Externaliser sa diffusion : comment et combien ?

Le cloud assure déjà la diffusion de chaînes TV prestigieuses (Eurosport pour n’en citer qu’une). Double dilemme, faut-il déplacer la diffusion dans le cloud ou la conserver sur site (On prem’) ? Est-ce le moment d’externaliser le service de diffusion (playout) ou au contraire de réinternaliser ?

Publié le 26/01/2025

 

Mediakwest souhaite éclairer ce choix, faire peser les avantages de la flexibilité offerts par le cloud contre le contrôle d’une gestion On prem’. Nous explorons les différentes facettes de ce choix complexe, en évaluant les implications pour les acteurs du secteur audiovisuel : technique, opérationnel, coûts, sécurité.

 

Pour démarrer : prendre en compte les aspects économiques et opérationnels

L’une des principales considérations pour les entreprises qui envisagent de déplacer leur diffusion vers le cloud ou simplement de l’externaliser est le coût. Selon les experts interrogés, les coûts peuvent varier considérablement en fonction de plusieurs facteurs, y compris le nombre de directs (les live), le niveau de redondance nécessaire et le volume de trafic.

Franck Vêtu de Pixagility note que les modèles économiques ont évolué pour s’adapter aux besoins actuels du marché. « Il y a plusieurs modèles financiers avec diverses options », explique-t-il. « Par exemple, un moteur de playout avec une chaîne de clips déjà logotypés peut démarrer à 1 000 euros par mois, mais cela peut être inférieur pour des configurations plus simples. »

Les coûts peuvent également varier en fonction de la complexité des services nécessaires. « On peut commencer de manière modeste avec un lecteur de boucles, puis ajouter des connecteurs API pour les graphiques, médiamétrie, live to VOD, etc., en fonction des revenus de la chaîne », explique Franck Vêtu. Cette modularité permet aux clients de choisir des services en fonction de leurs besoins spécifiques et de leur budget.

Alex Dubiez de Red Bee Media souligne également l’importance de maîtriser les coûts dans le cloud. « Il est crucial de comprendre les coûts cachés et de prévoir les dépenses à long terme », dit-il. « Le cloud peut être avantageux pour des chaînes éphémères ou des solutions de reprise après sinistre (PRA ou Plan de Reprise d’Activité), mais pour des chaînes permanentes, le coût peut devenir prohibitif. »

 

Sécurité et conformité au cœur des enjeux

La sécurité est une préoccupation majeure pour les entreprises qui envisagent de déplacer leur diffusion vers le cloud. Michel Desconnets de Cognacq-Jay Image souligne l’importance de collaborer avec des fournisseurs de cloud réputés pour garantir la sécurité des données et des flux. « Nous travaillons avec les principaux fournisseurs du secteur pour garantir que nos solutions répondent aux normes les plus strictes en matière de sécurité », dit-il.

Sylvain Denef de Red Bee Media ajoute que la conformité aux normes internationales est essentielle pour maintenir la confiance des clients. « Nous devons garantir que nos solutions sont conformes aux normes ISO 27001 et autres standards internationaux », explique-t-il. « Cela inclut des mesures rigoureuses pour la protection des données et la gestion des risques. »

Sylvain Denef note également que la responsabilité sociale des entreprises (RSE) devient de plus en plus importante pour les clients. « Les exigences de RSE représentent maintenant environ 15 % des critères de choix dans les appels d’offres », dit-il. « Cela inclut des considérations environnementales, comme la réduction de l’empreinte carbone et l’utilisation responsable des ressources. »

 

Le volet humain : transition technologique et compétences

La transition vers le cloud ou l’externalisation de la diffusion nécessite également une adaptation des compétences et des technologies. Alexandre Dubiez de Red Bee Media souligne la complexité technologique croissante et le besoin de compétences spécialisées. « La bascule sur IP est inévitable, mais elle nécessite des compétences spécifiques en réseau et en sécurité », explique-t-il. « Si nous gardons la diffusion en interne, il faut acquérir et maintenir ces compétences sur le long terme. »

Alexandre Dubiez ajoute que l’externalisation permet aux clients de bénéficier de l’expertise des prestataires sans avoir à investir lourdement dans la formation, la maintenance et l’acquisition des compétences en interne. « Faire appel à un prestataire extérieur apporte de la créativité et de l’innovation, ainsi qu’un accès à des outils et plates-formes avancés », ajoute Alexandre Dubiez.

