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Attachées au logiciel libre, les Fées Spéciales plébiscitent le programme 3D Blender, notamment son outil Grease Pencil qui permet l’animation 2D dans un univers 3D. © Les Fées Spéciales

Les Fées spéciales, quand la technique se dévoue à l’artistique

 

Reconnue pour la finesse de son travail dans les projets 2D et la médiation scientifique, l’entreprise, qui défend une approche collaborative et l’utilisation de logiciels libres, n’en est pas moins en pointe au niveau technologique, avec une grande dimension de R&D.

Josep, They Shot the Piano Player, La sirène ou tout récemment La plus précieuse des marchandises… C’est peu dire que Les Fées Spéciales, Scop d’animation basée à Montpellier, a contribué à de nombreux films reconnus par la critique ! Il faut dire que depuis 2015, l’équipe, fondée par quatre associés portés par la culture du dessin animé, souhaite défendre une patte « illustrative et non réaliste », selon Éric Serre, cofondateur et directeur artistique. « On privilégie une interprétation graphique dans un univers souvent en 2D. »

L’équipe, comptant aujourd’hui une quinzaine de personnes, se concentre sur des productions « à valeur artistique, d’auteur. Des œuvres originales, qui traduisent une émotion, une subtilité, mais aussi des connaissances. »

 

Rencontré lors du compositing de « Josep », le réalisateur Aurel salue la subtilité et la finesse artistique des Fées Spéciales. © Les Fées Spéciales

 

Polyvalence et finesse

Le studio se veut généraliste, et intervient sur de nombreux champs. Layout, aide aux décors, animation des foules, compositing, assistanat Keyframe, pipeline et workflow, réalisation d’animatiques… La polyvalence est de mise, pour peu que le film entre en résonnance avec l’esprit des « Fées ».

C’est ainsi le cas avec les créations du dessinateur Aurel, qui a découvert le studio à l’occasion du compositing de son long-métrage Josep. Depuis, ils développent ensemble clips, pilotes de séries et repartent sur de nouveaux longs-métrages. « Ce fut une très chouette rencontre », confie le réalisateur. « Au niveau technique, ils sont toujours à l’écoute, pour rechercher des solutions. Côté artistique, je comprends mieux mes idées quand je parle avec Éric Serre ! »

Aurel loue la qualité de leur travail. « Ils ont une grande finesse d’analyse et de réalisation. Les rendus sont nickel. Ils comprennent l’esprit graphique, l’intérêt du dessin. La technique compte, mais elle sert à l’expression du trait. Ils inventent les outils et procédés pour correspondre à la vision artistique. C’est super intéressant. » Par exemple, pour Désert, son futur long-métrage programmé pour 2026, le défi est de n’animer qu’en trait noir et blanc. « C’est passionnant de travailler avec eux, depuis le début d’un projet. »

 

Détourner les machines

Ses mots résument la « ligne éditoriale » des Fées Spéciales. Car contrairement à ce que pourraient suggérer leurs créations, on est bien loin du celluloïd ! Hybridation 2D/3D, R&D, utilisation atypique des ordinateurs, l’approche technique est très poussée… tout en étant invisible au final !

« On cherche à traduire le geste manuel, à retrouver le trait fait à la main », reprend Éric Serre. « L’outil informatique emmène sur un chemin qui peut être artificiel au niveau du rendu, des formes, des perspectives. Il faut tricher. Mon rôle, c’est de tordre le bras aux machines pour rendre le résultat plus humain. » Ce qui nécessite d’être « malin », les logiciels n’étant pas programmés pour cela. « Il faut inventer nos outils en détournant les machines 3D ! C’est quelque chose d’antinaturel. » Cela passe par l’hybridation des techniques : gestes, photos mélangées avec des dessins, travail des textures.

En parallèle du cinéma, Les Fées Spéciales ont développé d’autres activités : un peu de mapping (Palais des rois de Majorque, Collioure…), des documentaires… Mais surtout de la médiation culturelle et scientifique. Il y a eu le musée de Lodève, les Confluences à Lyon, le zoo de Montpellier, plusieurs Cités du vin…

 

Flavio Perez, cofondateur des Fées Spéciales et directeur technique. © Gwenaël Cadoret

 

Conformément à l’ADN du studio, la technique sert toujours l’artistique. Mais s’ajoute une spécificité : intégrer les connaissances et la rigueur scientifique. « On cherche à créer quelque chose de beau, même avec des cartes, des données de la Nasa », explique Flavio Perez. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils ont pour ces sujets une « liberté totale dans l’exécution, du moment que la démarche est expliquée », complète le directeur artistique Éric Serre. « On va penser l’environnement et la forme en fonction du lieu. Un peu comme de l’architecture. Car le client ne sait jamais ce qu’il veut. On est là pour l’accompagner. »

