Animation adulte, une dynamique très bien engagée

Devançant le marché, de nombreux producteurs s’engagent désormais sur le territoire de cette animation « adulte » réputée périlleuse à produire, comme l'a prouvé la programmation du festival d’animation d’Annecy 2021...

Publié le 22/09/2021

 

Il n’y a plus guère d’événements ni de festivals dédiés à l’animation qui ne soulignent la montée en puissance de l’animation pour les adultes. Très suivie au Cartoon Movie, le forum européen de la coproduction, elle participe, pour les deux tiers cette année, à la sélection officielle des longs-métrages en compétition pour Annecy 2021. Même les WIP (Work in Progress), vitrine très prisée pour positionner un film à l’international, n’y échappent pas : plus de la moitié des projets sélectionnés – essentiellement hexagonaux – s’adresse à cette audience qui a grandi avec la japanim (entre autres).

À ajouter à ce « palmarès », des succès critiques qui accompagnent souvent chaque sortie de film, des prix prestigieux comme Josep d’Aurel (Oscar 2021) et des œuvres comme J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, La jeune fille sans main de Sébastien Laudenbach ou Psiconautas d’Alfredo Vazquez (etc.), qui ouvrent indéniablement des brèches dans la citadelle du film politico-social.

« Le marché s’ouvre petit à petit », constate Emmanuel-Alain Raynal, de Miyu Productions. « Avec l’arrivée du non-linéaire et le fait que les plates-formes s’adressent à tous types d’âges et de cibles, on assiste à une explosion de l’animation adulte (série, cinéma…). Les diffuseurs et les plates-formes sont à la recherche de ces formats. » L’étude « Adult Animation White Papers » menée par le producteur John Evershed (High Concentrate, LLC, 2020), fondateur de Mondo Media (San Francisco, Californie), confirme pour sa part, chiffres à l’appui, que l’animation adulte (surtout la série) connaît sur les marchés anglo-saxons une croissance sans précédent.

L’appétence étant bien au rendez-vous (surtout aux USA et au Japon), l’animation adulte devrait donc un peu moins ressembler à ce parcours du combattant qui a caractérisé la production de J’ai perdu mon corps produit par Xilam (financée sans diffuseur) et de bien d’autres. « Malgré la forte croissance et le succès de quelques films, les acteurs traditionnels restent sur un volume d’investissement stable et les nouveaux acteurs, que tout le monde attend avec impatience, ne semblent pas avoir pour l’instant beaucoup investi sur la production indépendante », tempère le producteur Sébastien Onomo, de Special Touch Studios.

Sans attendre la demande des plates-formes, les producteurs hexagonaux, pressés aussi par leurs auteurs qui veulent explorer d’autres récits, entendent bien ouvrir en grand les portes d’un genre et porter des films qui arriveront à destination dans deux ou trois ans. « Le fait même de produire ces films montre qu’ils s’inscrivent dans un marché », rappelle avec force le producteur Nicolas Schmerkin, de Autour de Minuit. En tout cas, l’offre – entre autres hexagonale – s’annonce singulière et diversifiée autant par les sujets, les techniques que les démarches artistiques employées.

 

De Lastman à Mars Express, le parcours pêchu d’Everybody on Deck

Créée dans l’enthousiasme, stoppée au début de sa trajectoire, reprise in extremis sur les plates-formes, la série Lastman réalisée par Jérémy Périn, parce qu’elle a été l’une des premières grandes séries 100 % adultes, a marqué les mémoires. « Toute la phase d’écriture et de préparation de Lastman (un préquel de la célèbre bande dessinée de Balak, Michaël Sanlaville et Bastien Vivès) s’est développée dans un contexte très porteur : l’ouverture d’une case animation adulte sur France 4 par France Télévisions », rappelle le producteur de films et documentaires Didier Creste.

