Le premier est en même temps président de The Yard, le second est un ancien superviseur de Mikros. Tous deux sont des pointures, multi récompensés. Le premier d’un Genie Award en 2020 pour les effets visuels de Ford VS Ferrari, réalisé par James Mangold, le second du Genie Award 2021 pour ceux d’Adieu Les Cons d’Albert Dupontel. Rencontre avec ces deux superviseurs, un métier de plus en plus présent dans le processus de création du cinéma français.
Si le terme de superviseur VFX apparaît de plus en plus dans les génériques, quel est votre rôle dans la fabrication d’une série, d’un film ?
Cédric Fayolle : Depuis une douzaine d’années, je fais de la supervision VFX. Celle-ci ne se déroule pas uniquement en postproduction. Nous intervenons dès la préparation du film, nous recevons le scénario, l’étudions pour identifier les besoins en VFX, la façon selon laquelle il faut tourner pour que ces effets soient bien réalisés. Nous allons sur le tournage pour voir si tout se passe bien, récupérons toutes les informations dont nous aurons besoin (lumières, placement, etc.). Puis, en postproduction, nous supervisons le travail des graphistes et faisons le lien avec la production.
Laurens Ehrmann : Nous ne sommes pas des donneurs d’ordre. Nous sommes là pour conseiller la mise en scène du réalisateur, parfois du scénariste, quand on arrive très en amont dans le processus. Nous intervenons au même titre que tous les chefs de poste, le décorateur ou le chef opérateur. Notre but est de trouver les meilleurs moyens de fabrication pour obtenir le résultat à l’image qu’attend le réalisateur. Nous apportons des solutions, réfléchissons avec les chefs décorateurs, si pour un effet il vaut mieux construire un décor, si l’on doit faire une extension ou tout reconstruire en image de synthèse. Les VFX sont là pour apporter, compléter tous les effets spéciaux qui n’ont pas pu être faits en direct, soit parce que c’est trop complexe, soit trop cher. Nous sommes très attachés aux effets faits sur tournage, c’est le plus important dans le cinéma. Les VFX sont là pour recréer ce qui n’a pas pu être fait naturellement. Sur le tournage du film de Jean-Jacques Annaud, Notre-Dame brûle, il y a beaucoup d’effets réalisés en direct avec les SFX. Cela amène plus de véracité, mais pour certains passages, cela devient trop compliqué à réaliser en effet plateau, nous essayons de trouver des solutions en VFX. C’est un travail de groupe de faire un film, tous les départements dialoguent.
Trouvez-vous que ce métier a évolué ?
C.F. : Cela a énormément évolué. Avant, nous arrivions en fin de tournage. Nous n’étions pas du tout impliqués dans la préparation des projets. Souvent, nous faisions un peu de la « médecine urgentiste », en fin de parcours et sans vraiment d’éléments. Actuellement, nous serions plus dans de la « médecine préventive », en étant présents dès le début. Nous accompagnons le projet, calibrons les solutions les plus adaptées. Nous ne nous retrouvons plus avec des galères en fin de tournage. Tout est anticipé. Nous sommes désormais intégrés au sein des équipes de cinéma, que ce soit à la déco, avec les chefs opérateurs, etc. C’est plus serein.
L.E. : Nous étions vraiment les pompiers, arrivant en mode sauvetage. Il faut dire que les techniques étaient moins performantes, l’outil numérique et les VFX se sont banalisés. Aujourd’hui, les réalisateurs et les producteurs font confiance à la qualité des VFX et à ce qu’ils peuvent amener à leur projet. Du coup, nous sommes interrogés plus tôt. Et si c’est anticipé, cela coûte moins cher. Cela ne veut pas dire que c’est gratuit, mais en prévoyant, c’est mieux géré.
Vous dites que c’est plus serein. Après vingt ans d’existence, les VFX ont-ils enfin, selon vous, trouvé la bonne place dans la fabrication cinématographique et audiovisuelle ?
C.F. : Aujourd’hui, c’est acquis et c’est bien plus simple qu’il y a vingt ans. Au début, nous n’avions pas l’historique des autres postes techniques du cinéma, c’était un métier nouveau. Les équipes travaillaient avec des effets spéciaux au plateau depuis cent ans et avaient toujours les mêmes interlocuteurs. Les SFX existent depuis la naissance du cinéma.