 

Blender, une évidence

Attachée à l’esprit de partage des logiciels libres, l’équipe a fait très tôt un pari osé : privilégier l’outil 3D Blender. « C’est un choix important », annonce Flavio Perez, cofondateur et directeur technique. « À l’époque, il était considéré comme un logiciel amateur. On nous prenait pour des illuminés quand on a présenté les premiers résultats. Pour le Layout de Dilili à Paris, on devait alimenter McGuff en fichiers Maya prêts à rentrer dans leur pipeline. »

McGuff n’était pas rassuré par Blender, mais l’engagement a été tenu. Les temps changent : depuis 2019, il s’est popularisé dans le milieu de l’animation. En témoigne la multiplication des discussions sur le sujet dans des salons comme le Radi & Raf d’Angoulême. « Le discours a évolué, car Blender s’est professionnalisé. Les studios ont commencé à voir que cela fonctionnait. Aujourd’hui, il représente une vingtaine d’heures de contenus créés par an en France. » C’est notamment le cas pour les séries télé de Cube Creative ou Autour de Minuit, mais aussi des longs-métrages.

Pourquoi Blender ? Pour sa dimension libre, bien sûr, qui permet d’économiser les frais de licence. Même si Flavio Perez nuance la notion de « gratuité » : « C’est un risque, car il y a un coût réel de transition. Cela prend plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour former les équipes. Il faut ensuite développer un pipeline spécifique. » Mais le libre apporte un autre avantage : le code étant public, les évolutions, corrections et développements portés par les utilisateurs sont partagés. Une émulation qui profite à tous.

 

Grease Pencil, la révolution

Blender, se voulant généraliste, peut assurer toute la chaîne de production, y compris le compositing et le montage vidéo. Flavio Perez apprécie sa « fluidité ». « Il s’ouvre en quelques secondes, la trame est très légère, il est modulable. » Encore perfectible à ses yeux pour le rigging et l’animation, il est surtout plébiscité pour sa « killer feature » : Grease Pencil. « C’est un outil génial d’animation 2D directement dans l’espace 3D. Pour un film hybride, il n’y a pas besoin d’allers-retours, tout se fait au même endroit. On peut dessiner, prévoir les mouvements de caméra dynamiques… »

 

Très investi dans la R&D, le studio participe aux évolutions de Blender et Grease Pencil. Cela permet des prouesses, comme l’animation de motifs complexes dans la 2D. © Gwenaël Cadoret

 

L’intérêt est tel que Les Fées Spéciales ont développé une importante activité de R&D autour de l’outil, incarnée par le recrutement d’une ingénieure spécialisée. Celle-ci a été en lien avec la « Blender foundation » pour contribuer à son évolution. « On voulait travailler sur la mise en couleur et l’interpolation. Grease Pencil n’était pas prêt à cela, car le core code de Blender n’était pas adapté. Pour les scènes complexes, il y avait de gros ralentissements. »

« Les Fées » se sont donc mis en lien avec le studio madrilène SPA, pour en imaginer une nouvelle version intégrée au cœur de Blender. Avec succès : la version récente bêta de Blender accueille désormais Grease Pencil 3. Au-delà, la R&D explore de nombreux aspects pour faciliter la mise en œuvre de chaque projet : pipeline, évolution des outils d’animation. Poussée, mais coûteuse, cette démarche bénéficie d’un soutien du CNC et du Crédit d’impôt recherche.

 

Sobriété technique

Étonnamment, cette approche résolument technologique et évolutive ne s’accompagne pas d’une énorme armada technique. Si une mise à jour est envisagée pour l’an prochain, le parc d’une vingtaine d’ordinateurs est pour le moment âgé de trois à huit ans. « Comme on est sur de la 2D, il n’y a pas besoin de ressources massives », rappelle Flavio Perez. Pour les machines « récentes », le choix n’a pas été de se porter sur des cartes graphiques professionnelles, type Quadro, qui ne « profitent pas vraiment » à Blender. Mais plutôt sur des outils de « gamer » : Geforce RTX 3080, 3090. Côté processeurs, beaucoup tournent avec des AMD Ryzen, souvent avec 64 gigas de RAM. Historiquement, Linux était privilégié, mais des switchs vers Windows ont été développés avec des partenaires IT, pour accéder à certains outils, type After Effects. Même si, progressivement, des logiciels comme Photoshop sont supplantés par Krita au sein de l’équipe.

