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De Cut ! à Germinal, plus de 130 épisodes de séries réalisés ! © Sarah Alcalay

David Hourrègue de « Cut ! » à « Germinal »

 

Avant qu’on ne lui confie la direction de cette ambitieuse production, il s’est forgé une expérience qui lui a bien ancré les pieds sur terre. Rencontré sur Série Séries alors qu’il finalisait son travail, il nous présente son parcours de A à Z et partage avec nous son approche de la réalisation.

 

Quand avez-vous compris que vous vouliez devenir réalisateur et quel a été votre parcours ?

La réalisation était pour moi une vocation absolue. Je me souviens lorsque mes parents m’ont emmené voir Blanche-Neige au cinéma : ça a été un choc fondateur, une véritable épiphanie ! Avant d’en faire mon métier, je suis passé par pas mal d’étapes… J’ai voulu être comédien, je me suis intéressé à la BD, aux arts graphiques, au montage. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, mais tout l’argent que je récoltais avec mes petits boulots était investi dans des films que je produisais avec les moyens du bord et j’ai ainsi très vite su exactement combien coûtait un pied ou un projecteur !

J’ai produit trois films qui ont reçu un bon accueil avant de tenter l’aventure parisienne [ndlr : David Hourrègue vient de Toulouse] mais cela n’a pas fonctionné ! Après un petit détour par la finance, je suis devenu compétent sur l’aspect production. À cette époque, au regard de mon tempérament et de mes capacités, on a commencé à me conseiller de passer par la case premier assistant réalisateur. Je n’étais pas très convaincu mais une rencontre un peu inattendue avec un réalisateur franco-irlandais m’a décidé.

J’ai fait ce métier pendant six ans en parallèle d’une activité de producteur de courts-métrages, puis j’ai enfin réalisé et produit Rien ne peut t’arrêter, en 2014. Là j’ai tout donné : ma santé comme mon argent personnel ! Si ce film a fait un beau parcours dans les festivals, on m’a appelé par la suite juste pour me confier quelques publicités, quelques clips…

Une seule boîte de production m’a contacté pour de la fiction : c’était Terence Films qui produisait une série de flux à La Réunion. Je venais de devenir papa et je n’avais plus un sou en poche, j’ai accepté mais sans trop savoir ce que j’allais pouvoir faire. C’est ainsi que la saga de Cut ! a démarré et l’expérience s’est avérée une école absolument incroyable… Je me suis dès lors appliqué à faire de la qualité dans le timing insensé qui nous était imposé, ce qui assez rapidement est devenu ma marque de fabrique…

 

La réalisation de Skam a aussi été déterminante pour votre carrière ?

Oui, on a commencé à m’appeler pour cette maîtrise du temps et des budgets et j’ai autant profité de cette réputation que je l’ai subie. J’ai fait des téléfilms et on m’a aussi proposé en parallèle une petite série jeunesse qui s’appelait Skam… Il s’agissait d’une adaptation française d’un programme norvégien très populaire produite par Banijay, société qui était précédemment coproductrice de la série Cut ! à La Réunion, aux côtés de Terence Films. Je suis arrivé avec plein de velléités artistiques, plein d’ambitions et là on m’a fait comprendre que je devais clairement me contenter de livrer la copie du programme norvégien. Donc, j’ai fait cette première saison en étant plutôt malheureux, mais je devais bien gagner ma vie ! Mais comme la série a rencontré le succès, j’ai pu demander plus de choses à la nouvelle productrice qui venait d’arriver accélérant ainsi ma petite carrière.

Banijay est ensuite revenue me chercher pour Germinal. L’idée n’a pas fait l’unanimité auprès de tous les coproducteurs mais j’ai pris ça comme un encouragement : j’étais conscient que j’avais largement les épaules pour tenir le rythme qu’imposait ce projet. On ne survit pas à Cut ! et Skam sans être prêt à se confronter à du lourd !

 

Aujourd’hui comment approchez-vous votre travail ?

Je sais préparer et anticiper de nombreux cas de figure, mais j’aime aussi faire confiance à mon instinct.

Et c’est un peu un lieu commun de le dire mais la préparation est absolument essentielle et mon passé de premier assistant m’a énormément servi. Cependant, sur le plateau, alors que tout est calé, je peux prendre une direction différente parce que mon instinct me dit que c’est là qu’il faut aller. En tant que producteur et premier assistant, j’ai repéré les techniciens les plus flexibles pour m’accompagner dans cette manière de travailler. Certes je vais passer des heures, des semaines, des mois à préparer une production avec mon équipe mais sur le plateau ce qui prime c’est le point de vue le plus efficient pour véhiculer de l’émotion. Et, dans la mesure où l’équipe reste en capacité d’être réactive par rapport à un timing déjà serré, on y va !

Par exemple sur Germinal, il y a une séquence d’enterrement et de marche funèbre où j’ai modifié tout un set up au dernier moment, convaincu que finalement il serait plus percutant de tourner la scène à contre-jour d’un soleil éclatant plutôt que de jouer le sempiternel stéréotype de l’ombre. Ce choix s’est révélé assez magique à l’écran mais, sur le moment, il a été extrêmement énergivore pour moi et pour l’équipe technique. Heureusement, mon chef opérateur Xavier Dolleans – avec lequel je travaille régulièrement depuis maintenant dix ans – me permet de bonne grâce quelques sorties de route de ce type par jour !

