L’incrustation est une technologie ancestrale qui date de l’époque pré-cinématographe. Même si à l’époque ce terme n’est pas employé, le principe est tiré des spectacles de magie qui se servent du fond noir pour faire apparaître des formes, des personnages, mais aussi des spectacles de lanternes magiques qui mêlaient des acteurs dissimulés dans une fosse avec ceux présents sur scène avec des jeux de miroirs.
Les trucages au cinéma remontent à ceux du théâtre et des jeux de machinerie (trappe, câble, rideau noir). Georges Méliès est considéré comme le père des trucages, dont le premier et plus utilisé consiste à remplacer un acteur par un autre, en arrêtant le tournage, en substituant l’un par l’autre et en reprenant le tournage. Puis il démocratise la prise de vue de cache contre cache et pour mener à bien ses projets. Il fait construire un studio de prise de vue à Montreuil doté d’une immense verrière permettant de bénéficier d’une luminosité importante et nécessaire à la création des effets visuels. Grâce à un jeu de poulies et de volets, il pouvait doser la lumière à sa guise.
Autre avancée, l’invention en 1907 de la peinture sur verre ou glass painting par Norman Dawson, qui permet d’étendre une partie d’un décor. Cela peut être utilisé en extérieur. Par exemple, on filme des acteurs sur un chemin et une peinture sur verre crée autour d’eux une forêt imaginaire et un château fantastique ou une jungle avec un temple mystérieux.
Cette technique est aussi utilisée en studio, par exemple pour des plans en contre-plongée où l’on filme le grill technique et on le remplace par une peinture sur verre. Cette technique évolue et devient le matte painting.
Dans un premier temps, les acteurs ou les sujets sont filmés sur un fond au début noir puis bleu avec l’apparition de la couleur ; le décor (maquette ou décor réel) est filmé séparément. À partir de la première séquence, le bleu du fond est transformé en un masque noir. Au final, on dispose un masque de l’objet en transparence sur fond noir et on crée un élément complémentaire avec l’objet noir sur fond transparent. Cette technique du cache/contre cache a été utilisée des décennies en argentique.
Le premier masque est appliqué sur l’objet ce qui permet d’obtenir le sujet principal sur fond noir et le second masque est appliqué au décor (silhouette du sujet en noir dans le décor). Le tout est filmé, ce qui permet d’incruster le sujet dans le décor final. Cette technique a progressé au fil du temps. Au début réservée pour des décors fixes, elle a évolué pour s’adapter à des plans avec une caméra en mouvement.
Globalement, ce principe est resté le même avec l’arrivée de la vidéo. La différence principale est que cela peut se faire en temps réel, en direct ou en postproduction. Les parties vertes de l’image vont permettre de créer un signal de découpe. Ce cache numérique créera un sujet noir sur un fond blanc et il sera ainsi possible de fondre les deux images, de superposer l’image incrustée sur la nouvelle image de fond.
Tournage fond vert : quelques conseils
En tournage numérique, le fond vert a remplacé le fond bleu et est utilisé car cette couleur primaire à une luminance plus élevée que le bleu et le rouge. Le vert, du moins sur notre planète, est la couleur qui est la plus opposée de la teinte chair et de la carnation humaine. Si autrefois, le vert était utilisé pour des tournages vidéo et le bleu pour le cinéma, les caméras numériques ont plutôt eu tendance à généraliser le tournage sur fond vert. Enfin, les capteurs des caméras actuelles utilisent une matrice de Bayer qui est plus sensible au vert.
Beaucoup de petits plateaux sont disponibles. Sur le principe, le fond vert permet virtuellement de recréer un espace. Toutefois un plateau « liliputien » pose des problèmes. Il faut que votre sujet principal, acteur ou présentateur, soit suffisamment décollé du fond (au moins un mètre cinquante). Il faut une certaine hauteur sous plafond si les projecteurs sont placés sur un grill. Si vous ne pouvez pas prendre en compte ces différents points, vous aurez des différences d’éclairage, des risques d’ombre…
Le fond vert doit être éclairé de manière uniforme. Mieux votre sujet sera éclairé, plus simple seront les étapes de postproduction, de keying. Certains studios sont équipés d’éclairage dit de cyclo, qui donnent une luminosité puissante et étale.
