You are currently viewing Le drone FPV en live avec Martin Bochatay, pilote de Menga FPV
Le drone de Martin suit le skieur au plus près dans sa descente de Kitzbühel. © ORF

Le drone FPV en live avec Martin Bochatay, pilote de Menga FPV

 

Nos vies sont ponctuées d’instants décisifs, qui enclenchent un tournant dans notre chemin et dont on réalise souvent bien plus tard l’impact. Pour Martin Bochatay, un de ces moments a eu lieu à Verbier, dans le Valais Suisse, fin mars 2019. Nous travaillions alors ensemble sur la production de l’Xtreme, une compétition de ski et snowboard freeride qui marque la finale du Freeride World Tour, la Coupe du Monde de la discipline.

Le live, que je réalisais, était produit par RedBull, et Martin était là pour coordonner les équipes techniques avec les producteurs venus de la Media House autrichienne. La veille de l’événement, nous faisions une répétition dans une régie installée sur la montagne. À l’issue de celle-ci, Martin vint aborder la productrice exécutive pour lui proposer : « Tu veux que je t’emmène faire un tour sur le Bec des Rosses ? ». Le sommet emblématique sur lequel allait se dérouler la compétition étant très raide et ponctué de barres rocheuses ; la proposition semblait audacieuse. Il lui mit sur la tête des lunettes de FPV et fit voler son drone de course sur les pentes, mimant la descente d’un skieur extrême. Elle fut subjuguée par la sensation de vitesse et par l’immersion totale offerte par ce point de vue. Nous avons démarré le programme le lendemain avec les images qu’il avait enregistrées pendant ce vol. Deux semaines plus tard, elle rappelait Martin : « J’aimerais que tu fasses voler ton petit drone sur des compétitions de drift et que tes images soient dans le live. »

 

Martin Bochatay, de MengaFPV, pilote des drones FPV pour des lives d’événements sportifs depuis cinq ans. © Menga FPV

 

Alors qu’aujourd’hui peu d’entre nous ignorent ce qu’est un drone FPV (pour First Person View) et le type de prise de vue qu’il peut créer, il faut se rappeler que cinq ans en arrière la discipline était à ses débuts et était pratiquée essentiellement par des pilotes de courses aériennes. On ne voyait pratiquement pas d’images filmées par ces engins, et encore moins en direct.

Martin, bricoleur stimulé par les challenges, décida de relever le défi. Le responsable des caméras embarquées de l’événement lui fournit un système de transmission Herocast, Martin réussit à modifier une machine pour qu’elle supporte ce poids supplémentaire et transmette le signal vidéo, et il filma sa première compétition. L’effet de célérité et le point de vue proche des voitures séduit les producteurs de RedBull Media House, qui l’engagèrent pour les six étapes de la saison de Drift. Le drone FPV intégrait le live.

Les drones sont conçus pour chaque configuration de prise de vue et de live, et transportent un système émetteur pour envoyer le flux vidéo à la régie. © Menga FPV

Après une année 2020 difficile pour Martin comme pour la plupart des acteurs de l’audiovisuel, 2021 vit une explosion de travail. Il revint sur le Freeride World Tour, mais cette fois-ci en tant que pilote de drone. Comme les budgets étaient moindres que sur les courses automobiles, le système consistait à récupérer le flux du retour caméra pour les lunettes de pilotage et à l’intégrer au live. Les spectateurs découvrirent ainsi ces images très novatrices, au plus près des skieurs et snowboardeurs dévalant les pentes trop vite pour pouvoir être suivis par les drones traditionnels, avec un effet « wahou » évident. Martin se rappelle : « Quand je me suis mis à ce type de drone, c’était dans l’optique de filmer les sports extrêmes, car je savais que les images seraient incroyables. »

Aux compétitions de Drift s’ajouta le Crankworx, la compétition phare de VTT. Les images de drone FPV dans les lives firent ainsi leurs débuts dans les sports « extrêmes ».

Les grandes fédérations sportives étaient plus réticentes à l’idée de faire voler des engins au plus près de leurs athlètes. C’était le cas de la FIS (Fédération Internationale de Ski), qui avait été échaudée par la chute d’un drone de plusieurs kilos juste derrière le champion Marcel Hirscher, images qui avaient fait le tour du monde. Pourtant, elle était intéressée par ce type de prise de vue, car il est difficile avec les caméras de rendre compte de la vitesse des skieurs et de la raideur des pistes. Les équipes en charge de l’étude des risques virent qu’il était possible de faire des images incroyables avec des drones très légers qui volent derrière les athlètes et non au-dessus d’eux, et qu’un bon pilote pouvait maîtriser une trajectoire qui, en cas de chute, enverrait le drone s’échouer sur la piste bien après le passage du skieur, ou dans ses abords, dans des zones non peuplées, souvent des forêts.

Convaincus par l’aspect décisif de la sécurité, le FPV fit ainsi son entrée dans le ski alpin en 2022 à Kitzbühel, mais surtout lors des Championnats du Monde de 2023, à Courchevel-Méribel. Ces nouvelles images firent beaucoup de bruit, et le drone FPV devint un des incontournables des lives de la Coupe du Monde la saison suivante, réalisés par InFront et l’ORF.