Le changement de gouvernance chez France Télévisions décidant tout à coup que l’animation adulte n’entrait plus dans le service public, a complètement revu la donne à un moment donné où la série à l’inspiration manga se trouvait à mi-course de sa production. Qu’à cela ne tienne, la série de 26 fois 13 minutes parviendra à se terminer (il faudra tout de même une campagne de crowdfunding) mais le boxeur malgré lui n’aura qu’une fenêtre d’un mois, à la fin 2016, pour faire ses preuves et conquérir son public sur les antennes. « Lastman, dont les épisodes étaient diffusés par groupes de 7, a réalisé un très bon score sur France 4 même si la série s’est vue attribuer une interdiction aux moins de 16 ans, ce qui bloquait son replay entre 23 heures et 6 heures du matin. »

C’est Netflix France, finalement, qui va redonner en 2018 une seconde vie à Lastman, dont le producteur a recouvré entre temps une grande partie des droits, en la diffusant jusqu’à la fin juin 2021. La détermination des producteurs envers l’animation adulte, genre qu’ils avaient déjà approché en 2016 avec succès avec la série courte et déjantée Pigeons et dragons pour Arte (30 fois 3 minutes), demeurant malgré tout intacte, une saison 2 de Lastman (6 fois 45 minutes) est engagée ainsi que la production d’un premier long-métrage, Mars Express, un ambitieux thriller de science-fiction ayant pour cadre la planète rouge.

Contrairement à toute attente, le projet, dont la réalisation est toujours confiée à Jérémie Périn, va susciter l’intérêt des investisseurs, dont cinq régions, sans oublier Canal+ et France Télévisions qui, pour la première fois, s’engage dans un film d’animation pour adultes. « Nous avons réussi à cocher à peu près tous les guichets disponibles en France pour avoir du financement [Mars Express est budgété à 7 millions d’euros, ndlr]. Nous n’avons pas eu besoin de rechercher des coproductions étrangères. »

S’inscrivant toujours dans la mouvance manga de Lastman, Mars Express est en outre intégralement fabriqué en France. Un plus évident et un confort recherché par le producteur délégué qui s’est associé pour le coup avec cinq studios hexagonaux se répartissant la fabrication : Gao Shan Pictures (La Réunion) qui se charge de la 3D, Beaux et bien Habillés (Lille) pour les décors, Borderline (Angoulême) pour la moitié de l’animation, Amopix (Strasbourg) pour le compositing et Je suis bien content (JSBC) à Paris qui coordonne l’ensemble des studios et met en place un pipeline spécifique pour traiter l’intégration 2D (personnages humains) et 3D (robots et autres véhicules) au rendu 2D hyper réaliste.

Autre particularité du projet : pendant un an et demi, Jérémie Périn va s’immerger, avec des storyboarders, dans la réalisation d’un animatique qui sera achevé lors du lancement du film. « L’animatique est essentiel pour un film comme Mars Express, qui appartient au cinéma de genre, si l’on veut en maîtriser la narration. Cette étape facilite aussi le financement du film tout en nous garantissant de sa bonne dynamique », remarque Didier Creste qui va introduire ce projet très attendu lors des WIP.

Un producteur résolument optimiste : « L’animation pour adultes deviendra plus facile à produire car les plates-formes françaises et étrangères en sont très friandes, celle de France Télévisions en premier ». La plate-forme Slash, le lieu de diffusion des séries d’animation à destination des 25-34 ans accompagnées par France Télévisions, fera en tout cas un bon accueil à Lastman, l’onde de choc réalisée par Jérémie Hoarau (assistant réalisateur sur la saison 1) en la diffusant à partir de juin 2022.

 

Miyu Productions, des longs en brassée

« Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir s’il y a ou non un public pour l’animation pour adultes », déclare d’emblée le producteur Emmanuel-Alain Raynal. « En France, ce marché aura mis plus de temps à s’établir qu’aux États-Unis ou au Japon qui montrent une véritable appétence pour le genre, mais le mouvement est indéniablement là. »

Ouvert en 2009 par Emmanuel-Alain Raynal et Pierre Baussaron, Miyu Productions, qui vient du court-métrage d’animation pour adultes, entend bien devenir un acteur de premier plan de cette animation à ne pas confondre avec l’animation « ado-adulte », un genre plus qu’un marché. L’offre en animation de Miyu reflète l’enthousiasme et l’éclectisme des producteurs ainsi que leur envie de représenter, dans le long comme dans le court, la diversité créative, qu’elle émane de jeunes talents, d’auteurs confirmés ou de coproductions internationales.

