Entretien des optiques vintages, un savoir-faire à préserver

 

À mesure que les caméras augmentent leur définition, certains chefs opérateurs cherchent à casser la précision chirurgicale de l’image par l’usage d’optiques plus anciennes. Afin de préserver ces optiques, des réparateurs se spécialisent dans cette branche.

 

Quel a été votre parcours avant la création de Paris Optical Center ?

Hugues Faure : Je suis originaire du Jura, près de Morez, la capitale de la lunette. J’y ai intégré le lycée Victor Bérard de Morez qui est réputé en France pour ses formations en optique instrumentale, microtechnique et optique lunetterie. J’ai obtenu un bac génie optique et un BTS en optique instrumentale. Ces formations m’ont permis d’acquérir des compétences techniques solides en optique, en mécanique de précision et en électronique. J’ai ensuite intégré l’entreprise R. Montavon S.A. qui est une entreprise dont une des particularités est la réalisation de traitements antireflet. J’ai ensuite rejoint Fujifilm, pendant deux ans. Mon travail consistait à diagnostiquer et réparer des optiques. J’ai notamment travaillé sur des objectifs broadcast, en 2/3” (monture B4), du grand angle ENG (4.5- 54 mm F/1.8) au Box EFP ultra longue focales (8.9-900 F/1.7-4.7 + doubleur), des objectifs Cabrio nouvelle génération broadcast/cinéma, des jumelles pour la gendarmerie ou l’armée, et quelquefois pour des systèmes de vidéo-surveillance. J’étais beaucoup en atelier et je souhaitais être plus souvent en contact direct avec les clients, c’est pourquoi j’ai ensuite été recruté comme technicien SAV chez Emit.

 

Quelles étaient vos responsabilités chez Emit ?

Là-bas, j’ai remplacé un technicien expérimenté qui partait à la retraite. Je m’occupais de la réparation et du conseil technique pour une large gamme de produits : optiques, machinerie, Steadicam, accessoires, filtres, etc. J’ai également reçu des formations spécialisées sur les objectifs Cooke mini S4, S4 et 5/i et anamorphiques, les zooms Angénieux Optimo, les caméras Alexa Mini mais aussi sur les Dolly Panther. C’est lorsque j’ai souhaité me recentrer uniquement sur la réparation d’optiques que j’ai fondé Paris Optical Center en 2020.

 

Vous ne réparez que des optiques ?

Essentiellement, même s’il m’arrive, lorsque j’ai des demandes, de travailler sur des télescopes, des microscopes ou tout autre matériel réparable comportant de l’optique. Dès qu’un projet m’est accessible et intéressant, j’adore découvrir, apprendre, concevoir, réaliser et repousser mes capacités.

 

Hugues Faure dans son atelier POC. © DR

Qui sont vos principaux clients ?

Ma clientèle est variée. Je travaille avec de petites sociétés de location qui n’ont pas les moyens d’avoir un opticien en interne, des chefs opérateurs qui possèdent leurs propres optiques, des premiers assistants, et même des collectionneurs passionnés par les optiques vintages. Certains clients investissent dans des optiques non seulement pour leur travail, mais aussi comme placement financier en les mettant en location.

 

Quels types de réparations effectuez-vous le plus souvent ?

J’effectue des calages, du cinémoddage, des révisions complètes, qui incluent le démontage intégral de l’optique. Dans ce cas, je procède à ce qu’on appelle une CLA (Clean, Lubrification and Adjustement). Je nettoie et dégraisse l’optique, je passe les pièces qui le peuvent au bac à ultrasons pour enlever les résidus de graisses et dépôts inaccessibles. Il faut bien nettoyer des pièces mécaniques, notamment les lamelles de l’iris. Ensuite je remonte et regraisse l’objectif, je réalise les ajustements mécaniques et optiques nécessaires. Je vérifie les performances optiques : que ce soit bien centré optiquement, homogène en termes de piqué. Je m’assure que chaque optique fonctionne parfaitement, avec une fluidité mécanique optimale et une qualité d’image optimale. Les réglages optiques sont souvent méconnus, par exemple le décentrage optique est un défaut assez répandu qui vient avec les conditions d’utilisation. Cela se matérialise à l’écran lorsque l’on constate un piqué non homogène dans l’image et, dans le pire des cas, le bokeh ne se répartira plus symétriquement. Pour ce dernier cas, si l’optique est bien centrée, lorsque l’on vise un visage au centre de l’image et qu’on fait une bascule de point, la zone de floue se répartira comme une auréole autour de lui. Quand l’optique est décentrée, ce ne sera pas une auréole mais ça s’apparentera à « un défaut de coma », le bokeh donnera un effet « Elephant man ». Tous les optiques y sont sujet et cela peut rendre un optique exceptionnel totalement disgracieux et décevant. C’est loin d’être un problème compliqué à résoudre si l’on possède les outils et connaissances nécessaires.

