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Mouloud Achour entouré d’une partie des chroniqueurs de l’émission Clique, saison 2020-2021. © Première Fois Productions

1er confinement. Tournage de « Clique » en remote production

 

L’émission Clique, diffusée quotidiennement sur Canal + à cette époque, a basculé en « remote production » avec un dispositif original : le réalisateur, la production et toute l’équipe technique ont travaillé à distance depuis leur domicile pour piloter les équipements de la régie de production.

 

Clique est une émission connectée hebdomadaire, diffusée tous les dimanches à 12h45 en clair sur Canal +, dans une formule enrichie pour raconter le monde actuel avec les invités faisant l’actualité.

Animée par Mouloud Achour, elle accueille les acteurs de la culture avec un regard ouvert sur toutes les formes nouvelles d’expression. Au menu, du stand-up, de la rhétorique, du décryptage et des interviews uniques. Catherine Ceylac, Clément Viktorovitch, Pauline Clavière, Oxmo Puccino, Eva Bester et Roman Frayssinet forment une clique dont le but est clair : fédérer et réconcilier les générations.

Lors de la saison 2019-2020, l’émission était diffusée chaque jour de la semaine dans la case d’access prime time à 20 heures. Depuis sa création en 2013, Mouloud Achour a souhaité ouvrir sa diffusion vers de nouveaux réseaux de communication.

 

Clique TV, un média 360°

Laïla El Mansour, productrice exécutive et directrice des productions, est l’une des trois associées de Première Fois Productions, qui produit et réalise l’émission. Elle revient sur son origine.

« Dès les premières années de diffusion sur Canal +, nous avons su passer à un média digital 360° car notre public se trouvait clairement sur Internet. Au fil des ans, nous avons élargi l’offre en étant présent sur les réseaux sociaux et en lançant une chaîne permanente qui fait partie du bouquet Family de l’offre Canal + (disponible via Canal + chaîne 150). Sur cette chaîne, reprise également sur les box TV Free chaîne 81 – Orange chaîne 149 –, nous diffusons les meilleurs clips du moment, mais aussi une sélection d’incontournables et des playlists événementielles, des entretiens avec des créateurs et des acteurs culturels. Ainsi nous proposons Clique Talk : notre équipe interroge des penseurs, et tous ceux qui font bouger notre société avec des entretiens riches, en profondeur et non des formats minutés.

Avec Clique & Chill, c’est un ou une artiste qui se prête à l’exercice d’un autoportrait musical tout en images. L’artiste retrace son parcours à travers les clips et les morceaux qui ont marqué sa vie et son époque, que ce soit les siens ou ceux des autres.

Dans Playlivre, chaque semaine, Pauline Clavière fait se rencontrer deux artistes et leurs univers, autour des œuvres littéraires, musicales, cinématographiques, qui les ont changés et continuent à les inspirer. Clique dans la légende : Michaël Jordan, Dragon Ball, la MegaDrive… Entouré d’experts triés sur le volet, Sébastien-Abdelhamid analyse les légendes de la culture pop de ces trente dernières années.

Clique vient voir les docteurs : Peut-on faire une émission politique sans clash ni parole minutée ? La réponse est oui. Chaque mois, Clément Viktorovitch donne la parole à des chercheurs sur les “ grandes questions ” qui bouleversent notre époque… Ce ne sont que quelques exemples. Ces émissions constituent soit des contenus originaux diffusés uniquement sur la chaîne Clique TV ou bien des éléments extraits du plateau hebdomadaire. »

L’émission hebdomadaire est disponible aussi en clair sur le service de VOD MyCanal. Elle est également accessible en version intégrale ou par extraits thématiques sur le site web Clique TV via la chaîne YouTube correspondante et sur les réseaux sociaux (Instagram, Facebook et Twitter de Clique).

Pour enregistrer les émissions et réaliser la captation des programmes thématiques de la chaîne Clique TV, Première Fois Productions a aménagé un plateau et une régie vidéo dans ses locaux situés en plein cœur de Paris. Elle a confié au prestataire Boîtes à Outils Broadcast (Bob) le choix des équipements et leur exploitation quotidienne. Cyril Mazouer son directeur technique a privilégié une majorité d’équipements reliés via un réseau IP.

