Ecoprod existe depuis 2009, mais recueille de plus en plus de reconnaissance et d’attention face à la prise de conscience du réchauffement climatique et la naissance de mouvements de préservation de la biodiversité… Greta Thunberg est là pour nous le rappeler à tous !
Lors du dernier Satis TV, trois experts sont venus rendre compte de son étude sur l’impact carbone de l’industrie audiovisuelle et ses conséquences : Xavière Farrer Hutchison, responsable de la politique environnement et climat du service RSE chez France Télévisions et également membre d’Ecoprod, ainsi que Cédric Lejeune et Benoit Ruiz, respectivement fondateur et analyste efficience et soutenabilité chez Workflowers.
Le retard de la France concomitant à celui du secteur de l’audiovisuel
Julien Tricard, président de MediaClub’green qui modérait cette table-ronde, a rappelé un contexte, sans appel, du positionnement de la France : « Le pays s’est engagé à atteindre la neutralité carbone en 2050, le Haut Conseil pour le climat a publié cet été un rapport dans lequel il fait état d’un retard de la France dans ses objectifs, ne serait-ce que pour 2025. Nous avons baissé nos émissions de 0,3 % alors que nous aurions dû les diminuer de 3 %. En novembre dernier, le Conseil d’État a contraint l’exécutif à préciser si tout est effectivement mis en œuvre pour atteindre les objectifs de 2030. »
Il souligne également le retard du secteur audiovisuel où l’étude Ecoprod constate une « surconsommation de carbone de plus de 10 % alors que nous devrions être à -2 ou -4 %. »
Xavière Farrer Hutchison précise qu’il y a « effectivement une dette GES (gaz à effet de serre, ndlr) sur l’objectif que la France s’est donné d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Nous n’avons pas d’obligation réglementaire stricto-sensu aujourd’hui. La trajectoire française et européenne actuelle sont les accords de Paris avec les initiatives Science Based Targets (iSBT, ndlr) ».
Benoit Ruiz insiste sur l’enjeu climatique au niveau de la soutenabilité : « Nous sommes déjà à +1,2 degré de réchauffement selon la NASA. Cela se voit concrètement. Sur les étés entre 1947 et 2019 selon Météo France, il y a eu quarante-et-une vagues de chaleur. La moitié ont eu lieu depuis les années 2000. Et depuis 2010, sauf en 2014, la barre des 40°C a été franchie. Il va y avoir une augmentation de la fréquence de ces épisodes de chaleur qui posent un gros problème sanitaire mais aussi de résilience pour notre industrie. Comment faire fonctionner votre nodal avec une température de consigne de 23°C alors que dehors, il fait 40/41°C ? Il y a des applications concrètes et opérationnelles à ce niveau-là. »
Benoit Ruiz explique les volontés de cette étude spécifique au secteur : « Beaucoup d’études générales de Green IT ou de Shift Project sont très bien faites avec des ressources intéressantes mais il manquait une étude qui soit centrée sur le secteur et ses métiers. Depuis 2010, le secteur a effectué sa première transition numérique, bientôt la deuxième étape sera d’arriver à réduire nos impacts dans un contexte mouvant de technologies et d’usages. C’est à ces arbitrages que nous essayons de réponde à l’intérieur de l’étude Ecoprod/Workflowers. »
Cas pratique sur les bulletins météo de France 2
L’étude a analysé un an de programmes météo diffusé sur France 2 pour évaluer les efforts et opportunités à faire dans une approche pluridisciplinaire. « Il a fallu articuler quatre directions opérationnelles de gestion du bâtiment, centre de diffusion, fabrique et service météo. Cela permet une méthodologie qui pourra être déclinée sur d’autres programmes », commente Xavière Farrer Hutchison, avant d’ajouter concernant la politique du groupe : « Chez France Télévisions, deux principaux axes se dégagent : réduire notre empreinte environnementale en gestion interne ou liée à la fabrication des contenus mais également l’autre axe, le principal, qu’est l’impact éditorial, à savoir l’impact des contenus sur le public. »
