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France Télévisions, la 3D temps réel au service de l’information. Ici sur le plateau de l'émission Stade 2 © DR

La 3D temps réel au service de l’information

Mediakwest : Pourriez-vous nous détailler les méthodes de production, notamment tout ce qui concerne studios virtuels et réalité augmentée, que vous avez mises en place au sein de France Télévisions ?
Victor Blanco : Je travaille à la cellule GTR pour « Graphisme Temps Réel » au sein de la direction des moyens de fabrication de France Télévisions, plus couramment appelée « la Fabrique France.tv ». La Fabrique est en charge de toute la fabrication interne des programmes de tournage et de postproduction pour les directions de l’info, des sports et de la production, les opérations spéciales, etc.

Il y a cinq ans, afin de rendre nos régies plus flexibles, nous avons commencé à équiper nos plateaux de solutions techniques temps réel et ainsi ne plus systématiquement faire appel à des éléments graphiques rendus par des graphistes. Parallèlement, les décorateurs exprimaient de plus en plus leur souhait de sortir du format 16/9. Malgré la capacité phénoménale des mélangeurs dans nos régies, le format 16/9 restait LA contrainte. Les évolutions technologiques et techniques nous ont beaucoup aidés, en particulier l’émergence des écrans Led (composés de dalles carrées – donc pas 16/9) qui ont permis plus de liberté dans les décors. Dans ce contexte, notre objectif était de trouver une solution efficace et souple pour alimenter les nombreux écrans aux multiples formats. Au même moment, les moteurs graphiques appelés « Powerwall » commençaient à prendre de l’envergure.

 

Quel fut alors le choix de France Télévisions ?
France Télévisions s’est équipée en Orad (depuis racheté par Avid). Et c’est ainsi que nous avons déployé le graphisme temps réel sur nos plateaux, qui existait déjà grâce aux synthés (Chyron avec « Lyric » était clairement un des leaders du marché). Et nous avons regroupé tous nos acteurs du graphisme temps réel : la cellule GTR s’est alors constituée de quatre collaborateurs, deux pour les synthés Chyron et deux pour Orad.

L’habillage écran était la première étape. L’idée était de pouvoir faire passer un objet d’un écran à l’autre en temps réel, sans aucune contrainte pour les graphistes : c’est-à-dire sans être obligé de découper en plusieurs fichiers 16/9 qu’il faudrait ensuite lire simultanément en régie. Grâce au graphique temps réel, le graphiste fourni un seul fichier et c’est le powerwall qui découpe et diffuse dans les écrans.

 

Et l’étape suivante ?
Par la suite, nous avons poussé l’usage de ces mêmes machines, en capacité de faire des powerwalls 2D, pour faire de la réalité augmentée 3D avec du tracking de caméras.

 

Sur quel type de programme avez-vous initié vos nouvelles méthodes ?
Pour le journal de vingt heures de France 2, et surtout grâce à Nicolas Chateauneuf, journaliste, qui réalise des séquences éditoriales en réalité augmentée. À l’époque, c’était du trucage classique en surimpression avec des graphistes. Pas à pas, nous avons implémenté la réalité augmentée sur le plateau, en plus des séquences d’infographies dynamiques 2D dans les écrans. Le même outil servait aux deux avec un gain de temps colossal. Et pour l’info, c’est crucial ! En partant de zéro, nous avons produit des projets en quatre jours, contre un délai de 10-15 jours avec l’ancienne méthode.

 

Temps, coût, qualité… comment les concilier ?
France Télévisions a choisi de privilégier le temps et, par la même occasion, le coût, tout en essayant de préserver la qualité. Un sacré défi ! En privilégiant le temps, on gagne en réactivité et le coût est forcément moindre lorsqu’on ne mobilise un graphiste que quatre jours. Néanmoins, il est évident qu’on ne peut pas concevoir le même rendu graphique qu’en quinze jours. France Télévisions a décidé de compenser en misant sur le journaliste et la qualité éditoriale : « La réalité augmentée au service du contenu ». Des séquences graphiquement plus sobres mais plus pédagogiques.

