Au cœur de cette aventure, Delphine Tomson, productrice, et Emilie Witmeur, assistante de production chez Les Films du Fleuve, lèvent le voile.
Quels ont été les axes majeurs de votre démarche écoresponsable sur Jeunes Mères ?

Emilie Witmeur : Dès le départ, nous avons souhaité labelliser le film, afin de formaliser notre engagement. Le tournage s’est déroulé près de Liège, et la méthode de travail des frères Dardenne a grandement facilité la mise en place d’une production écologique. L’essentiel de notre action s’est concentré sur les transports et l’hébergement des techniciens. Nous avons logé tout le monde dans une seule et même rue, ce qui nous a permis de mutualiser les trajets en louant un van, limitant ainsi le nombre de voitures. Les comédiens, quant à eux, étaient hébergés dans un hôtel situé juste en face de la gare, ce qui leur permettait de venir en train, directement à l’hôtel. Par ailleurs, le tournage a duré trente-huit jours, dont vingt-trois passés dans une véritable maison maternelle. Cela nous a permis d’éviter la construction de nombreux décors.
Delphine Tomson : Il est aussi important de noter que, sur les films des frères Dardenne, nous travaillons avec un chef décorateur qui dispose d’un grand hangar, et il a pour habitude de réutiliser beaucoup de matériaux entre les tournages. De notre côté, pour le mobilier, nous privilégions systématiquement le réemploi. Notre démarche écoresponsable est donc déjà largement intégrée à notre manière de travailler. Dès les repérages, les frères Dardenne veillent à localiser les décors dans un périmètre géographique restreint. Cet ancrage local facilite la logistique et limite les déplacements. Lorsqu’une scène se termine plus tôt que prévu, les réalisateurs peuvent aussi rapidement passer sur un autre lieu : c’est donc aussi très efficient. Enfin, nous avons l’avantage de travailler avec une équipe fidèle qui est majoritairement originaire de Liège, où s’est déroulé le tournage. Nous avons donc aussi pu réduire les déplacements et les hébergements.
À quel moment avez-vous commencé à réfléchir à cette démarche ?
D.T. : Aujourd’hui, les dossiers de soutien à la production nous demandent régulièrement de prendre position sur les questions écologiques, car les tournages restent très énergivores ; nous nous sommes donc engagés dans ce sens dès la préproduction. Il nous semblait essentiel de montrer l’exemple à l’échelle belge.
Quel rôle a joué le département de production dans cette démarche ?

D.T. : Un rôle central. Si la production ne mobilise pas l’ensemble des équipes, peu de personnes s’impliqueront spontanément. Cela demande de l’anticipation, et parfois, cela complique l’organisation. Un exemple : nous avions installé des fontaines à eau sur le tournage. Beaucoup de membres de l’équipe sont venus avec leur propre gourde, et nous avons alors envisagé d’en fournir à tous. Mais si chaque tournage offre une nouvelle gourde, on tombe dans une logique peu écologique ! Au final, nous avons terminé le tournage avec des tasses que chacun devait nettoyer en fin de journée. Mais tout le monde ne joue pas le jeu du nettoyage… En plus de ranger le matériel, la régie s’est donc retrouvée avec cette charge supplémentaire et c’est à prendre en compte !
Quels ont été vos plus grands défis sur ce tournage ?
D.T. : Je dirais le fait de faire respecter les consignes sur la durée. Les mauvaises habitudes reprennent vite le dessus quand on n’est pas vigilant, il faut donc faire preuve de vigilance constante. C’est là qu’Emilie a joué un rôle essentiel : en plus de rédiger le rapport, elle s’occupait du suivi et s’assurait que tout rentrait dans l’ordre si nécessaire.
Y a-t-il eu un travail de sensibilisation des équipes ?
D.T. : Oui, tout à fait. Comme pour la prévention du harcèlement ou les comportements au travail, nous avons instauré des rappels réguliers, sans être redondants, afin que les bons réflexes deviennent des automatismes !
Avez-vous travaillé avec des chargés d’écoproduction sur ce tournage ?
E.W. : Non, nous avons choisi de nous en passer. Avec ma collègue administratrice de production Caroline Hilgers, nous avons été formées à l’outil Carbon’Clap, ce qui a marqué le début de notre implication directe.
D.T. : Chez Les Films du Fleuve, la démarche d’écoproduction est depuis toujours assez naturelle. Faire appel à des intervenants extérieurs demanderait à chaque fois une adaptation à notre méthode de travail, ce qui représenterait une perte de temps et d’argent. Il nous a donc semblé logique de nous former en interne. Ensuite, nous nous adaptons aux spécificités de chaque projet assez naturellement.
E.W. : J’ai exercé deux fois le rôle de green manageuse et sans aucun doute, mon approche méthodologique continuera à évoluer avec les projets à venir.