 

Pouvez-vous partager quelques conseils méthodologiques de réalisateur ?

Avant chaque projet, je livre une bible artistique du même nombre de pages que le script. J’y décris, séquence par séquence, tout ce que j’envisage. On peut y retrouver des références de musique, des idées de plans déjà très détaillées et une grosse partie du découpage. J’y parle aussi également des points de vue émotionnels. Pour moi, il est excessivement important que chaque membre de l’équipe sache exactement quelle émotion j’ai envie d’aller chercher et ce document permet à tous les chefs de poste d’envisager des références, de comprendre les directions. L’équipe est aussi invitée à enrichir ce document ce qui nous permet de dérouler très vite le fil rouge artistique du projet et d’envisager très vite ce qu’il faut éviter. Cette bible a aussi l’avantage de donner à tout le monde la possibilité de comprendre pourquoi l’équipe est mobilisée ; par exemple si je demande de bloquer une rue, quelle en est la raison. Cela va donner plus de sens à certaines fonctions ou tâches qui peuvent être parfois difficiles et ingrates donc plus de cohésion dans l’équipe.

Évidemment, le découpage, qui arrive ensuite, représente un autre outil de référence incontournable. Avec ce découpage, le directeur de la photo va préparer ses plans lumière en fonction de mes notes d’intention. Les indications de montage sont aussi notifiées et les monteurs sont invités à toutes les réunions techniques, regroupant une trentaine de personnes avant le lancement du projet. Nous y discutons de la prise de vue, de la déco, du casting, du montage final, de la musique.

Il s’agit d’une base de travail mais comme je vous l’ai indiqué un film ou une série sont des matières un peu mouvantes et l’équipe doit se préparer à 30 voire 40 % de changement sur une journée de tournage !

 

Qu’est-ce qui vous est apparu comme le plus compliqué sur le tournage de Germinal ?

On s’attendait au froid, à la boue, au charbon et je dois dire que l’équipe a fait preuve d’une grande résistance… Par contre, ce qui n’était pas prévisible à un tel point, c’était l’impact moral que cette histoire aurait sur nous ! Dans cette histoire très sombre et très dure, il n’y a pas de séquences pour respirer un peu. C’était donc assez éprouvant moralement, surtout en période de Covid. Avec un tel sujet, on est bien sûr naturellement écrasés par le poids et la responsabilité de rendre hommage au courage des mineurs de l’époque.

 

Avez-vous un ou des coups de cœur pour certaines séquences de cette fiction ?

Oui. Après dix-huit mois d’aventures sans pareil, j’ai des dizaines de séquences que je garderais chèrement dans mon cœur… Mais si je ne dois en citer qu’une, je dirais que la fin de l’épisode deux avec la Maheude a qui l’on ramène son enfant accidenté et le regard qu’elle échange avec Monsieur Hennebeau sous la pluie me tient beaucoup à cœur. J’aime l’idée que son humanité incarne le symbole de la germination…

 

Quels sont les partis pris de prise de vues de la série ?

Xavier et moi avons eu rapidement envie de recourir à l’anamorphique. Les images de référence que nous avions par rapport à Germinal dans l’univers cinématographique convoquait en effet le western et les images en anamorphiques. Du côté pictural, nous avons été chercher nos inspirations chez Caravage et Soulages. Du côté plus contemporain, le travail du chef opérateur Wally Pfister sur Le Prestige, nous a aussi inspiré… On avait envie de filmer l’époque sans passéisme avec des images d’une densité extrême, avec des regards seulement éclairés à la bougie. Moi, je rêvais d’un dégradé dans l’obscurité et c’est ce que nous sommes allés chercher !

 

Y a-t-il des partis pris dans la bande son ?

Le son et la musique ont une importance capitale pour moi et plus encore sur Germinal… le roman de Zola comporte un nombre d’indications colossales sur les sons de l’époque, dans la mine, dans les profondeurs de la terre. J’ai donc organisé très tôt des réunions assez poussées avec des sounds designers et des monteurs son pour créer un univers qui retrouve les sonorités de l’époque… Quitte à parfois sortir un peu du cadre pour servir la narration !

Par ailleurs, je choisis toujours les musiques très longtemps à l’avance. Au départ, sur ce projet, je rêvais de travailler avec Max Richter qui avait notamment illustré la dernière séquence de la saison cinq de Skam avec un morceau reprenant le printemps de Vivaldi. Il a accepté que l’on utilise sept de ses morceaux mais, au fond de moi, je me suis dit que l’approche minimaliste du compositeur ne convenait pas pleinement à cette grande fresque d’époque… Et j’avais entre temps découvert une musicienne française, Audrey Ismaël, qui m’avait littéralement bouleversé. Et elle a rejoint le projet avec un talent tel que sa musique ouvre certaines séquences à d’autres perspectives émotionnelles. Et elle a dépassé toutes mes attentes, au point de reléguer certains morceaux de Max Richter sur le banc de montage tant elle s’est emparée de l’histoire !

 

GERMINAL

  • 6 x 52 min.
  • Disponible sur la plate-forme Salto et diffusé sur France 2
  • Réalisation : David Hourrègue
  • Scénario : Julien Lilti
  • Production : Banijay Studios France
  • Coproduction Pictanovo, avec le soutien de la Région Hauts-de-France, en partenariat avec le CNC et avec la participation de France Télévisions.

 

Article paru pour la première fois dans Moovee #9, p.48/51

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