 

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de vos interventions ?

Il m’est arrivé de réparer des objectifs Angenieux 24-290 mm, des Cooke S3, des Zeiss GO, ainsi que des zoom Cooke et Angénieux de différentes générations. J’ai également travaillé sur des projets uniques, comme l’intégration d’un système d’un retour vidéo SD et HD-SDI dans une caméra Arri 16BL, ou l’adaptation de montures pour des optiques non standardisées. Parfois, il faut être ingénieux, débrouillard et bien entouré, par exemple j’ai déjà utilisé la paroi d’une canette de bière en y découpant une cale parce que le temps et les pièces appropriées n’étaient pas disponibles sur un Cooke 10-30 mm qui devait partir en tournage (merci Noël Véry !).

 

Vous mentionnez la fabrication de pièces. Comment gérez-vous la rareté des composants pour les optiques vintages ?

La rareté des pièces est un défi majeur et souvent limitant financièrement. Lorsque les pièces ne sont plus disponibles, je peux les refabriquer moi-même ou collaborer avec des ateliers spécialisés. Ce n’est jamais qu’une suite d’opérations de fraisage ou de tournage à réaliser. La fabrication reste néanmoins très onéreuse car effectuée à l’unité, et nécessite beaucoup de temps de rétro ingénierie et de conception. L’impression 3D peut parfois être une solution : j’ai déjà refabriqué, sur des Cooke 20/100, des roulettes qui permettent à la mise au point d’avancer et de reculer. J’ai également fabriqué des galets d’élément flottant de mise au point sur des objectifs Canon FD, dont le caoutchouc s’était désagrégé avec le temps et créait une perte de point au changement de sens de mise au point. Parfois avec beaucoup de chance je peux aussi trouver des pièces « de seconde main ». Récemment, j’ai récupéré, chez un « recarosseur », des lamelles d’iris pour un Zeiss Go MKIII.

 

 

Ajout d’un retour vidéo sur une Arri 16 BL. © DR

 

Il y a actuellement un engouement pour les optiques vintage dans le cinéma. Comment l’expliquez-vous ?

C’est un engouement intergénérationnel. Mes clients ramènent notamment des Cookes, des Zeiss MKI/MKII/MKIII, des Angénieux, etc. Il faut savoir que la pellicule 35 mm a une équivalence de l’ordre de 4 ou 5K en termes de définition, ce qui veut dire que les objectifs prévus pour le 35 mm correspondent très bien aux nouveaux capteurs. Avec l’avènement des caméras haute résolution comme la 4K ou la 8K, et l’utilisation d’optiques nouvelles génération, les images peuvent parfois paraître trop nettes et trop cliniques car, qui dit haute résolution, dit aussi généralement perte de look. Guy Genin (ex-formateur Cooke) explique que la caméra doit être quatre fois plus définie que son optique. Le look est très apprécié, ce n’est pas la perfection qu’on recherche au cinéma mais un rendu d’image en rapport avec l’œuvre réalisée. Les optiques vintage apportent un rendu plus organique, avec des imperfections qui donnent du caractère à l’image. Cela permet de se rapprocher d’un rendu plus cinématographique, en phase avec une certaine esthétique recherchée par les réalisateurs et les directeurs de la photographie.

 

Y a-t-il des looks qui sont plus appréciés que d’autres ?

Majoritairement, dans le cinéma, il y a le Cooke look. Il correspond à la vision humaine, piqué au centre et doux sur les bords. C’est un défaut résiduel des formules optiques de pointe de l’époque comme le Triplet de Taylor (1893) qui a créé une culture visuelle, une marque de fabrique et même un slogan ! À l’opposé, en microscopie ou sur des télescopes, on cherchera à s’éloigner d’un rendu « looker » afin d’obtenir l’image la plus homogène et réaliste.

 

Les fabricants actuels tiennent-ils compte de cette tendance ?

