De son nom entier First Person View, il s’agit d’un drone de course très petit et léger connu pour être surtout très réactif. Doté d’une accélération phénoménale et d’une maniabilité extrême (pour qui sait le piloter !), il offre des prises de vues totalement inédites et immersives, d’où son nom. Idéal pour évoluer dans des espaces réduits ou suivre des actions rapides, le drone FPV repousse les limites de ce qu’il était jusque-là possible de filmer, pour notre plus grande satisfaction.
Pour nous le présenter, j’ai fait appel à deux experts de ce type de prise de vue : Dino Raffault, réalisateur chez Supersize Films, et Martin Bochatay, droniste chez Menga Films, tous deux spécialisés dans les films et événements de sports extrêmes.
Dino Raffault, un précurseur
Dino a été l’un des précurseurs en matière de vidéos exploitant les capacités de cet outil : « Quand j’ai découvert le potentiel du FPV dans le sport et dans l’action en général, j’ai immédiatement senti que les angles seraient uniques. L’immersion dans l’image que proposait cette technologie n’avait tout simplement encore jamais été vue et j’ai toujours été passionné par l’avant-garde dans mes projets. C’est prétentieux de croire que l’on va pouvoir amener quelque chose de neuf, mais là c’était le cas et en ce sens, ça m’a rappelé la sensation créée par les premières GoPro il y a une quinzaine d’années, quand les gens n’étaient pas encore habitués à voir ce type d’immersion dans l’action. »
On était alors en 2018 et Dino était en train de monter un projet avec Tom Pagès [ndlr : le célèbre pilote de motocross freestyle ou encore FMX], à qui il a proposé de le réaliser intégralement avec ce type de drone. Tom a accepté l’idée, malgré les risques potentiels engendrés par la proximité d’un engin volant à ses côtés pendant les figures, et Dino s’est mis en quête du droniste qui pourrait effectuer ces prises de vue avec le maximum de sécurité pour ne jamais gêner l’athlète pendant son action. Il a ainsi rencontré TomZ (Thomas Panaiva), pionnier du FPV combinant un vrai sens du cadre avec une grande fluidité et un sang-froid exceptionnel.
Avec l’autre pilier de l’équipe, Thibault Gachet (monteur et second pilote), ils se sont lancés dans ce projet un peu fou. « Quand on a sorti les première images c’était juste incroyable : le double back-flip de Tom avec le drone à quarante centimètres derrière lui… on a vite compris qu’on tenait quelque chose de dingue. »
Conforté par cette première expérience, Dino s’est posé à une table et a étudié toutes les disciplines et athlètes qui sont dans le team Red Bull, pour qui il produit de nombreuses vidéos. Il leur a proposé une série qui s’appelle « Follow Me » et qui sera tournée à cent pour cent en drone FPV. Sentant le potentiel de ce type d’images, Red Bull a très rapidement donné le feu vert pour douze vidéos à réaliser sur deux ans, un projet très excitant. « Sincèrement, avoir eu les moyens de faire du “laboratoire” dans l’image, de tester et de sortir des plans jamais vus auparavant, l’aventure a été tellement folle ! ».
Des épisodes ont ainsi été produits sur différents sports spectaculaires : motocross freestyle, moto enduro (sable), danse hip-hop, ski slalom géant, kayak extrême, VTT DH (descente), BMX, wakeboard, speed riding, en adaptant les drones à chaque discipline : étanche, reverse, nano, trois pouces, cinq pouces… Ainsi sur le projet hip-hop, ils ont volé avec un nano-drone pas plus grand qu’un paquet de cigarettes. Le défi était de taille car il a fallu dépouiller une GoPro pour ne garder que l’essentiel car elle pesait plus lourd que le drone lui-même ! Ils ont choisi de tourner en intérieur pour éviter tout vent car un si petit engin y est très sensible.
Ensuite, cette machine miniature associée au talent du pilote TomZ a réussi à s’immerger dans la danse et passer au travers des corps dans la chorégraphie, c’était parfait ! « Il a quand même fallu en moyenne vingt prises par mouvement, il faut du temps pour travailler en FPV, c’est le secret de la réussite ! ». Le Covid a malheureusement empêché de tourner snowboard half-pipe, saut à ski, ski-cross, plongeon de haut vol, mais on peut espérer que ces vidéos viendront prochainement.