Actuellement, sont en production ou en développement des séries et des unitaires, six longs-métrages annoncés pour les adultes (certains sont en coproduction minoritaire), plusieurs courts-métrages voire même des expérimentations en VR comme The Hangman at Home de Michelle et Uri Kranot. « Nous aimerions sortir un long-métrage tous les deux ans ou un an et demi car cela nous permet de nous montrer plus audacieux et de maintenir une vraie diversité. »

L’offre « adulte » sera donc inaugurée par Saules aveugles, femme endormie de Pierre Földes. Très attendu par le public (il sera à l’honneur au WIP à Annecy), ce long prévu pour le début 2022, qui s’inspire de nouvelles écrites par Haruki Murakami, a reçu le prix Eurimages à Berlin 2016 et le prix du Scénario 2019. Et le soutien d’Arte Cinéma.

Second sur la liste, Pléthore de nords (Dozens of Norths) de Koji Yamamura, un grand maître de l’animation indépendante japonaise, actuellement en production, confirme l’orientation et l’exigence du line-up orienté film d’auteur et art et essai de Miyu Productions. « Ce marché évoluant rapidement, des auteurs de courts-métrages saisissent enfin l’opportunité de passer à d’autres formats », se félicite le producteur.

Le format long a attiré également Ru Kuwahata et Max Porter, remarqués pour leurs courts-métrages (Negative Spaces). Leur proposition, Les Oiseaux de porcelaine, qui sera aussi pitchée à Annecy, s’annonce comme une création mi-autobiographique mi-fantastique (une lycéenne japonaise arrivée en Californie se confronte à la culture américaine) dont l’écriture soignée mêle 3D et stop motion. Côté série, le studio n’est pas en reste. Sa toute première série pour adultes (encore en développement), Manivald and the Absinth Rabbits (10 fois 26 minutes), est portée par Chintis Lundgreen, une réalisatrice estonienne connue pour ses courts-métrages d’animation 2D.

Pour autant, le producteur reconnaît, comme la plupart de ses confrères, que le financement de l’animation pour adultes reste plus long à se finaliser que pour des films jeunesse (la production d’un long d’animation prend en moyenne six à sept ans) et que les budgets, surtout s’il s’agit de films connotés auteurs, sont proportionnels au marché visé. Sauf exception : « Le prochain projet pour adultes que nous développons aura un budget d’environ 12 millions d’euros », promet Emmanuel-Alain Raynal.

Pour se rapprocher de ses auteurs et financer leur œuvre via les dispositifs de fond de soutien territoriaux, Miyu, qui produit aussi des longs pour la jeunesse (Linda veut du poulet de Sebastien Laudenbach, Planètes de Momoko Seto), a ouvert quatre studios d’animation à Paris, Angoulême, Valence et Arles. Fabriquer dans ses propres studios permet ainsi d’abaisser le coût de fabrication et surtout d’expérimenter de nouveaux pipe-lines.

Vue la diversité des projets et des écritures, Miyu réfléchit en effet à une chaîne de fabrication spécifique pour le long et centrée sur l’auteur (quelle que soit sa technique d’animation), et non plus sur la production. Celui de Saules aveugles, femme endormie (6 millions d’euros) a repris ainsi la technique que Pierre Földes a développée à partir de prises de vues réelles. Plus généralement, Miyu Productions compte entreprendre avec le long-métrage ce qu’il pratique déjà avec le court-métrage : accompagner (produire et fabriquer) des projets très différents. Et en ligne de mire, la reconnaissance de l’animation comme du cinéma tout court.

