Toujours très attendue et prisée par les festivaliers, la présentation des projets WIP (Work in Progress) n’a pas souffert du format digital. Bien au contraire, la sélection 2020 a fait « venir » plusieurs centaines d’accrédités par séance qui ont découvert, plus posément, les coulisses des films en cours et posé des questions en direct aux réalisateurs et producteurs.
Sur les 17 productions présentées (longs-métrages d’animation, spécial TV, séries TV et séries Netflix, expériences immersives), près de la moitié des longs-métrages résultent de coproductions françaises.
Ainsi Interdit aux chiens et aux Italiens, réalisé par Alain Ughetto, Le Sommet des dieux de Patrick Imbert, L’Ile d’Anca Damian, Maman pleut des cordes de Hugo de Faucompret, Sirocco et le royaume des courants d’air de Benoît Chieux, Le Peuple Loup de Tomm Moore…
Si la diversité graphique et la maîtrise des techniques se trouvent au rendez-vous (stop motion, marionnettes, rotoscopie, 3D…), l’animation 2D digitale revient en force.
Le Sommet des dieux, une adaptation 2D qui ne manque pas de souffle
Premières images très attendues du Sommet des dieux réalisé par Patrick Imbert (Le grand méchant renard et autres contes) d’après l’œuvre magistrale (cinq tomes) des mangakas Jiro Taniguchi et Baku Yumemakura.
Produite par Julianne Films (Jean-Charles Ostorero), Folivari (Grand méchant renard, Ernest & Célestine, Pachamama…) et le luxembourgeois Mélusine Productions, cette adaptation de 90 minutes, qui ne porte que sur deux tomes de la saga, renoue avec la fascination qu’exercent les plus hauts sommets du monde.
Parti sur les traces du grand alpiniste George Mallory disparu mystérieusement dans l’ascension de l’Everest en 1924, un jeune photographe japonais refait, à son tour, cette ascension au péril de sa vie. Cette aventure quasi mystique, brossée par le mangaka à coups de grands dessins très précis et documentés, prendra quatre ans avant de trouver son équivalent en animation.
Par rapport à l’œuvre tout en noir et blanc, l’adaptation en 2D, réalisée par Patrick Imbert qui a co-écrit le scénario avec Magali Pouzol (Funan) et Jean-Charles Ostorero à l’origine du projet, va toutefois s’octroyer quelques libertés en optant pour un style graphique à la fois réaliste et stylisé : « Nous introduisons la couleur pour préciser la mise en scène et l’ambiance des séquences », note le réalisateur.
« La montagne sera ainsi rendue de manière atmosphérique et la couleur utilisée subjectivement afin de faire de l’Everest un endroit singulier et mystérieux comme une planète inconnue. »
Les personnages, quant à eux, sont abordés de manière plus réaliste sans pour autant que leur dessin pénalise l’animation : « Il nous faut revenir à l’essentiel du mouvement. Les plis des vêtements, les traits de visage, les cheveux (etc.) reçoivent un traité minimaliste ; de même, les scènes urbaines ou de la vie quotidienne sont animées de manière très sobre. »
Pour retrouver des cadrages cinéma et apporter plus de réalisme à ce film où le board et le montage se montrent très imbriqués, les intérieurs sont esquissés dans une 3D basique avant d’être redessinés à la main.
Contre toute attente, la production de ce long-métrage, qui s’adresse aux jeunes adultes et dont le budget se montre assez serré (de l’ordre de 9,4 millions d’euros), s’est montée avec une relative souplesse : « Nous n’avons pas rencontré d’énormes difficultés. Le parcours était presque semé de fleurs », s’étonne en souriant le producteur Didier Brunner (Folivari).
Si la préproduction (recherches visuelles, développement, référence) est centralisée à Paris chez Fost Studio (le studio ouvert à Paris par Thibaut Ruby et Damien Brunner), l’animation sur ToonBoom Harmony se répartit entre Fost, Studio 352 au Luxembourg (pour la mise en couleur et les décors) et les Astronautes (sur le site du Pôle de l’image animée La Cartoucherie à Bourg-lès-Valence) qui se chargent aussi du compositing.
Distribué par Diaphana Distribution (Wild Bunch sur le marché international), Le Sommet des Dieux sortira au printemps 2021.
Le Peuple Loup
Remarqué déjà au Cartoon Movie Bordeaux en 2017 alors qu’il était en concept, Wolfwalkers (Le Peuple Loup), le prochain long-métrage de Tomm Moore et Ross Stewart, semble largement tenir ses promesses.
Comme ses précédents films, Brendan et le secret de Kells et Le Chant de la mer, le troisième opus des Irlandais, toujours produit par Cartoon Saloon (Kilkenny, Irlande), s’inspire du folklore et des légendes irlandais.
Créature traditionnellement démoniaque, le loup-garou revient ici sous les traits d’une petite sauvageonne que sauve, lors d’une battue, la fille d’un chasseur de loups payé pour éradiquer la dernière meute. L’apprentie chasseuse épousera vite, à l’insu de son père, la cause de ces « wolfwalkers » qui vivent dans la forêt et se rendra compte que le danger vient moins de leur existence que des habitants bornés de la cité.
Pour donner à cette histoire, dont le thème se montre assez universel, sa pleine portée onirique, les réalisateurs ont effectué un travail préparatoire considérable composé de références graphiques (de l’art mégalithique au film Le Conte de la princesse Kaguya d’Isao Takahata) et de milliers de croquis de rues médiévales, de vieilles maisons et de châteaux des environs de Kilkenny, ainsi que de forêts et d’arbres vénérables. Autant de matériaux qui ont servi à construire ces images somptueuses qui ne déméritent pas en comparaison de celles des films précédents.
De manière plus affirmée toutefois, le traitement graphique évolue en fonction du contexte et de la psychologie des protagonistes. Pour souligner la dualité entre ville et forêt, les lignes se font rigides et anguleuses dans le premier cas, sont plus dessinées et vibrantes dans le second. De même, les expressions des corps et des visages se modifient selon leur état émotionnel. « La manière de dessiner un caractère fait partie du storytelling », explique Tomm Moore. « Si un personnage est en colère, heureux ou tendu, les traits de contour l’expriment. »
Dans ce film aux nombreuses entrées, une scène de bravoure baptisée en interne par Cartoon Saloon la wolfvision, haute en couleurs, montre comment les loups-garous (ici les deux fillettes) perçoivent leur environnement quand il fait nuit.
Produit par Cartoon Saloon, Melusine Productions et Folivari, Le Peuple Loup a réparti sa fabrication en 2D entre l’Irlande (Cartoon Saloon), 352, le studio d’animation de Mélusine Productions et Fost Studio. Ce dernier a réalisé 15 minutes d’animation (sur TV Paint) ainsi que son clean-up : une étape importante qui permet de moduler l’épaisseur des traits des personnages et contrôler les deux styles caractéristiques de la production, le style « forêt » qui affecte tous les habitants de la forêt et les loups, et le style « ville » : des caractères comme Robyn (la fille du chasseur) pouvant changer de style de lignes au cours de la même séquence.
Le Peuple Loup (distribué par Haut et Court) sera le premier long-métrage d’animation à être diffusé sur la plate-forme Apple TV+ à l’automne 2020 et sur les grands écrans à partir du 16 décembre.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #38, p. 134-136. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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