Benoit Ruiz complète : « L’avantage avec les collectes d’activité de la météo est que cela permet de comprendre la chaîne de fabrication. On mesure à la fois l’impact mais surtout on identifie les leviers qui vont permettre de le réduire. À la suite de ce bilan, nous avons émis des recommandations pour permettre d’optimiser l’impact et donc le coût de la fabrication de la météo sur différentes parties : mobilité bas carbone, redéfinition des cahiers des charges d’achats d’équipements, doctrine d’utilisation de ces équipements en termes de cycle de vie, d’utilisation, choix de l’hébergement, mise en place de centre de réparabilité pour les équipements… Voilà ce que nous pouvons faire concrètement sans investissement lourd, de manière assez rapide tout en formant des gens en interne afin qu’ils puissent être autonomes sur ces sujets. »
Question de modèle économique et culturel
Les webmasters, ingénieurs, CTO de la Sillicon Valley qui pensent nos sites Internet, applications, écrans en tout genre, scolarisent leurs enfants dans des écoles Montessori à pédagogie nouvelle et surtout sans aucun écran. Les ingénieurs de la jeune génération sortant des grandes écoles ambitionnent d’aller à l’encontre de cette course technologique à l’innovation constante et d’imposer une nouvelle créativité en prônant une approche peut-être plus éthique. Bien sûr, il est ici question d’une remise en cause de notre modèle capitaliste qui, nous le savons, poussé à son paroxysme, est loin de favoriser une approche centrée sur l’humain et encore moins environnementale.
Julien Tricard le rappelle : « La tendance n’est pas au downsizing. Nous sommes passés de la SD à la HD, à l’UHD, à la 4K puis à la 8K… Il y a un impact réel concret. Notre secteur a une dette carbone avec le poids du hardware, des consommables et des matériels dans les émissions globales. »
C’est encore plus le cas depuis que l’audiovisuel se mêle au numérique et au secteur de l’IT. Cédric Lejeune définit cette transformation écoresponsable à venir comme « une difficulté d’ordre culturelle. Nous sommes dans un culte de la performance, de la nouveauté qui est une croyance à l’échelle sociétale. C’est probablement la partie la plus difficile à désamorcer. Beaucoup d’enjeux se situent sur la fabrication, la manière de structurer les réseaux… Il y a encore de grands potentiels d’innovation. Il faut juste réorienter cette innovation en s’alignant sur un nouveau paradigme. »
Sainte souveraineté
Cette réorientation ne se fera pas sans mal car derrière la structuration des réseaux et celles des ressources pour fabriquer nos matériaux d’utilisation, se trouvent bien des enjeux de souveraineté, de transparence et de collaboration entre les États.
« La plus grosse difficulté là-dessus est d’obtenir les données. C’est très opaque. La deuxième transition numérique, celle du cloud n’est pas encore complètement effective donc nous avons encore des vraies machines que nous pouvons mesurer. Un cloud responsable publie ses données, travaille sur la durabilité de ses équipements, sur la consommation et publie des lignes de conduites pour ses clients pour réfléchir à tous les niveaux : énergie, matériel, réapprovisionnement, recyclage, durée de vie et financement car dans une comptabilité, les paramètres d’amortissement sont très importants dans le modèle économique », commente Cédric Lejeune.
