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Réunis au Satis, cinq spécialistes de l'éclairage se sont exprimés sur l'éclairage des plateaux XR © Mediakwest

Éclairer un plateau XR

 

Se servir de la XR pour fluidifier la création sur le plateau et obtenir des images crédibles tient en grande partie à l’éclairage. Le succès de la série Canal+ Vortex ou du film Une belle course de Christian Carion – tous deux utilisant largement des séquences tournées en studio XR – a ouvert une nouvelle voie : il est à présent possible de produire des fictions de qualité, de magnifier les acteurs et d’obtenir une image « aussi vraie que nature » grâce à cette technologie. Mais suffit-il de projeter ses décors sur un écran Led, d’allumer sa caméra, de crier « Action ! » et de tourner la scène ? L’idée est plaisante mais les cinq experts réunis à l’occasion du Satis 2023 sont unanimes : si l’éclairage plateau n’est pas suffisant, le rendu sera médiocre.

 

Savoir choisir sa source de lumière

Bruno Corsini, cofondateur de Plateau Virtuel © Mediakwest

Comme les autres personnalités présentes à cette table ronde, Bruno Corsini, cofondateur de Plateau Virtuel, a vite déchanté face à l’éclairage Led. « Quand nous avons ouvert Plateau Virtuel il y a trois ans avec mon associé Julien Lascar, notre problème majeur était d’éclairer correctement les sujets face au mur, afin qu’on y croie vraiment. Notre idée était que tout soit dans le même mood, alors on a acheté des panneaux Led afin qu’ils fassent écho à la lumière du mur. Mais il a fallu nous rendre à l’évidence : nous nous sommes trompés. »

Bruno Corsini a donc fait machine arrière pour retrouver une configuration de plateau plus classique, avec ses lignes de projecteurs. « La Led est une source de lumière très molle et comme elle se diffuse avec des grands panneaux, elle n’est pas très directive. À l’inverse, les projecteurs sont une source de lumière plus dure, plus facile à manier. Surtout depuis l’arrivée des projecteurs IBL [Image based lighting, ndlr] qui utilisent l’image comme base de lumière. »

Il s’agit donc de pouvoir manier sa source de lumière, mais également de travailler les couleurs, selon Danys Bruyères, directeur général adjoint de TSF. « Nous faisons de la fiction, alors pour nous, l’emphase sur l’émotion est très importante. Nous accordons une grande place aux visages des comédiens dans l’image. Il faut donc savoir les éclairer. Les Led c’est du RVB simple alors nous ne retrouvons pas les carnations contrairement aux projecteurs qui ont du RVB white, warm-white, etc. Nous avons dû très rapidement retrouver nos systèmes d’éclairage classiques, et travailler plans par plans, séquences par séquences comme avant. »

 

Danys Bruyères, directeur général adjoint de TSF © mediakwest

Tout comme Bruno Corsini, Danys Bruyères a également accueilli avec grand enthousiasme la technologie IBL. « Si les projos sont capables de capter un signal vidéo et de créer une image dynamique, de reproduire par exemple la lumière d’un feu de cheminée face à un visage, ce serait fantastique. À voir si la technologie est assez puissante et assez fine pour être véritablement immersive… »

 

Faire communiquer le mur, la caméra et l’éclairage

Ce qui paraît harmonieux sur le plateau peut perdre de son éclat une fois passé par l’objectif de la caméra. Et l’intégration d’une nouvelle technologie tel qu’un mur Led peut encore renforcer cet écart. C’est ce que constate Isaac Partouche, vice-président virtual production chez Princess Sam Pictures : « On peut être bluffé par un mur Led qui envoie une image magnifique, mais la caméra ne l’intègre pas. Quand on choisit une caméra et des optiques particulières, c’est pour donner un look au film et il faut tout faire pour le garder, même sur un plateau XR. »

 

Isaac Partouche, vice-président virtual production chez Princess Sam Pictures. © Mediakwest

Isaac Partouche s’est alors lancé dans une série de tests pour trouver la combinaison parfaite entre la caméra, le mur et l’éclairage. « Quand j’étais chez DNEG, nous avons essayé toutes les marques de Led existantes et nous les avons mises face à différentes caméras. Le but, à terme, était de trouver un logiciel qui serait capable de piloter l’ensemble pour une cohésion totale. » Aujourd’hui, chez Princess Sam Pictures, Isaac Partouche travaille sur un nouveau software capable de prévenir le chef opérateur si jamais celui-ci s’approche d’un effet moiré.

 

André Rittner, responsable du développement commercial Emea chez Arri © Mediakwest

Ce rêve d’une interconnexion parfaite entre les trois éléments du plateau (murs, caméras, lumières) a été rendu possible par la marque Arri. « Notre software permet de calibrer en un clic le mur Led, la caméra et de contrôler le workflow de la lumière », explique André Rittner, responsable du développement commercial Emeai chez Arri. Un système qui aide non seulement à calibrer mais aussi à prévisualiser l’agencement de la lumière sur un plateau. « Nous utilisons des jumeaux numériques. Vous avez la lumière sur la scène, mais vous avez aussi celle dans Unreal. Si vous modifiez la lumière dans Unreal, cela aura également un effet sur le plateau. »

Les créateurs de murs Led ont également pensé leurs produits en fonction des caméras pour éviter ce gap entre le perçu et le rendu. « Nous avons fait un partenariat avec Sony. Leurs écrans Crystal Led sont conçus pour être filmés par les caméras Venice même s’ils acceptent d’autres modèles comme la Arri 35 que nous avons déjà testée. Les retours ont été très positifs », témoigne Bruno Corsini.