Comment la vision artistique des frères Dardenne s’est-elle conjuguée avec la démarche écoresponsable ?
D.T. : Le travail de ces réalisateurs repose déjà sur la proximité, ce qui limite les déplacements et facilite la réactivité. Certaines démarches étaient donc déjà en place avant même d’être identifiées comme écologiques. Nous les avons simplement formalisées. Bien sûr, ce n’est pas toujours aussi simple. Par exemple, pour une coproduction prévue prochainement dans les Pouilles, nous ne pourrons pas éviter des déplacements en avion, car venant de Belgique, un voyage en train dans cette partie de l’Europe est très chronophage. Pour présenter notre film à Cannes, nous avons aussi dû déplacer nos équipes par avion, sinon, une journée entière de trajet aurait été nécessaire. Mais nous faisons toujours tout ce qui est possible pour limiter notre impact. C’est aussi pour cela qu’Emilie et Caroline Hilgers ont été formées : pour mieux identifier les pratiques à améliorer.
Avez-vous noté un impact financier sur le film, suite à la mise en place de ces démarches ?
D.T. : Évidemment. Adopter des pratiques plus vertueuses – trier les déchets, éviter les canettes – engendre des coûts logistiques supplémentaires et demande du temps. Dans un contexte où produire reste un défi, les financements ne suivent pas toujours, voire diminuent. Ce contexte rend la mise en place d’actions écoresponsables encore plus complexe, car elles peuvent être plus coûteuses. Cela nous oblige à innover constamment et nous incite à chercher de nouveaux partenaires. Et, comme l’industrie doit continuer à se responsabiliser, les fonds de soutien devraient inclure des primes pour encourager ces initiatives.
Que représente pour vous le Prix Ecoprod ?
D.T. : Il s’agit avant tout d’une reconnaissance du travail de toute l’équipe. Cela prouve que nos efforts ont été utiles, et cela nous motive pour nos projets futurs.
Remarquez-vous des freins à la généralisation de ce type de démarche au sein de l’industrie ?
D.T. : Le principal frein, c’est le coût. Si tout n’était pas aussi cher, beaucoup plus d’initiatives pourraient voir le jour. Un tournage comme celui des frères Dardenne mobilise l’équivalent d’une trentaine de personnes à temps plein sur un an, et souvent, économie ne rime pas avec écologie. La labellisation, la formation des équipes, ou encore l’embauche d’un éco-manager représentent des coûts importants.
Y a-t-il d’autres productions des frères Dardenne sur lesquelles vous avez travaillé et dont vous aimeriez nous parler ?
D.T. : Personnellement, j’ai commencé à travailler avec les frères Dardenne sur le film Le Fils, où 85 % du tournage s’est déroulé dans une école de réinsertion. Notre plateau tout entier était dans ce lieu, nous avions vraiment rentabilisé au maximum l’espace. Ce film reste pour moi, encore aujourd’hui, une référence en termes d’écologie de tournage. Tous les matériaux ont été fournis par une scierie et ont ensuite été réutilisés par une école. Les frères Dardenne s’inscrivent depuis leurs premiers pas dans l’industrie dans ce type de démarche, ce qui, à l’époque, partait d’un aspect purement pratique. La caractéristique écoresponsable récurrente de la plupart des films des frères Dardenne, c’est l’implantation locale. Nous tournons systématiquement dans un périmètre de moins de 45 kilomètres.
Ainsi depuis 1994, année de sa création, les Films du Fleuve démontre qu’il est possible de conjuguer responsabilité environnementale et projet cinématographique. Avec Jeunes Mères, la société de production prouve une fois de plus que la cohérence entre un récit et sa manière de le produire peut devenir un acte politique, une signature. À l’heure où le cinéma repense activement ses modèles, la démarche rappelle que l’écoresponsabilité n’est pas une contrainte : c’est un levier de rigueur, de cohérence et d’engagement partagé.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #63, p.98-100