 

« Notre transition vers le cloud public et notre collaboration avec les principaux fournisseurs ouvrent de nouvelles possibilités pour façonner l’avenir de la diffusion et de la production audiovisuelles », indique Michel Desconnets, RSSI de Cognacq-Jay Image. © Cognacq-Jay Image

Le point de vue de Cognacq-Jay Image

Cognacq-Jay Image, avec une infrastructure en mode cloud privé et une présence dans plusieurs data centers, a intensifié l’utilisation du cloud public pour rester en phase avec les évolutions de l’écosystème numérique. Selon Alain Lorentz, CTO de Cognacq-Jay Image, « le cloud est l’un des catalyseurs de l’innovation audiovisuelle. »

Lors de la diffusion de la Coupe du Monde de la FIFA 2022 au Qatar pour beIN Media Group, Cognacq-Jay Image a démontré l’efficacité de ses solutions en cloud. Une équipe d’experts a assuré la qualité de service sur les activités de tête de réseau, de sécurisation des flux, de transformation des contenus et d’exploitation 24/7, y compris une chaîne en 4K UHD pour une expérience utilisateur améliorée. Cette flexibilité dans la gestion des ressources a permis une utilisation responsable des ressources nécessaires, évitant ainsi la surconsommation.

 

© Pixagility

L’expérience de Pixagility

Pixagility, récemment acquis par OD Media, partage une expérience similaire. Pixagility est présent en France et en Afrique sur les activités linéaire et non-linéaire ainsi que sur les aspects éditoriaux (créations, enrichissements et animations). Pixagility propose un service d’exploitation qui vient compléter la solution technique. Les offres de playout proposées dans le cloud induisent des problématiques de programmation, d’exploitation opérationnelle (notamment sur les directs) et de support 24/7/365. Il faut donc ajouter une dimension humaine aux services.

Pixagility a remarqué une évolution dans les engagements des clients pour le playout. Là où les contrats s’étendaient sur cinq ans minimum, les accords sont désormais plus courts et parfois éphémères, notamment pour les chaînes FAST (Free Ad-Supported Television pour une chaîne TV qui dépend de la pub). Aujourd’hui, deux typologies de clients émergent : ceux qui cherchent un environnement marketing éditorial et préfèrent externaliser les aspects technologiques, et ceux qui optent pour un déploiement On Premises (sur site) pour un meilleur contrôle des coûts à long terme. La solution Synthésia, développée en externe, permet d’intégrer des marqueurs SCTE (pour les décrochages publicitaires), des playlists issues de systèmes de trafic externes, de la production d’événement live et de gérer des chaînes pour plates-formes digitales spécifiques.

Franck Vêtu souligne également l’importance de l’adaptabilité dans l’environnement actuel : « Avec la montée du télétravail, les gens peuvent désormais accéder aux interfaces de gestion et gérer les retours et l’automation depuis leur domicile. » Cela a rendu l’externalisation d’autant plus attractive, car elle permet une flexibilité et une réactivité accrues sans les contraintes géographiques.

 

Red Bee Media et les modèles hybrides

Alex Dubiez de Red Bee Media souligne l’importance des modèles hybrides. La combinaison de plusieurs data centers et l’exploitation délocalisée sont désormais la norme, plutôt que l’exception. Selon Alexandre Dubiez, l’externalisation offre une flexibilité face à l’incertitude de la pérennité des chaînes et permet d’accéder à des compétences variées et à des économies d’échelle. Cependant, il met en garde contre les coûts cachés du cloud sur le long terme, particulièrement pour des chaînes complexes. Lionel Maxence ajoute : « Le cloud peut être bien pour des chaînes éphémères, du Disaster Recovery (secours en cas d’incident). » Lionel alerte sur la nécessité d’être multi-cloud pour éviter de devenir un client captif.

Alexandre Dubiez explique que les clients sont souvent incapables de s’engager sur de longues périodes en raison des contraintes budgétaires et de la nécessité de réévaluer régulièrement leur offre. « Un partenaire technologique et de service peut s’adapter rapidement aux changements, offrant ainsi une flexibilité précieuse », note-t-il. Cette capacité à s’adapter et à bénéficier d’économies d’échelle est un atout majeur de l’externalisation.

Sylvain Denef, également de Red Bee Media, ajoute que l’externalisation permet d’accéder à des outils et plates-formes souvent inaccessibles en interne pour les clients. Cependant, cela nécessite une évaluation permanente des solutions technologiques pour s’assurer qu’elles répondent aux besoins en constante évolution des chaînes. Sylvain Denef insiste sur l’importance de la certification et de la qualification des fournisseurs, notamment en termes de sécurité et de responsabilité sociale des entreprises (RSE).