Parmi ces projets, l’un a été particulièrement extraordinaire : celui sur le BMX tourné en Russie avec Irek Rizaev, le pilote de BMX, dans sa ville natale de Kazan. Red Bull Russie a réussi à leur mettre à disposition le « kremlin » (le fort), un monument historique dans lequel ont été installés des modules de freestyle un peu partout : un projet pharaonique. Avec une équipe de dix personnes, ils ont passé huit jours sur ce site, d’où ils ont aussi pu survoler églises et mosquées : « Tout un symbole, c’est tellement rare d’avoir de genre d’autorisation. »
Ils sont allés repérer le parcours puis ont élaboré une liste de plans très précise avec tous les mouvements de drone, sachant que les plans devaient s’enchaîner selon un mode champ-contre champ pour créer de la logique dans le vol et permettre de passer avec fluidité d’un endroit à l’autre. Pour cela ils ont développé un drone « reverse » qui filme en arrière et qui est piloté par deux personnes, pour avoir la possibilité d’enchaîner les plans dans les deux sens. Une préparation conséquente est indispensable pour ce type de tournage.
« Il faut savoir que pour réaliser un film en FPV, il est nécessaire de faire beaucoup de prises car deux pilotes doivent être synchrones ce qui est dur à caler. C’est vraiment un partage unique dans le monde de l’image : moi je suis à la réalisation avec un casque immersif “retour” à côté du pilote et on met à disposition de la production un écran retour. Tout le monde voit en temps réel ce qui se passe. Dès que l’on pense avoir la bonne prise, on derush sur un ordinateur portable et on valide ensemble avant de passer au plan suivant. C’est une méthode efficace et la trame du montage final s’élabore au fur et à mesure du projet, c’est excitant. TomZ a réussi à capter des images incroyablement fluides et surtout très proches, c’était vraiment une nouvelle façon de montrer le BMX. Irek, qui était plutôt dubitatif au départ quant à faire son film intégralement au drone FPV, a très vite compris que ça allait être incroyable. C’est pour ce genre de moment que je fais ce métier. Alors, quand en plus le projet cartonne sur les réseaux, c’est la consécration. »
Si vous voulez voir le résultat et le making-of, allez ici, vous serez sans doute convaincu !
Martin Bochatay : « En FPV, le pilote fait tout ! »
Martin est pilote de drone, il a commencé avec le FPV il y a un peu plus de quatre ans et s’est depuis aussi mis au drone « traditionnel » : « Ça n’est pas trop compliqué de piloter un drone classique quand on vient du FPV, la machine vole toute seule ou presque ! Ce n’est pas la même histoire en FPV, il n’y a pas d’assistance au pilotage, le pilote fait tout ».
Malgré ces difficultés, Martin a conçu une machine capable de porter une caméra bien plus lourde (et chère !) que les GoPro désossées utilisées principalement, en l’occurrence une Red Komodo, cela dans le but de gagner considérablement en qualité d’image, tout en conservant le type de prise de vue typique de ces drones. Avec son associé Arthur Maneint, ils ont filmé le skieur freestyle Kevin Rolland effectuant des sauts dans un Super Pipe et attrapant l’engin en fin de parcours : un tournage excitant qui a été filmé pour un épisode de la série « Capturing Winter » qu’on aura plaisir à découvrir cet automne sur Insight TV. Les applications de ce type d’engin sont multiples et vont sans doute aiguiser l’intérêt de la publicité et du cinéma.
Martin s’est aussi attelé à créer un système capable de transmettre un « vrai » signal vidéo, pour permettre d’intégrer ce type d’images à des retransmissions en live d’événements sportifs : « En plus de la charge habituelle, il faut transporter un transmetteur et une caméra HD conçus pour le live et faire en sorte que tout ça vole aussi bien qu’un drone FPV de sept cents grammes. Il y aussi tout le reste lié au live : avoir une logistique ultra rodée, être familier du monde du broadcast, avoir les connaissances techniques nécessaires pour être capable d’intervenir rapidement sur le matériel, avoir les nerfs pour tenir parfois dix heures sur des événements très stressants pendant plusieurs jours de suite… ».