 

Les grands films tout court d’Autour de Minuit

« Traditionnellement, le court-métrage d’animation est réservé aux grands, le long-métrage et la série sont cantonnés aux enfants et à la famille. Comme on aime bien sortir des sentiers battus, nous avons très tôt cherché à produire des courts pour les enfants, des séries et des longs pour les adultes. » Il faudra néanmoins au producteur Nicolas Schmerkin, fêtant les vingt ans de sa société qui vient du court-métrage d’animation (quatre-vingt films à son actif, quatre cents titres dans son catalogue de distributeur), presque onze ans avant de sortir sa première série « adulte » pour Canal+, la série hybride Babioles (des jouets en plastique égarés dans le monde féroce des hommes) et seize ans pour produire son premier long-métrage d’auteur, Psiconautas d’Alberto Vázquez et Pedro Rivero (Prix Greenpeace à San Sebastian 2015, Goya 2017 du meilleur long-métrage d’animation).

« Si cela ne tenait qu’à nous, nous en produirions beaucoup plus régulièrement : la plupart de nos auteurs de courts-métrages ne demandant qu’à sortir du format court et développer leur vision d’auteur. » Mais tandis que le producteur engrange des récompenses internationales en signant des pépites au format court telles que Homeless Home d’Alberto Vázquez, Empty Places de Geoffroy de Crécy, Decorado d’Alberto Vázquez, Peripheria de David Coquart-Dassault (etc.), il fait aussi l’expérience de la non porosité des formats en essuyant quelques refus. Alpha, une adaptation d’Édouard Salier, sans dialogue ni voix off, de l’époustouflant roman graphique de Jens Harder sur la création de l’univers, restera ainsi dans les cartons faute d’investisseurs.

Pas de chance non plus du côté des séries : si la présentation au Cartoon Forum 2016 de The Wind Ups (des toons en forme de sexe), série portée par les Espagnols de Leonstudio, s’est conclue sur une quasi standing ovation du public de professionnels, aucun décideur (hexagonal) ne voudra parier sur cet ovni si peu conventionnel. Retour à la case zéro. « Cela nous arrive souvent ! Sur le coup les diffuseurs adhèrent complètement au projet mais donnent rarement suite au prétexte qu’ils n’ont pas de cases pour le diffuser et que l’animation s’adresse aux enfants », regrette le producteur qui est parvenu entre temps à se faire (aussi) un nom dans le genre jeunesse en produisant des séries et des longs-métrages pour le jeune public comme Non-Non de Mathieu Auvray, Jean-Michel Super Caribou (aussi de Mathieu Auvray), ainsi que des spéciaux comme les désopilants Panique au Village (La Bûche de Noël, La Rentrée des classes, La Foire agricole…) de Vincent Patar et Stéphane Aubier.

L’époque actuelle serait-elle enfin plus propice au genre adulte ? « Il semblerait que l’on soit sorti depuis peu de l’ère Valse avec Bashir ou Persepolis. Le genre semble s’ouvrir en effet à des thématiques comme le polar, la SF, etc. », poursuit Nicolas Schmerkin qui présente aux WIP son prochain long, La Guerre des Licornes (Unicorn Wars) signé Alberto Vázquez d’après son court-métrage Sangre de Unicornio (2013).

Dans la lignée de Psiconautas, le film, qui « débute comme Full Metal Jacket et s’achève comme Apocalypse Now », se plaît lui aussi à brouiller les pistes en adoptant pour tous ses caractères (ici des ours en peluche et des licornes qui se font la guerre) un visuel volontairement enfantin. Même si la production (au budget de 3 millions d’euros), en gestation depuis 2016, cumule bon nombre d’aides publiques (CNC, Région Nouvelle-Aquitaine, etc.) dans son plan de financement (pas encore finalisé au moment de la rédaction de l’article), manque encore à l’appel un diffuseur français.

