de réception, notre plan B consiste en un back up du son HF qui est divergé sur le récepteur des caméras situées à proximité. En postproduction, ces sources identifiées et disponibles sur les serveurs peuvent ainsi être récupérées au besoin.
Nous utilisons au total une quarantaine de liaisons Sennheiser HF analogique. Ce n’est plus le meilleur rapport signal/bruit aujourd’hui, mais nous maîtrisons bien le plan de fréquence et les portées HF. Cette année, nous testons une liaison numérique 6 000 Sennheiser qui va permettre à Denis Brogniart d’utiliser le push to talk pour converser directement avec la régie…
Quels ont été les principaux changements techniques au fil des saisons ?
A partir de la troisième saison, nous avons laissé de côté l’alimentation de la régie sur groupe électrogène pour une alimentation à base de batteries de camion fournissant un courant 12 V à partir duquel nous fabriquons notre 220 V. Au final, cette solution s’est montrée plus fiable, plus silencieuse et plus adaptée, notamment pour les scènes sur/ou à proximité de l’eau…
Autre évolution importante : le système de déport d’antennes via fibre optique (évoqué plus haut) a avantageusement remplacé la configuration précédente à base de multi récepteurs et de sélecteurs mécaniques qu’il fallait actionner pour passer de l’un à l’autre…
Enfin, le système d’ordre s’est perfectionné en passant sur une configuration Riedel qui nous a permis de gagner à la fois en portée et en confort d’écoute. Nous avons également remplacé avantageusement les 1 600 piles que nous utilisions sur une saison par 250 accus rechargeables…
Quelles sont les qualités nécessaires pour faire partie de l’équipe son d’un projet comme Koh Lanta ?
Entre les douze techniciens qui participent aux tournages ENG et les dix autres qui s’occupent du son en plateau sur les régies multicam, ça fait au total vingt-deux personnes rien qu’au son. Tout le monde est important, tout le monde a sa place, chacun a son rôle.
Au-delà de la connaissance et du savoir-faire technique, c’est l’envie, l’enthousiasme et l’aptitude à la vie en communauté qui font la différence, sachant que cent vingt personnes cohabitent sur le site…
Comment sont traitées les ambiances ?
Au départ, Fabrice [Fabrice Chantôme, mixeur de Koh Lanta, NDLR] se constituait une sonothèque à partir des rushes. Depuis quelques années, nous enregistrons des ambiances en M-S indépendamment du plateau car, obtenir le silence avec l’ensemble des techniciens autour s’est révélé impossible. Donc, en fonction des sites, un technicien enregistre matin, midi et soir, les ambiances types : bord de plage, plage éloignée ou arrière plage par tous les temps…
Nous essayons également de satisfaire au mieux les demandes spécifiques de Fabrice qui nous envoie régulièrement ses « Shopping lists » par mail. Nous enregistrons aussi les sons spécifiques seuls, par exemple ceux produits par les éléments du jeu pendant les épreuves tels les mécanismes divers, les roues qui tournent, etc. Je fais l’effort de livrer la meilleure matière possible car je sais qu’elle sera utilisée en postproduction, ce qui n’est pas toujours le cas.
Dans quel esprit abordes-tu la nouvelle saison ?
Vingt-six saisons de Koh Lanta, ça fait quelques heures d’antenne ! J’ai toujours été heureux de participer à ce programme et conscient d’avoir la chance de travailler sur une émission de téléréalité qui dure dans le temps et sur laquelle j’ai une obligation de résultat. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons toujours réussi à livrer en temps et en heure, et sans interruption ! Je suis fier d’avoir toujours la confiance de la production.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #39, p. 36-40. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
Retrouvez également ici la conférence sur le même sujet qui s’est déroulée lors de la Satis TV en novembre dernier avec une partie de l’équipe son de l’émission…
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