Mais le rendu est là, ce type d’images très immersives, avec un angle de vue rappelant celui des jeux vidéo, permet d’ajouter encore de l’excitation pour les téléspectateurs. Les images de Martin ont enrichi les lives de compétitions de courses automobiles (Red Bull drift masters), mountain bike (Crankworks) et ski/snowboard (Freeride World Tour). On peut facilement imaginer que de nombreux autres sports et événements s’intéressent à ce type de rendu visuel.
Une demande croissante mais à contrôler
Pour Dino, l’utilisation d’un drone FPV par rapport à un autre système de prise de vue doit toujours être justifiée : « Le drone FPV ne doit pas être remplaçable. J’entends par là que la majorité des images dans mes projets ne doit pas pouvoir être réalisée par une follow cam ou un autre système. Dans les sports extrêmes, on voit beaucoup de plans réalisés par un rider qui suit un autre rider avec une GoPro, c’est super beau et j’adore. Dans notre cas, le drone FPV intervient quand ce n’est plus possible. Imaginez un pilote en moto à quarante centimètres derrière un autre pilote qui fait un backflip : c’est impossible, de même qu’en kayak extrême. La proximité dans l’action est l’argument clé de ce choix et c’est en cela que ce drone est révolutionnaire. »
Pour une activité comme le wingsuit (combinaison volante) par exemple, le drone FPV n’apporte pas grand-chose en vol comparé à l’image prise par un second sauteur, mais filmer le départ avec un FPV qui plonge à la suite du wingsuiter augmente la sensation du spectateur.
La demande d’images de drone FPV est croissante, c’est un outil à la mode que l’on retrouve dans de plus en plus de productions, mais il ne va probablement pas remplacer le drone classique. Les deux sont complémentaires et ont des utilisations bien distinctes.
Dino explique : « Il faut savoir que pour le moment un drone FPV c’est deux minutes de vol maximum tellement cela consomme d’énergie, alors que sur un drone classique cela monte à trente minutes, donc les utilisations sont différentes et chacun a sa place. Après, se pose aussi la question des autorisations de vol. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui on ne peut pas faire n’importe quoi avec un FPV car les dangers sont importants avec ces machines atteignant des vitesses allant jusqu’à cent cinquante kilomètres/heure. La réglementation nous oblige à voler avec un certain type de drone homologué et équipé d’un coupe circuit, lui-même géré par un autre opérateur que le pilote. Cela veut dire une équipe de deux personnes sur chaque tournage avec la gestion des demandes d’autorisation en amont, ce n’est pas abordable par toutes les productions. »
DJI met sur le marché son premier FPV
Alors que les drones FPV étaient jusque-là créés et programmés par leurs pilotes, le célèbre fabricant chinois DJI a sorti il y a quelques mois son premier modèle, ouvrant les portes de ce type d’outil à un plus grand nombre d’utilisateurs grâce à un pilotage plus aisé puisque l’engin se stabilise à l’arrêt.
Pour Martin « cet appareil ne change pas la donne, il apporte beaucoup d’innovations et de bonnes idées, mais reste un produit destiné aux amateurs et non aux professionnels. En revanche, le système de retour vidéo numérique créé par DJI est une réelle innovation apportant aux pilotes plus de confort et de possibilités que la technologie analogique que nous utilisons tous jusqu’à présent. Personnellement, j’utilise les deux technologies, l’image numérique a une qualité incroyable dans les lunettes, mais l’analogique reste encore imbattable pour la faible latence. »
On peut néanmoins penser que l’intérêt du géant DJI pour cet outil va contribuer à démocratiser ce type d’images et donc à les généraliser. À l’avenir les pilotes vont devoir devenir polyvalents pour proposer différents outils en fonctions des scènes à tourner.
On peut donc s’attendre à voir de plus en plus d’images tournées avec un drone FPV, et ce dans tous les types de productions. Pour Dino cela fait maintenant partie de son éventail d’outils de prise de vue : « Ce qui est certain, c’est que désormais à chaque nouvelle production je m’interroge sur la possibilité d’intégrer du drone FPV et ce que ça pourrait apporter. En cela, c’est vraiment une différence. Il y a eu un avant et un après FPV, c’est évident. »
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #43, p. 26-30
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