Autre singularité de ce long, sa chaîne de fabrication. Pris en charge par les studios parisien et angoumoisin d’Autour de Minuit (mais aussi en Espagne et en Belgique), le long-métrage (prévu pour une sortie en 2022) comporte pas moins de mille-cinq-cents décors et une multitude de créatures qui s’entre-déchirent (trois cents licornes en 3D, deux cents oursons en 2D…).

Pour gérer toutes ces interactions, la production a choisi de fabriquer le film entièrement sur Grease Pencil, l’outil 2D de Blender. Présent dans le studio dès 2009 (première utilisation sur la série Babioles), le logiciel open source permet en effet à la production de développer ses propres outils en fonction de ses besoins : « Le fait de fabriquer en interne permet de mieux gérer la production, d’en maîtriser les coûts, l’artistique et la technique. Nous pouvons ainsi avoir une image qualité cinéma sur une série télé – ou des spéciaux – comme Non-Non par exemple, etc. ».

Si cette gestion maîtrisée a le mérite aussi de réduire les délais de fabrication (moins d’un an pour fabriquer la série 2D pour adultes L’homme le plus flippé du monde de Théo Grosjean pour Canal + (20 fois 2 minutes), elle n’aurait par contre que peu d’incidence sur le rythme des sorties des longs-métrages : « Ce qui prend du temps sur des films comme Unicorn Wars, ce n’est ni l’écriture ni le design mais le financement : deux ans de recherche de financement pour quatre ans de développement », rappelle Nicolas Schmerkin qui n’hésite pas à faire appel à des campagnes de crowdfunding pour accélérer le bouclage de certains projets. Ainsi de Mind My Gap du réalisateur néerlandais Rosto (disparu en 2019) qui comporte entre autres la tétralogie Three Wreckers.

Le producteur, qui vient d’acheter les droits pour l’adaptation de la bande dessinée Stupor Mundi de Nejib (éditions Gallimard), note néanmoins une « avancée » concernant le film d’animation pour adultes : « Nous sommes passés du constat où le film ne peut pas se faire à celui du film qui “peut” se faire mais difficilement. Espérons que très bientôt on dira : “Le film peut se faire un peu plus facilement”. »

Prochain test grandeur nature : le prochain long-métrage Les Ombres de Nadia Micault (prix Eurimages 2021), une adaptation en 2D et 3D de la bande dessinée de Vincent Zabus et Hippolyte, coproduite avec les Belges de Panique ! et Schmuby/Borderline. Positionnée prudemment « famille », l’histoire s’inspire de récits de migrants racontés à hauteur d’enfants.

 

Valse avec Bashir, Funan, Josep et… bien d’autres

Plus d’une décennie sépare le mémorable Valse avec Bashir d’Ari Folman (2008) de l’oscarisé Josep d’Aurel (2020), tous deux produits par Les Films d’ici qui entre temps ont signé Funan (Cristal du long-métrage à Annecy 2018). Pour Sébastien Onomo, producteur associé aux Films d’ici et qui a ouvert en 2015 la société de production Special Touch Studios à Paris, il est nécessaire aujourd’hui de réduire le délai des sorties afin que le public s’habitue à ces films qui empruntent un mode d’expression jusqu’ici réservé aux enfants.

Dans les cartons du producteur, pas moins de cinq longs-métrages d’animation destinés aux adultes sont sur le point de sortir ou se trouvent à divers états de production : La Sirène de Sepideh Farsi, Sorya de Denis Do, Allah n’est pas obligé de Zaven Najjar, Les Oiseaux ne se retournent pas de Nadia Nakhlé et Starseed d’Anca Damian. Tous ces films d’auteur ont en commun de raconter des histoires authentiques, souvent venues d’ailleurs (Iran, Cambodge, Guinée, Zimbabwe) dont les thèmes très actuels s’avèrent parfois dérangeants (conflit Iran-Irak, exil, albinisme en Afrique sub-saharienne…). Ces films quasi militants, le producteur les décrit comme autant d’« histoires manquantes » : « Ces histoires sont rarement relatées mais on peut les montrer de manière non polémique tout simplement en s’emparant des codes narratifs des films populaires. Ce sont des propositions singulières portées par des auteurs qui me touchent. Je me dis que si ces histoires me parlent, il y aura un public pour elles ! ».