La prise de vue sur le plateau est assurée grâce à des têtes de caméras Sony HDC-P1. Elles sont montées sur des colonnes télescopiques et des têtes robotisées Microfilms puis pilotées par des cadreurs grâce à des pupitres en régie. Pour la réalisation, il a proposé le mélangeur vidéo Dyvi d’EVS : « Avec son architecture GPU, le Dyvi offre beaucoup de souplesse car les ressources ne sont pas figées. C’est indispensable pour préparer et enchaîner les nombreux effets spéciaux en cours d’émission mais aussi gérer tout l’habillage du décor, affiché sur un mur à Led de quinze mètres de long sur un mètre de hauteur. Nous avons par exemple vingt-sept layers pour animer le fond du plateau. »

 

Un studio aménagé par le prestataire BOB

Pour limiter le nombre d’ordinateurs en régie, il a choisi de virtualiser un certain nombre de fonctions et de les regrouper sur un serveur unique avec un outil hyperviseur. Cela permet d’ajouter rapidement une nouvelle machine virtuelle pour faire évoluer les configurations de la régie par rapport aux demandes et aussi de les sauvegarder sous la forme de snapshots pour les rappeler plus rapidement. Cela concerne toutes les fonctions de contrôle sauf le contrôleur central VSM.

Pour l’instant les machines de production comme le synthé graphique, le sampler ou le prompteur restent sur des machines physiques dédiées. L’émission hebdomadaire en plateau, diffusée le dimanche, est enregistrée le vendredi matin dans les conditions du direct avec une seule prise.

Quand, au mois de mars, la décision du confinement généralisé a été annoncée, Mouloud Achour a décidé naturellement dès le lundi de continuer la diffusion sur les réseaux sociaux sous forme d’Instalive. Les équipes ont été les premières à isoler les « live » en modules indépendants, avec un habillage spécifique et un sommaire adapté pour être rediffusés sur MyCanal. L’animateur, les chroniqueurs, les humoristes et les invités enregistraient leurs interventions depuis chez eux avec une connexion de type Skype ou équivalent. Cette première version de l’émission en mode confinement a été renommée Clique à la Maison.

Mais cette formule simplifiée ne satisfaisait pas pleinement les producteurs qui souhaitaient retrouver la qualité visuelle, l’ambiance et la dynamique des échanges en plateau. Laïla El Mansour confie que « pour le moral des équipes et aussi l’avenir de l’émission, nous ne pouvions pas nous limiter à un Instalive. Il fallait repartir en plateau et imaginer une alternative pour travailler à distance un peu comme dans Matrix, tout en préservant la qualité. Nous avons alors appelé Cyril pour imaginer une solution adaptée. »

 

Poursuivre l’émission grâce à la remote production

Après quelques jours de réflexion, Cyril Mazouer a proposé de déporter à distance, via Internet, l’ensemble des postes de travail habituellement exploités depuis la régie. Comme une grande partie des équipements était déjà contrôlée via un réseau local en IP, il suffisait de donner accès à ce réseau depuis le domicile des divers membres de l’équipe technique et de production pour qu’ils puissent intervenir en télétravail et participer à l’enregistrement des plateaux. Pour respecter les protocoles sanitaires, Mouloud Achour et un nombre limité de chroniqueurs ou d’invités, seraient présents en plateau, les autres intervenant à distance via Skype ou Zoom.

BOB a présenté son projet à Première Fois Productions qui l’a soumis à Canal +. À cette époque l’émission était quotidienne avec une durée de cinquante minutes. Elle a été réduite à une demi-heure car les conditions du confinement rendaient plus compliquée sa production et limitaient la disponibilité des chroniqueurs et des invités.

Pour piloter à distance la régie du plateau de Clique, Cyril Mazouer détaille les trois grandes problématiques à traiter : assurer la commande à distance des équipements depuis les divers domiciles des membres de l’équipe technique et de production, distribuer les signaux de monitoring vidéo et audio vers chacun d’eux et enfin mettre en place un système d’intercom.

Pour transmettre et distribuer les signaux nécessaires, les équipes de BOB ont fait le choix de s’appuyer sur le réseau Internet grand public pour limiter le coût des transmissions avec exclusivement des accès en fibre optique pour des raisons de débit et de latence. Ce choix présente des risques plus importants en termes de fiabilité par rapport à des liaisons dédiées, mais les équipes de BOB et de Première Fois Productions ont pesé le pour et le contre de cette proposition et l’ont validée avec l’accord de Canal +.

 

Piloter les équipements de la régie depuis chez soi

Pour l’équipement mis en place au domicile de chaque intervenant, il y avait deux cas de figure : ceux qui ne faisaient que du pilotage de machines via un logiciel ou une interface Web, et de l’autre, ceux qui avaient besoin d’un équipement dédié chez eux.