Oui et non. Un optique est avant tout un objet technique, La société de consommation et l’évolution de la technique appellent à une course au superlatif, donc des optiques de plus en plus définies, sans look, afin de vendre au plus grand nombre. Le look étant un « parti pris » on ne vendra des optiques lookées qu’à ceux qui apprécient ce look. Les grands fabricants historiques d’optiques soumis à ce système de consommation se sont engouffrés dans cette course à la définition. Laissant des petits fabricants occuper ces marchés « de niche » d’une rentabilité différente. Néanmoins, de plus en plus de fabricants historiques recréent des optiques basées sur d’anciennes formules optiques pour répondre à cette demande. Cela permet aussi de pallier la rareté des optiques vintage originales et leur irréparabilité.

C’est ce qu’on appelle des optiques « lookées », le cinéma est de l’art, on a besoin d’organique et pas de précision microscopique pour réaliser des mesures. On apprécie les défauts visuels car on se rapproche de ce qu’on peut observer avec ses yeux. Notre éducation cinématographique fait également qu’on a vu des films avec un look particulier, et nous nous y sommes habitués.

Lorsqu’on fabrique un objectif, on fait des tracés de rayons pour avoir les images aux bons endroits avec l’ouverture et les caractéristiques que l’on désire. On découvre alors des formules optiques, comme le Triplet de Cooke (ou Triplet de Taylor). On ne réinvente pas l’eau chaude, on réemploie de vieilles formules optiques dans des optiques récentes. Ces formules nouvelles sont donc des évolutions des précédentes. Pour meilleur exemple, Zeiss nomme encore aujourd’hui ses optiques selon leurs formules ce ne sont pourtant plus exactement les mêmes agencements qu’à l’époque de leur découverte, mais la même formule découpée en sous élément afin d’améliorer la qualité de l’ensemble. C’est ce que signifie par exemple : sept éléments en six groupes, la formule de base comporte six éléments, la formule actuelle a divisé un des éléments en deux afin d’améliorer la qualité.

 

Optique 16 monture C démontée. © DR

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaitent investir dans des optiques vintages ?

Je leur conseille d’être conscients des défis liés à la maintenance de ces optiques. Il est judicieux d’investir également dans des optiques modernes pour assurer la continuité du travail en cas de panne ou de casse. Les optiques vintages sont excellentes pour obtenir un certain rendu, mais en cas de problème, les réparations peuvent être longues et coûteuses. Avoir des optiques modernes en complément offre une sécurité supplémentaire. Si vous faites tomber un Zeiss GO MKIII, il faudra attendre qu’il y en ait un qui sorte sur eBay pour recompléter sa série. Alors que du DZo par exemple ou du Zeiss neuf, on peut le racheter ou le faire réparer facilement.

 

En termes de formation, vous avez mentionné vouloir partager votre expertise. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, je suis en train de développer des formations avec Le Repaire, destinées aux techniciens, aux loueurs et à tous ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissances en optique cinématographique. L’objectif est de transmettre, en trois ou quatre jours, les bases théoriques et pratiques, comme la compréhension des termes, des formules optiques, les méthodes de contrôle de l’état et de la qualité d’une optique, etc.

 

Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confronté dans votre activité ?

Outre la rareté des pièces, il y a le défi de rester à jour avec les évolutions technologiques tout en maîtrisant les techniques anciennes. Chaque optique est unique et peut présenter des problèmes spécifiques. Il faut donc être polyvalent et adaptable. De plus, la transmission du savoir est essentielle, car il n’y a pas de formations dédiées à ce métier.

 

Comment voyez-vous l’avenir de votre profession ?

Je pense qu’il y aura toujours une place pour les spécialistes de l’optique vintage, car le cinéma est un art qui valorise l’esthétique et le rendu unique que ces optiques peuvent offrir. C’est compliqué de trouver un opticien, il n’y a pas d’école qui forme à être opticien spécialisé en cinéma. Il y a des écoles qui forment à l’optique, à la mécanique, mais pour être opticien cinéma il faut avoir au moins une de ces deux compétences là. Il est important de former une nouvelle génération de techniciens pour perpétuer ce savoir-faire.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #59, p. 16 – 19

Mediakwest, est le premier magazine « multiscreen » destiné aux professionnels de l’audiovisuel, de la télévision, du broadcast, du cinéma, des nouveaux médias et de l’entertainment.

Accès rapide

Mon compte

Newsletter

Petite s annonces

S'abonner au magazine