Si l’activité se montre donc très soutenue, ce n’est pas parce que ces films-là seraient devenus tout à coup plus « faciles » à produire : « Disons que je ne pars pas de zéro », corrige modestement le producteur qui s’est fait remarquer en produisant aux Films d’Ici Funan de Denis Do, un long-métrage narrant l’éclatement d’une famille cambodgienne à l’époque des Khmers rouges. « Chaque film d’animation demeure un prototype et rien n’est jamais acquis. »

Les récompenses remportées par Funan (mais aussi par J’ai perdu mon corps, etc.), les critiques enthousiastes de la presse et, plus généralement, l’engagement récent de certains distributeurs indépendants et renommés comme Gebeka Films ou Sophie Dulac Distribution (Josep) ne font rien à l’affaire : les diffuseurs français, qui sont à la fois des partenaires financiers de poids et une force de frappe importante lors de la sortie du film (voire dans la programmation du film en salle), manquent souvent à l’appel. « Mes films réussissent en général à attirer TV5 Monde mais aucun diffuseur historique n’a choisi, jusqu’à présent, de nous accompagner. À nous alors de trouver les meilleurs schémas de financement pour accompagner nos auteurs et faire vivre ces films dans lesquels nous croyons fortement. »

Pour pallier un manque de financement sur la France, le producteur s’est donc tourné vers les coproductions internationales. Porté par les Films d’ici, La Sirène est ainsi une coproduction internationale entre la France, la Belgique, le Luxembourg et l’Allemagne. Une collaboration qui a permis, au passage, d’obtenir le soutien d’Arte Allemagne. Revers de la médaille, cette coproduction internationale implique souvent un éclatement de la fabrication. Pour La Sirène, pas loin d’une dizaine de studios européens – dont trois studios allemands – interviennent comme la Fabrique au Luxembourg, Lunanime en Belgique et en France, les Fées spéciales, Amopix, la Station d’Animation…

Le producteur fait toutefois en sorte que le choix des territoires résonne avec le sujet du film afin d’impliquer émotionnellement toutes les équipes. « Cela donne un supplément d’âme au film. Pour Funan, nous avions ainsi travaillé avec un studio au Cambodge. » L’ouverture à l’automne prochain de Créative Touch Studios (Hauts-de-France) devrait contribuer à « centraliser » un peu plus cette fabrication et permettre d’accompagner encore plus en amont la production dans le travail d’écriture, la recherche graphique et la fabrication. « Ces coproductions demandent un travail de préproduction très développé pour que le travail, dans sa répartition, soit plus facile à gérer. »

Présenté aux WIP à Annecy, La Sirène signée par la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, dont c’est le premier film d’animation, évoque, par petites touches sensibles (la conception graphique a été confiée à Zaven Najjar), le siège du port pétrolier d’Abadan par le régime irakien. Certains habitants, qui ont refusé de s’enfuir, vont se retrouver dans un vieux bateau déniché par un jeune garçon. Le film (budgété à 6 millions d’euros), qui n’a pas encore complètement clos son tour de table, est actuellement en cours de fabrication (prévu pour une sortie en 2022).

Spécial Touch Studios sera également présent lors des pitchs à Annecy. Mais cette fois-ci pour y présenter son premier projet de film d’animation pour la famille, Sidi Kaba et la porte du retour de Rony Hotin (en développement avancé). « Ce film d’aventure s’inscrit dans cette volonté de raconter des histoires “manquantes”. Ici, celle de l’esclavage à travers le parcours d’un petit garçon qui va essayer de sauver son frère. Nous espérons que la dimension familiale du film rendra la production un peu moins ardue. Sinon, je ferai comme je fais toujours : trouver des solutions pour faire en sorte que ce film existe. »

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #42, p. 38-44. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

 

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