Dans le premier cas, comme pour les opérateurs du serveur vidéo, du synthé graphique ou du sampler, un simple ordinateur raccordé à la box domestique communiquait avec le réseau de BOB via un VPN pour des raisons de sécurité.

Dans le second cas, les équipes de BOB avaient configuré et fourni sur place un routeur sur lequel venait se raccorder l’équipement spécifique utilisé sur place, ajoutant à cela le ou les ordinateurs nécessaires et le panel d’intercom.

Pour piloter les caméras en plateau, le cadreur avait reçu chez lui le pupitre de télécommande Microfilms et suivait les cadrages sur un affichage de type multiview via un navigateur Web et transmis grâce au protocole WebRTC depuis la sortie du mélangeur. Serge Khalfon, le réalisateur de l’émission était équipé chez lui du pupitre du mélangeur Dyvi, raccordé en IP au caisson électronique resté au studio. Cyril Mazouer précise que « sans le mélangeur Dyvi nous n’aurions pas pu travailler en remote production puisque le truquiste n’a pas besoin d’accéder physiquement au panel du réalisateur. »

Le truquiste utilisait un panneau hardware pour rappeler les configurations et les effets spéciaux. Il était également chargé de gérer les modes d’affichage du multiviewer en fonction des phases de réalisation. Pour des raisons de coût, le système de multiviewer était limité à une configuration unique, diffusée vers l’ensemble de l’équipe technique et de production, toujours en IP.

Cyril Mazouer a choisi d’assurer la diffusion de cet affichage grâce au protocole WebRTC et a fait développer par sa filiale Bobi, une interface Web dédiée, simple à utiliser, pour que les utilisateurs n’aient qu’à cliquer sur un lien. Par rapport à d’autres protocoles de streaming, la latence reste limitée à 500 ms. Serge Khalfon, le réalisateur a confié ne pas être trop gêné par ce décalage.

 

Préserver la qualité d’écoute du mixage son

Le poste le plus complexe à déporter à distance a été celui de l’ingénieure du son car elle devait à la fois effectuer le mixage des sources sonores, gérer les configurations audio et mettre en œuvre le système d’intercom.

Le studio est équipé d’une console de mixage audio Calrec Brio qui n’était malheureusement pas adaptée à une utilisation à distance. Les responsables de BOB ont proposé de la remplacer par un modèle Calrec Type-R construite selon une architecture répartie et basée sur un transport IP de l’audio. Ainsi le cœur du mélangeur audio restait à demeure dans le studio tandis que les modules de mixage avec faders pouvaient être déportés jusqu’au domicile de l’ingénieure du son.

Même démarche pour le système d’intercom ClearCom qui a été remplacé par une solution ClearCom en IP. Cyril Mazouer justifie son choix : « Beaucoup de solutions d’intercom alternatives par Internet ont été déployées pendant le confinement, mais il nous paraissait indispensable de mettre en place un système broadcast. Installer de vrais panels d’intercom à domicile permet à chacun de retrouver un outil habituel, fiable et confortable. »

L’un des sujets qui a occasionné le plus de difficultés concerne les performances et la qualité du monitoring audio avec le renvoi du mixage final vers le poste distant de l’ingénieure son. Durant les premiers essais, le mixage son était distribué via le canal audio associé au monitoring vidéo transmis en WebRTC. La qualité moyenne du codage et le délai de 500 ms empêchaient l’ingénieure du son de travailler dans de bonnes conditions pour ajuster les niveaux et les corrections. Une alternative a été mise en place via la voie auxiliaire du système d’intercom.

La latence a été réduite à 150 ms mais la compression trop forte entravait une écoute fine du mixage. Pour finir, les équipes de BOB ont mis en place une liaison IP avec un rack LQ de ClearCom qui offrait le confort et la qualité suffisants pour le retour d’écoute.

 

Des liaisons IP via l’Internet public

Selon Cyril Mazouer c’est le déploiement de toute l’infrastructure réseau qui a demandé le plus de travail. Pour éviter de venir perturber le réseau informatique des bureaux de Première Fois Productions, situés dans le même immeuble que le studio d’enregistrement, il a mis en place un tunnel IP qui renvoyait tous les accès réseau nécessaires au fonctionnement des machines de la régie, vers les locaux de BOB où était installé tout le système de routage nécessaire à l’opération.