Nous sommes arrivés avec nos ordinateurs et une culture qui n’était pas celle du cinéma. Les graphistes venaient plus souvent du jeu vidéo, c’étaient des geeks. Nous avons dû apprendre à discuter avec des chefs opérateurs, des monteurs, des scénaristes, acquérir les codes, le langage cinématographique. La déco, les cascadeurs, les SFX au plateau pensaient que nous allions piquer leur travail. Ils ont compris que nous venions les compléter. Cet apprentissage a eu lieu des deux côtés.
L.E. : Nous montrons encore patte blanche, même si nous expliquons bien que nous sommes là pour améliorer le film et le bénéfice de tous. Les productions mesurent désormais l’importance d’engager très tôt un superviseur VFX. S’il en existe beaucoup d’indépendants dans les pays anglo-saxons, il y en a peu en France. Nous avons créé French Keys, pour répondre à une demande, tout en apportant une offre complémentaire.
Qu’entendez-vous par superviseur indépendant ? Pourquoi ce métier devient-il incontournable ?
C.F. : Traditionnellement, quand un producteur souhaite faire réaliser des VFX, il engage un prestataire, un studio, dans lequel travaillent des superviseurs. Désormais, certains projets ont besoin d’un interlocuteur privilégié et indépendant qui ne soit pas attaché à un studio. Les productions préfèrent faire appel à un superviseur indépendant, discuter des VFX et ensuite choisir avec lui les prestataires les plus adaptés au projet. C’est ce qu’ils font aux États-Unis.
En France, nous n’avions pas assez de volumes de travail. Comme les VFX se démocratisent, ce volume a augmenté et cela devient pertinent. J’ai quitté Mikros au bout de vingt ans, car en tant que superviseur, je commençais à avoir des projets, répartis sur plusieurs studios. Par conséquent, je ne travaillais que sur un bout. J’ai décidé de devenir indépendant pour assurer la supervision globale sur ce type de projets.
L.E. : Non seulement, les films grossissent et les enjeux d’effets visuels et numériques augmentent, mais le CNC apporte de nouveaux compléments d’aide, lorsque plusieurs sociétés collaborent sur un projet. Dans le schéma classique, où un producteur travaille avec un seul prestataire, ce sera le superviseur interne du studio qui sera privilégié. Notre proposition se justifie aujourd’hui face au volume de VFX dans certains films, ainsi qu’à la nécessité de faire travailler plusieurs prestataires et de les orchestrer. De mon côté, je suis à la fois French Keys VFX et président de ma société, The Yard, à savoir, superviseur et prestataire de services. C’est quelque chose d’assez courant en fait, à l’international, mais peu commun en France.
Quelle est la typologie des projets que vous souhaitez superviser ?
L.E. : Quand une production vient nous voir chez French Keys, c’est pour superviser un projet à fort volume d’effets visuels numériques qui nécessitera plusieurs prestataires. De facto, une ventilation sera faite en fonction des spécificités du projet et des prestataires, l’idée étant de trouver les sociétés qui correspondent le mieux aux VFX prévus.
C.F. : French Keys est une société toute jeune. Nous avons des projets, les films sont en écriture. Nos premiers tournages arrivent cet été.
Comment a été perçue la naissance de French Keys dans l’industrie ?
L.E. : Je comprends qu’il y ait des inquiétudes. Forcément, ma position quelque peu atypique, entre The Yard et French Keys, peut les interroger. Notre idée n’est pas de monopoliser les projets pour les envoyer chez The Yard. Le studio n’aurait pas la capacité de les traiter. Comme expliqué précédemment, tous ces films ou séries, à fort enjeu visuel, nécessitent de dispatcher les plans dans plusieurs studios. Notre idée est d’apporter une réponse à cette demande de structuration pour ce type de projets et d’en faire bénéficier toute l’industrie.
Nous avons envie que ces tournages se fassent en France et qu’ils ne partent pas en Belgique, en Angleterre, etc. Pour cela, il est nécessaire d’apporter une réponse structurelle à la fabrication de ces films. Il faut regarder ce qui s’est fait notamment aux États-Unis, en Angleterre, et l’adapter à notre marché pour que celui-ci grandisse.
Aux productions internationales souhaitant tourner en France, intéressées par le crédit d’impôt international, en complément de la supervision, nous proposerons une offre complète en mettant à leur disposition des techniciens français : des coordinateurs VFX, des assistants de plateau, des techniciens pour l’acquisition photo, vidéo, etc.
C.F. : Nous souhaitons nous adresser avant tout aux sociétés de productions. Celles-ci commencent à être intéressées. C’est à nous de rassurer tout le monde : nous sommes là pour faire travailler l’industrie du VFX français.
Article paru pour la première fois dans Moovee #8, p.46/47. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.