Les équipes de drone s’étoffent au fil des années, comme ici pour la descente de ski alpin de Kitzbühel, en Autriche. © ORF/ Roman Zach-Kiesling

 

Cet hiver à Kitzbühel en Autriche, l’étape phare du circuit, ce sont ainsi trois drones FPV qui ont été répartis le long de la piste, pour capter trois portions de la descente. Aux côtés des autres pilotes Daniel Ausweger et Walter Kirsch, Martin était dans le mur final pour passer sous l’arche avec les skieurs et les accompagner dans les derniers virages. Il raconte : « On fait des images qui n’ont jamais été faites ; on grossit chaque année avec de plus en plus de présence dans les lives, c’est stimulant. »

Pour répondre aux exigences de la production de tels événements, Martin s’est associé avec l’allemand André Theis, de Theis Media, un spécialiste de la transmission HF dans des conditions extrêmes, notamment pour les caméras spéciales des RedBull Air Race, les Championnats de voltige aérienne. C’est lui qui est en relation avec la plupart des clients, mais surtout c’est lui qui fournit et gère les systèmes de transmission, laissant à Martin la possibilité de se concentrer sur son métier, à savoir la conception et le pilotage de drones. En effet, tout est fait maison et le développement de machines de différentes tailles, adaptées aux diverses configurations de tournage, est une partie importante de son activité.

La plupart du temps, il équipe son drone avec une mini-caméra Full-HD de seulement quarante-cinq grammes, avec optique interchangeable et sortie SDI qui envoie le signal dans un transmetteur HF conçu pour les configurations embarquées sur les véhicules ou même les athlètes. La miniaturisation de ces équipements entraîne bien sûr l’élévation de leur prix, qui dépasse grandement celui du matériel de vol et de prise de vue. Le signal est réceptionné à la base de pilotage via la HF, puis part en fibre au car-régie. Le signal est suffisamment propre pour être intégré au direct et les images partagées par la suite depuis les serveurs de la régie. Les contrastes étant très violents sur la neige entre les zones d’ombre et de soleil, ils envisagent d’intégrer bientôt du HDR, bien que cela implique des transmetteurs un peu plus gros.

 

La vue est tellement immersive que Martin parle de son drone à la première personne ! © Menga FPV

Un des enjeux du direct est la continuité du signal. Or l’autonomie en batterie de ces drones ultra-rapides et légers est réduite à quelques minutes. Il faut donc en changer entre chaque coureur. Mais en multipliant les coupures de système HF on augmente les risques d’incidents.

Pour remédier à cela, Martin a trouvé une solution ingénieuse. Il explique : « J’utilise une alimentation externe spécialement conçue pour cette utilisation, qui alimente les drones pendant les changements de batterie. J’ai créé une peli-case avec chargeurs intégrés qui me permet d’avoir un workflow optimal et de gagner des secondes précieuse. Nous sommes capables de changer la batterie et de repartir en dix secondes. » Grâce à ce système, le drone reste toujours allumé, ce qui fait que le signal n’est pas interrompu. Il assure ainsi la continuité de la transmission et du flux d’images vers la régie.

Dans d’autres cas, le drone embarque trois caméras : celle du retour pilote bien sûr, celle destinée au live avec son émetteur HF, et une troisième pour l’enregistrement sur cartes. Il s’agit alors souvent d’une GoPro, car le logiciel Player est excellent pour stabiliser les images et réduire l’effet fisheye à posteriori. L’adaptation aux contraintes et aux demandes des clients pousse ainsi Martin à toujours créer de nouvelles machines.

Dans les mois à venir, nous aurons l’occasion de voir de plus en plus d’images de FPV dans les retransmissions d’événements sportifs. Martin vient d’être recruté par l’UCI pour couvrir les quatorze étapes de la Coupe du Monde de VTT, avec de tous petits drones de 250 grammes équipés de mini transmetteurs. Ainsi ils peuvent correspondre aux contraintes d’un sport qui attire de nombreux spectateurs. Malgré toute l’expertise et les efforts pour réduire les risques d’accident, il est essentiel de ne pas blesser les gens en cas de chute, ce qui ne serait pas le cas avec ces appareils.

RedBull, qui cherche toujours à innover dans la prise de vue, vient de créer avec Dutch Drone Gods une machine capable de voler à 350 km/h aux côtés d’une voiture de Formule 1, d’abord en ligne droite puis pendant un tour entier de circuit, avec des accélérations quatre fois supérieures à celles de la voiture.

Martin indique que l’on pourrait aller encore plus loin dans la production sportive : « Ce type d’image pourrait fonctionner pour plein de sports. Pas forcément les collectifs dans lesquels il se passe des actions de tous les côtés, mais par exemple en athlétisme. Avec les toutes petites machines on ne risque pas de blesser un athlète, d’autant plus grâce à l’assistant qui surveille bien la zone pour nous prévenir si quelque chose arrive derrière nous. » On le remarque, l’immersion est telle pour le spectateur mais aussi pour le pilote qu’il en vient à parler du drone à la première personne !

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #57, p. 36-39