Les liaisons entre les domiciles (environ une vingtaine de personnes au total entre l’équipe technique et les membres de la production) passaient par des accès Internet publics en fibre optique. Le débit global des liaisons de commande avoisinait une vingtaine de mégabits/s.

Pour sécuriser cette partie réseau, un dispositif de secours avait été déployé dans le cloud. Le poste de l’ingénieure du son, l’une des pièces centrales du dispositif était sécurisé avec un routeur 4G. Pour superviser le bon fonctionnement de l’ensemble, quatre personnes étaient présentes en studio, un producteur, un chef d’équipement, un responsable de production et un assistant son en plateau.

Ce dispositif de remote production a fonctionné pendant neuf semaines pour l’enregistrement quotidien de l’émission Clique. Sur le plan technique, il n’y a pas eu de problèmes particuliers au niveau des équipements de production. Cyril Mazouer et son équipe avaient prévu des plans B au cas où, mais pour les liaisons à distance ils restaient dépendants des aléas externes des opérateurs de télécoms.

Heureusement, il y a eu peu de pépins techniques et, à chaque fois, ils se sont produits avant l’enregistrement : une panne EDF dans la commune de résidence d’un technicien, une fibre optique sectionnée dans le quartier du cadreur (il a pu sauter dans un taxi pour effectuer sa tâche depuis la régie) et un chat facétieux qui est parvenu à débrancher un câble réseau au domicile d’un autre technicien.

 

Enseignements et bilan

À l’issue de la période de confinement, plusieurs enseignements ont pu être tirés du mode de réalisation à distance de l’émission. Aussi bien du côté de l’équipe technique que de la production, leurs responsables respectifs ont constaté que le dispositif avait bien fonctionné, même s’il a fallu l’adapter et l’améliorer au fur et à mesure des neuf semaines.

Cyril Mazouer rappelle que « la réalisation en régie est d’abord un travail d’équipe. Il a fallu apprendre à intervenir autrement. Encore plus que d’habitude, il était nécessaire de rassurer toute l’équipe. Par exemple, lorsque quelqu’un appuie sur une touche du panel d’intercom, et que personne ne répond, il va se demander si l’équipement est déconnecté ou en panne alors que c’est juste la personne à l’autre bout qui s’est éloignée quelques instants. Du coup, il dérange l’ingénieure du son pour vérifier si tout est OK. Dans une vraie régie physique, on remet moins en cause l’outil. »

D’autre part l’environnement dans lequel évolue le technicien, soit une pièce isolée sans perturbation extérieure ou au contraire au milieu d’un appartement familial a une incidence sur sa concentration et son implication. L’éloignement physique entre le réalisateur et le truquiste entrave aussi la complicité indispensable à leur travail ce qui les a obligé à revoir certaines procédures et à mettre en mémoire beaucoup plus d’effets.

Laïla El Mansour de son côté tire également un bilan positif de l’expérience : « Globalement, cela a bien fonctionné. Ce n’est pas aussi fluide que lorsque nous sommes tous en régie. Disons que nous étions à 80-90 % de nos possibilités. Comme pour le télétravail, il faut prendre en compte les conditions locales du domicile. Pour préparer des contenus de type talk, il faut que les gens soient proches les uns des autres, aussi bien pour la réalisation que la production. »

 

Évolutions possibles

Néanmoins cette expérience de remote production, lors du printemps confiné, lui permet d’envisager des évolutions au niveau de l’aménagement de la régie. Pour avoir un peu plus d’espace et gagner en confort durant ce contexte sanitaire Covid, elle réfléchit à déporter certains postes en les installant dans les bureaux des étages supérieurs pour préserver l’interaction entre les équipes. Lors de l’automne, le système d’intercom en IP continue à être exploité en lui associant l’application sur smartphone Agent IC, pour des intervenants obligés de rester éloignés comme ce fut le cas avec la rédactrice en chef pendant une semaine qui, compte tenu de son rôle central, a été équipée d’un vrai panel d’intercom. Autre dispositif qui a continué à être exploité au-delà de la période de confinement, le serveur WebRTC qui permet aux responsables de Canal + de suivre le déroulement de l’enregistrement du plateau depuis leurs bureaux sans devoir se déplacer systématiquement jusqu’au plateau de Première Fois Productions.

Même si les contraintes de distanciation se sont allégées cet automne et n’obligent plus à enregistrer l’émission en remote production, cette expérimentation a permis de tester de nouveaux dispositifs de travail pour améliorer le fonctionnement classique du studio.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #40, p. 24-28. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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