 

Comment s’est fait le passage de la réalité augmentée au studio virtuel ?
Entre la réalité augmentée et le studio virtuel, il n’y avait qu’un pas ! Notre ambition tenait au fait que si nous étions capables de mettre un objet 3D sur un plateau, nous pourrions construire tout le décor en 3D et replacer le présentateur dedans via la technique du fond vert. Tous les moteurs de rendu émanant (Vizrt, Ross, Avid…) étaient déjà en ordre de marche et nous avons donc utilisé les mêmes machines, sans nouvel investissement. Mais il y a deux ans Epic Games, la marque de jeux vidéo, décide, via son moteur de rendu Unreal Engine, de s’allier à ces broadcasters audiovisuels. Un événement majeur ! À ma connaissance, Zero Density est l’un des pionniers du secteur.


Et du coup, vous avez commencé à travailler avec Dreamwall ?
Oui, lors des élections présidentielles de 2017 pour des séquences éditoriales. Avec Dreamwall, nous avons démontré les capacités graphiques et d’intégration d’Unreal, lors notamment de la visite de Laurent Delahousse dans le bureau du président et dans la cour de l’Élysée. La machine s’emballe, chez nous comme sur le reste du PAF. Dreamwall et Zero Density ont vraiment ouvert la voie. Ross conclut un partenariat avec Unreal, Avid fait de même, Chyron le finalise. Seul Vizrt n’a pas fait ce choix.

 

En quoi ce partenariat des broadcasters avec Unreal révolutionne-t-il votre quotidien ?
Il a radicalement changé les choses parce que tous les broadcasters ont fait le choix de rajouter Unreal à ce qu’ils faisaient déjà. À France Télévisions, ce fut un vrai bonheur ! Nous avons pu faire du powerwall + de la réalité augmentée + du studio virtuel avec le même personnel déjà formé en exploitation, sur les mêmes outils, les mêmes machines, les mêmes interfaces d’utilisateurs. Pour la surcouche Unreal, seuls Lucas Bastian et moi-même, les deux intégrateurs, avons eu à nous former, car derrière tout se gère dans les interfaces Avid standard.

 

Vous commencez alors à faire du studio virtuel en interne…
Nous avons un atelier vidéographique à la Fabrique situé à Nancy avec Thomas Lagache, graphiste que nous avons formé à l’intégration sur Unreal et qui nous livre sur des standards broadcast très faciles à intégrer en machine. Nous continuons de fabriquer les séquences éditoriales de Nicolas Chateauneuf sur des délais extrêmement courts parfois, 24 ou 48 heures. Vous connaissez le fameux triptyque : on ne peut pas avoir quelque chose de magnifique, pour pas cher et livré très vite sans sacrifier l’un des trois. Quand on a un outil comme Unreal, qui est gratuit, calcule en temps réel et sort des graphismes professionnels, forcément cela change la donne.

 

Quelles furent vos premières installations de studio virtuel ?
L’envie était née depuis quelque temps à la Fabrique, mais il fallait un partenaire, un projet pour concrétiser notre ambition. En mai 2019, avec l’appui de la direction des sports, la décision est prise de transformer l’un de nos plateaux du siège en studio virtuel 100 % vert pour accueillir Stade 2 dès septembre en direct sur France 3, tous les dimanches à 20 heures et en public. Toutes les forces vives de la Fabrique se sont mobilisées pour relever le défi et créer un studio virtuel en seulement deux mois, durant la période estivale.

 

Combien de caméras sont utilisées sur Stade 2 ?
Il y a trois caméras trackées, non pas mécaniquement, mais avec un système Mo-Sys avec détection de pastilles au plafond. Le plateau accueille plusieurs émissions et il nous fallait un système permettant le montage/démontage du rail et de la grue, tout en garantissant le tracking plug & play. Aussi, dans un souci d’optimisation de nos moyens, le plateau peut fonctionner avec l’une de nos régies fixes ou avec l’un de nos cars-régies. Tout est vraiment plug & play et se fait dans la journée, c’est la force de l’aspect « jeu vidéo » de cet outil. Il y a aussi des caméras non trackées, une autre économie, qui filment les invités avec le public dans les gradins en arrière-plan, donc pas besoin de tracking car pas de fond vert dans le champ. Il faut savoir ruser, jouer avec le système et le tout fonctionne à merveille.