Évacuer les problèmes de calibrage permet à la technologie XR de s’assurer une place durable dans le marché, bien loin de « l’effet de mode » que certains pourraient lui reprocher. « J’ai travaillé sur plein de murs différents, du plus ou moins perfectionnés. Dans tous les cas, si l’alignement entre la caméra, la lumière et les couleurs est correct, le rendu sera correct. Donc je ne crois pas à l’obsolescence des murs Led », affirme Isaac Partouche. Il n’y a également aucune raison de s’affoler, la XR ne risque pas d’envahir tous les plateaux. « Les usages cohabitent assez habilement. Quand nous travaillons, nous mêlons différents types de décors. Une solution ne vient pas remplacer toutes les autres », temporise Danys Bruyère.

 

Le chef op’, clef de voûte des plateaux XR

Bien que certains chef op’ soient réfractaires à cette nouvelle technologie, la plupart y adhèrent après l’avoir testée. « Ils comprennent le potentiel dès que les comédiens se placent car ils sentent l’immersion dans le décor, ce qui n’est pas possible avec un fond vert », raconte Danys Bruyère. Malgré la naissance d’outils de calibrage performants, leur rôle devient de plus en plus essentiel à chaque étape de préparation du plateau.

« Ce travail doit se faire avec un directeur de la photographie. Quand je prépare un décor, je veux qu’il soit là pendant les journées tests, les heures de pre-lighting, etc. Je veux qu’il vérifie tout le mood du shooting. Ensemble, nous passons beaucoup de temps à éclairer non pas la scène devant le mur mais celle qui est dedans, pour vérifier le raccord avec le sol par exemple. Cela nécessite un véritable travail de collaboration avec d’autres corps de métier : ceux qui s’occupent d’Unreal mais également le chef électro », détaille Bruno Corsini.

Les technologies XR – au-delà du mur Led – sont aussi des atouts pour le DOP (Director of photography) qui peut penser au mieux son plateau avant même d’entrer sur le décor, qu’il soit naturel ou artificiel. Par exemple, lors d’un tournage en Égypte, au pied des pyramides, Isaac Partouche a décidé d’installer un lab immersif : « Je donnais au chef op’ un casque VR qui le téléportait directement sur le décor. Grâce à Unreal qui prenait en compte la position GPS du futur plateau, nous pouvions déterminer les mouvements du soleil en fonction des heures et ainsi définir la position des ombres des grues le jour du tournage. »

 

Plateau XR, une nouvelle manière de penser les tournages

Faire venir le chef op’ en amont et intégrer dès l’origine les équipes de VFX pour la conception du décor amène à penser l’organisation des tournages autrement, à la manière du mode 360° à l’Américaine. « Avant, tout était bien défini : pré-production, production, postprod. On faisait des mood board, des plans en amont, mais force est de constater qu’une fois sur place il y avait toujours quelque chose dans le décor ou l’éclairage qui n’était pas raccord et on était obligé de faire les modifications en postprod. Maintenant avec le virtuel, une fois sur place, en quelques minutes on peut changer le monde entier. C’est une nouvelle manière de concevoir un tournage », constate André Rittner.

Contre cette idée de malléabilité totale du décor XR, Isaac Partouche met en garde : « La XR amène certes une créativité lors des tournages, mais il faut bien penser que les modifications prennent du temps et que ce temps a un coût, surtout avec cette technologie. »

Le mur XR n’est donc pas encore tout à fait prêt pour les œuvres qui souhaiteraient tout fignoler dans le moindre détail. « Cette innovation est encore plus adaptée pour la télévision, où l’audience est moins exigeante. En plus, les séries sont en demande de flux permanent. Il faut donc des résultats immédiats et moins de postprod. La XR est alors un immense gain. »

 

Nils Pauwels, directeur de la production virtuelle chez ReadySet Studio. © Mediakwest

Que ce soit le cinéma, les séries ou encore les émissions TV, la clef de la réussite est d’être bien accompagné pour appréhender cette technologie une fois arrivée sur le plateau. Nils Pauwels, directeur de la production virtuelle à ReadySet Studio à Amsterdam y a mis un point d’honneur. « Nous sommes cinq propriétaires du studio avec des profils très variés. Certains viennent des VFX, de la postprod, d’autres de la création, etc. Nous sommes donc en mesure de répondre à la plupart des questions et de nous adapter. Qu’importe la caméra, nous nous occupons du calibrage et nous accompagnons les équipes lors des tests. Et une fois que les jeunes talents arrivent, c’est là que la magie opère… ».

Le clip « Burning Light », tourné à ReadySet Studio. © Avrotos/Brut Amsterdam/Planet X/ReadySet Studio

 

La qualité de leur décor peut d’ailleurs être admirée dans le clip Burning Daylight de Mia Nicolai et Dion Cooper, musique qui représentait les Pays-Bas à l’Eurovision 2023. Grâce au mur Led, les deux chanteurs ont pu tourner des scènes dans une chambre, un salon, un restaurant, sans bouger d’un pouce et pour un résultat d’une vraisemblance déconcertante.

Que ce soit pour calquer le réel – un appartement comme les rues de Paris – ou voyager dans un monde inconnu, le plateau XR est un véritable espace de créativité, si tant est qu’il soit bien éclairé, évidemment.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #55, p. 24-26