Un Asset Manager maison, LibreFlow, se base sur le framework Kabaret. Il permet de manipuler les fichiers et de flécher les actions nécessaires. LibreFlow gère l’historique de chaque modification et la nomenclature est capable de lancer les éditeurs (Blender, Maya…), et permet de suivre le worflow. Et esprit « libre » oblige, il est bien sûr disponible gratuitement sur le Gitlab des Fées.

 

Huit Nas Synology totalisant 240 To de mémoire. © Gwenaël Cadoret

Nas et Nuc

Le stockage est assuré par huit Nas Synology, totalisant 240 To, dont 48 dédiés à la production. Deux Nas sont dédiés aux projets en cours, en 10 gigabits. Les autres servent pour les copies de secours, l’archivage… Des backups extérieurs sont effectués toutes les nuits pour tous les projets. Pour l’échange et certaines bases de données, des serveurs sont loués chez OVH. « La réplication des bases de données est utile, pour limiter la latence avec les studios éloignés. » Les outils Redis et MongoDB permettent de simplifier la démarche, alors que le framework autorise des lectures locales et écritures à distance. Par ailleurs, le conteneur Docker est massivement utilisé pour déployer les services.

 

Des Nuc font office de « mini serveurs ». © Gwenaël Cadoret

Plutôt qu’un nodal, les Fées ont opté pour des Nuc, Mini PC avec une RAM boostée à 64 voire 126 Go. « Ces petits matériels, faciles à déployer, suffisent pour faire office de mini serveurs. Cela permet que tout reste dans le bureau. Même pour les gros projets, les temps de rendus sont très faibles. Les calculs peuvent être effectués par les machines des graphistes. » Une contrainte, mais qui correspond à un engagement environnemental. Pour autant, la virtualisation de machines n’est pas à l’ordre du jour, sauf en cas d’accroissement temporaire de l’activité. Le remote streaming de postes locaux, avec des applicatifs de type Parsec, suffit pour les créatifs installés à distance. « Au moins, tout est déjà configuré ici. »

 

 

Conviction forte

L’IA n’est clairement pas une priorité. « C’est une technologie intéressante, mais elle pose de grandes questions environnementales, avec une consommation de ressources massives. » Surtout, c’est un sujet majeur d’un point de vue éthique : le studio veut défendre le travail des créateurs. « Les IA génératives sont en grande partie basées sur un pillage à très grande échelle du travail des artistes. »

La seule exception, ce serait « en préprod et milieu de prod, en sparring-partner pour se poser des questions ». Ou même pour des travaux complexes d’upscale. Mais au vu de l’exigence de rendu, les outils ne sont pas au niveau pour le pixel final. C’est le plus important pour Flavio Perez, qui rappelle la conviction du studio : le projet est la priorité. « Celle-ci doit permettre de libérer les graphistes des contraintes, d’une charge mentale. Mais elle doit s’effacer, à la fin. On ne fait pas le genre de films qui montrent la dimension technique. Nous, on accompagne des créations d’auteurs européens souvent portés sur la narration et l’artistique. »

 

Croissance douce

Pour l’avenir, l’intention est de se développer, en passant progressivement à trente salariés. Cela se pourrait grâce à une nouvelle activité autour de formats série-télévision. Le nombre de longs-métrages – à ce jour un par an – pourrait également évoluer. De même que l’activité muséographique. « Tout cela permettrait que notre travail de R&D, souvent créé sur mesure pour chaque projet, puisse être amorti sur d’autres. Car cela nous coûte cher ! »

Néanmoins, il n’est pas question de remettre en cause la liberté de choix. « Il faut que les projets aient du sens pour l’équipe. » Ce sera le cas, logiquement, en privilégiant les productions à rendu 2D. Une autre perspective pourrait être de fonctionner avec un réseau de « studios amis », pour « créer un maillage adapté à chaque sujet, résoudre des problèmes ensemble… » Un moyen de faire face aux défis d’un marché instable, encore secoué par la crise post-Covid.

Mais à l’image de leur nom, résolument décalé et « difficile à traduire avec les studios étrangers », la Scop souhaite avant tout « ne pas trop se prendre au sérieux. On ne doit pas oublier que l’on reste un studio d’animation, qu’on est dans le monde du divertissement. » « Les Fées » n’ont pas fini de rester « spéciales ».

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #59, p. 98 – 101

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