Différents types de verts
La texture de votre fond vert va influencer également l’éclairage. Les sources lumineuses ne réagiront pas de la même façon si le fond est un tissu, un papier ou un mur peint. Dans le cadre de l’utilisation d’un tissu, il faut qu’il soit tendu, sans plis. Si votre acteur est trop près, il risque de créer une ombre parasite sur le fond.
Il faut éviter que le vert ne se réfléchisse sur votre sujet car cela va créer une « frange » autour. Sur les cheveux d’une actrice, notamment avec des cheveux longs blonds, cela peut s’avérer catastrophique.
Il faut éclairer son fond et éclairer son sujet pour qu’il soit décollé du fond et qu’il soit ensuite visible sur le nouveau fond. L’éclairage du fond étant indépendant du fond lui-même, il est donc possible de créer des intentions artistiques sur le personnage ou par exemple de faire passer une ombre de branche si vous incrustez votre acteur au cœur d’une forêt maléfique.
Il existe des fonds verts facilement transportables en tissus, possédant un revêtement anti-froissement. Ce tissu est fixé sur un cadre en aluminium léger et autoportant. Il existe différentes tailles, dont certains modèles font quatre mètres de large sur deux mètres trente de haut. Ce même tissu peut être utilisé sur un support de fond avec des tailles pouvant atteindre sept mètres de large et trois mètres de haut.
Outre le fond vert, il faut avoir ensuite un logiciel ou du matériel hardware pour réaliser l’extraction de votre acteur ou sujet filmé sur fond vert pour l’incruster dans le décor que vous souhaitez. Ce logiciel pourra être un plug-in, être inclus dans votre application de montage, de compositing ou dans la régie vidéo intégrée.
Attention toutefois, selon le fond que vous avez choisi et votre réalisation, vous ne pourrez pas faire de mouvement comme par exemple un zoom sur l’acteur : le fond d’incrustation avec la nouvelle image restera fixe. Si vous souhaitez que les images de fond suivent les mouvements de la caméra (pan, tilt, zoom) il faudra utiliser des applications dites de studio virtuel. Il s’agit alors d’un dispositif beaucoup plus complexe. Il faut en effet que les données de la caméra soient récupérées par le logiciel de l’application de studio virtuel et servent à calculer en temps réel l’image de fond. Ces images sont générées à partir de moteur 3D temps réel (moteurs de jeu ou applications développées spécifiquement).
Les logiciels de visioconférence proposent de remplacer le fond de votre image fournie par votre caméra par une autre image et pourtant vous n’avez pas de fond vert. Le logiciel utilise en fait un algorithme pour détourer votre contour en utilisant les données de carte de profondeur et faire une incrustation à la volée. Mais les contours sont taillés à la serpe et l’image finale d’une piètre qualité.
Le futur
Nous en avons parlé à plusieurs reprises dans Mediakwest n°38 et 39, mais de nouveaux plateaux de prise de vues et projets n’utilisent plus de fond vert pour leur incrustation, mais des murs de panneaux Led. Cette technologie, inaugurée sur la saison 1 de The Mandolarian mais aussi sur Mank de David Fincher, permet d’avoir une image de fond directement visible par les acteurs, créée en 3D temps réel par des moteurs de jeu comme Unreal d’Epic Games et qui suit les mouvements de la caméra.
Cette technologie outre l’aspect économique, offre plusieurs avantages notamment en termes de rendu colorimétrique et de travail sur la lumière. Si les acteurs sont censés être dans un désert ou un sur une planète exotique, ils auront la lumière de cette image en arrière-plan. Les acteurs sont également plus à l’aise dans leur jeu puisqu’ils ont une véritable image devant eux.
Toutefois, le problème majeur reste dans le coût de location de ces écrans qui doivent avoir un pitch assez fin et il faut également un plateau assez vaste pour placer la caméra à une certaine distance du fond en mur Led pour ne pas voir le raccord des dalles et pour ne pas avoir les acteurs sous exposés : un mur Led étant en effet très lumineux.
Cette évolution technologique, du fond noir des premiers spectacles au mur Led, n’a qu’une ambition : permettre de donner vie à l’imaginaire, d’augmenter l’image et de donner de la profondeur à votre histoire. Un outil supplémentaire dans la création, aujourd’hui à votre disposition.
Article paru pour la première fois dans Moovee #6, p.20/22. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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