Les ressources font également l’objet de toutes les attentions. Benoit Ruiz explique : « L’un des effets de la mondialisation est d’avoir délégué l’extraction des ressources à d’autres pays, la Chine notamment. Aujourd’hui, la communauté européenne est dépendante à 99 % pour ses terres rares de la Chine. Depuis 2011, l’Union européenne, émet une liste tous les trois à quatre ans des “critical raw materials”, des matériaux qui ont à la fois une importance stratégique en terme économique et qui posent des problèmes d’approvisionnement et de sécurité. Il y a de moins en moins de ressources résiduelles. Nous avons déjà atteint le pic du pétrole, c’est-à-dire que nous ne pourrons plus en produire autant. Cela se reproduit pour la plupart des ressources. Par exemple, le pic de production du cuivre sera entre 2029 et 2033, ce qui est proche. Les ressources résiduelles sont de plus en plus limitées, nous avons une dépendance géopolitique. La Chine a fait un embargo en 2010 sur les exportations de terres rares à destination du Japon. L’Europe essaie de relancer une extraction sur ses territoires. Il y a par exemple un raffineur de terres rares à La Rochelle qui est solvé et raffine de l’indium qui provient d’une mine au Groenland, possédé par le Danemark. L’Allemagne a relancé une production de gallium, du germanium en Finlande… Il y a la volonté de retrouver une certaine souveraineté. Mais l’industrie extractive pollue énormément. Il y a de moins en moins de ressources car nous les consommons à une vitesse folle et très peu sont recyclées (le gallium et le germanium sont recyclés entre 0 et 2 %). »
Un leader mondial inattendu
En matière d’énergie et d’écoresponsabilité, un pays est en avance sur tout le monde dans le secteur audiovisuel… la Grande-Bretagne.
Benoit Ruiz, qui travaille également pour le British Film Commission et Film London, l’agence de la ville de Londres pour les Industries Créatives, l’affirme : « Les Anglais sont en avance sur nous, sur la prise en compte de la durabilité du secteur. Dès 2010, ils ont eu l’intuition que cela allait être un avantage compétitif. Ils ont le lead désormais au niveau mondial de la “sustainability”. Ils ont compris que lorsqu’on est soutenable, on est compétitif… ce qui n’est pas encore admis véritablement en France. Ce qui fait office de cas d’école est la BBC. La chaîne anglo-saxonne a imposé l’utilisation d’un calculateur carbone en amont pour tous les contenus diffusés sur ses antennes. Un consortium s’est monté, Albert, qui est une émanation des Baftas (équivalent de nos César) rassemblant des centaines d’acteurs de l’audiovisuel anglais. »
La crise du Covid-19 va accélérer de manière frontale cette transition qui aura lieu d’une manière ou d’une autre avec des incitatifs réglementaires et politiques. En dehors des accords de Paris et de la COP21, l’Union européenne et sa Commission ont voté un plan de relance vert, le fameux Green Deal, pour la période à venir pour tous les secteurs. Cela va imposer des règles coercitives qui devront être transposées en droit national.
Au lieu de percevoir cela comme une contrainte d’énième « changement », c’est une réelle opportunité à saisir pour tous les acteurs du secteur audiovisuel. Cédric Lejeune évoque les réticences des professionnels et leur « peur de l’approche sobre qui serait une contrainte à la créativité. Mais en pratique, la contrainte, c’est la base ! ». Benoit Ruiz le rejoint : « Nous avons toutes les cartes en main pour prendre le lead sur l’Angleterre. » Alors wake up…
Les auteurs de l’étude
Le collectif Ecoprod est constitué des groupes médias avec TF1, France Télévisions, Canal+, des institutions avec le CNC, Audiens, la CST, des Commissions de films avec Film France et Film Paris Région. Aujourd’hui 425 sociétés, fédérations ou associations du secteur ont signé la charte Ecoprod.
Workflowers accompagne les entreprises dans leur transition technologique, numérique, énergétique et environnementale via des services et conseils scientifiques vers un modèle plus durable…
L’Étude Ecoprod/Workflowers est disponible en libre accès sur le site d’Ecoprod : www.ecoprod.com/fr/
Quant au SATIS, il vous donne rendez-vous les 9 est 10 Novembre 2021… Avec cette année encore, une belle place offerte aux thématiques du développement durable !
Article paru pour la première fois dans Moovee #7, p.54/57. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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