« Il y a une question de normes à respecter, comme l’ISO 27001 », explique Sylvain Denef. « Pour une filiale d’une grande entreprise comme la nôtre [ndlr : le groupe Ericsson], cela apporte un appui en termes de process et de sécurité que les petites chaînes ne peuvent pas toujours se permettre. En tant que fournisseur de services managés, nous pouvons offrir une conformité aux normes environnementales et de sécurité, tout en apportant de la créativité et de l’innovation », conclut Sylvain Denef.

 

« Arrêter de penser qu’il y a deux mondes : IT et broadcast », déclare Sylvain Merle. © BCE

BCE et l’infrastructure « cloudifiée »

Pour BCE, représenté par Sylvain Merle, le passage au cloud est inévitable pour répondre aux besoins de flexibilité et de réactivité du marché. BCE privilégie une infrastructure totalement virtualisée et « cloudifiée », notamment pour les chaînes éphémères. Sylvain Merle note que, bien que le cloud ne soit désormais plus un défi technique, il reste un frein économique pour les chaînes permanentes. Cependant, BCE travaille sur des mécanismes financiers pour rendre le cloud rentable même pour ces dernières.

Sylvain Merle mentionne également que la transition vers le cloud nécessite un changement de mindset (d’état d’esprit), avec une acculturation des équipes broadcast aux technologies IT et une prise en compte des contraintes spécifiques au média, comme la sécurité et la gestion en temps réel.

« Nous devons arrêter de penser qu’il y a deux mondes : IT et broadcast », déclare Sylvain Merle. « Le broadcast doit s’acculturer aux sujets IT. Les gens de l’IT doivent être conscients et soucieux des contraintes et besoins du média, comme la gestion en temps réel et la sécurité. »

BCE travaille également sur des solutions hybrides pour répondre aux besoins spécifiques des chaînes. « Le cloud apporte une plus grande liberté sur les modèles commerciaux », explique Sylvain Merle. « Nous pouvons héberger des infrastructures sur notre propre espace cloud ou sur celui du client, tout en offrant une exploitation flexible et adaptée. »

 

Externaliser ou internaliser ? « Les deux ! Intelligemment », répond l’éditeur de solutions Jean-Marie Barthélémy (ECOSM). © Jean-Marie Barthélémy – ECOSM

Conclusion : j’y vais, j’y vais pas ?

La décision d’externaliser la diffusion ou de la conserver en interne dépend de nombreux facteurs, y compris la flexibilité, les coûts, la sécurité et la complexité technique. Les témoignages d’acteurs présents en France comme Cognacq-Jay Image, Pixagility, Red Bee Media et BCE montrent que si le cloud offre une grande flexibilité et des économies d’échelle, il comporte également des défis en termes de coûts et de dépendance technologique. Les modèles hybrides semblent être une solution de compromis permettant de tirer parti des avantages du cloud, tout en conservant un certain contrôle sur les infrastructures critiques.

Les éditeurs de chaîne TV ou de services VOD doivent donc évaluer soigneusement leurs besoins spécifiques, les compétences disponibles en interne et les implications à long terme de leur choix d’infrastructure pour naviguer dans ce paysage en constante évolution.

Le choix entre le cloud et le On Premises, l’externalisation ou la réinternalisation de la diffusion, n’est pas une décision à prendre à la légère. Elle nécessite une compréhension approfondie des avantages et des inconvénients de chaque option, ainsi qu’une évaluation des besoins et des capacités de chaque entreprise. En fin de compte, il s’agit de trouver un équilibre entre flexibilité, contrôle, coûts et sécurité pour garantir une diffusion au bon niveau de qualité dans un paysage audiovisuel planétaire de plus en plus complexe et compétitif.

 

SONY DTF ET PETASITE

Loi de Moore : on fait tenir 20 To de données d’archive sur un seul disque dur. Il y a environ vingt ans, il fallait un robot Sony Petasite complet pour héberger 20 To. Aujourd’hui, un disque peut stocker 7,5 To. À l’époque, le monde de la diffusion télé passait de la cassette vidéo au monde des fichiers. Tout bon directeur technique qui se respecte se devait d’avoir son Petasite chez lui. C’était la norme ! À Londres, un directeur technique un peu gourmand avait même installé son Petasite dans un immeuble de bureaux sans vérifier la solidité de la dalle. Et patatras ! le malheureux Petasite était descendu d’un étage (sans faire de victime fort heureusement).

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #58, p. 80-84

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