 

Outre Stade 2, quelles sont les autres demandes auxquelles vous avez répondu ?
Très vite les magazines de l’info Pièces à conviction et Nous, les Européens ont souhaité passer au virtuel. La confiance était acquise et les demandes se sont multipliées. En décembre, nous avons fait le Téléthon: un plateau en direct et en continu avec du public, toute la journée, à l’intérieur d’un phare virtuel. Pour les élections municipales, le plateau de France 3 National était virtuel, une première ! Même si, pour que les invités soient à l’aise, il faut toujours une table et des chaises bien réelles. Tout s’est très bien passé… Et le confinement est arrivé dans la foulée !

 

Comment vous êtes-vous organisés pendant ce confinement ?
La direction de France Télévisions a été très réactive. La présence des collaborateurs sur les sites a été drastiquement réduite et la plupart des moyens techniques fermés. Seuls ont été conservés sur site les JT de France 2, France 3 National et France 3 Paris Ile-de-France qui ont été mutualisés sur un même plateau et une même régie. Une cohabitation grandement facilitée par le powerwall. Aussi, France TV Studios, en charge de répondre aux demandes du ministère de l’Éducation avec ses programmes Nation apprenante, nous a demandé de participer au programme d’éducation La Maison Lumni, en plus des cours avec des professeurs de l’élémentaire, du collège et du lycée.

 

Vous avez utilisé le même plateau ?
Non, pour des raisons de sécurité, nous ne pouvions pas fabriquer ce programme au siège mais la cellule GTR a été chargée de créer le décor virtuel de la Maison de Lumni, dans un délai d’une semaine. Nous avons livré comme d’habitude en deux-trois jours les premières versions, puis effectué quelques modifications. Le studio 107 à la Plaine Saint-Denis (avec AMP-Visual et AD-TV sur Zero-Density) a su parfaitement répondre à la demande de France TV Studio. Par la suite, nous avons livré à la direction de l’info, en moins d’une semaine, le décor virtuel de l’émission spéciale #EtAprès : la grande émission des Européens. Puis, nous avons travaillé sur Jouons à la maison, diffusé tous les samedis et dimanches à 20h30 sur France 3, La Dictée toujours pour France 3, Passage des Arts pour France 5 et enfin l’Eurovision pour France 2. Création, fabrication, intégration ou exploitation, nous étions déjà tous en ordre de marche.

 

Vous deviez aussi œuvrer sur les Jeux olympiques de Tokyo qui ont été reportés à 2021…
Le projet était en cours, nous avions déjà créé et commencé à intégrer le décor, tout était prêt. Dommage, mais ce n’est que partie remise.

 

Vous avez indiqué que vous étiez trois à la cellule Graphique Temps Réel, est-ce suffisant ?
Nous sommes effectivement deux statutaires, Lucas Bastian et moi-même, plus un CDD, Jean-Christophe Allain, pour la partie intégration. Heureusement nous avons aussi l’apport créatif et graphique de Thomas Lagache. Quatre personnes pour tout France Télévisions, c’est certes peu et quand l’un de nous prend des congés, nous nous trouvons un peu dans le rouge. Mais nos projets sont toujours à délais très courts et cette équipe « commando » c’est aussi l’une des clefs de notre succès. Pour rappel, le choix de France Télévisions a été de séparer la création/intégration de l’exploitation, nous n’avons donc pas à être tout le temps présents sur site, tout roule avec le personnel des régies.

 

Quelle est votre vision du futur ?
L’avenir s’inscrit dans la continuité de ce qui se passe avec la crise sanitaire qui a engendré une nouvelle redistribution des grilles de programmes. Le groupe France Télévisions a démontré sa capacité à répondre à la demande en programmes informatifs et éducatifs, rapidement et efficacement. La décision de la Fabrique de passer au studio virtuel en septembre est payante aujourd’hui et cela fonctionne même en direct, avec du public et même pour des soirées électorales. Tous les voyants sont au vert !

 

Vous êtes extrêmement confiant ?
L’une des principales inquiétudes était de mettre en situation des invités dans un environnement complètement « vert ». L’expérience des élections nous a prouvé que les invités pouvaient être surpris mais pas perturbés pour autant. Le fait d’avoir un retour en direct à l’antenne les rassure. Très vite, les invités oublient le décor virtuel pour se concentrer totalement sur le propos éditorial qui en sort gagnant. Les plateaux en décors réels ont encore beaucoup d’avenir, mais les powerwalls ont ouvert le chemin de tous les possibles. Les décors seront de plus en plus originaux et créatifs. La réalité augmentée a énormément d’avenir, c’est une certitude. Par exemple, nous avons conçu en très peu de temps une séquence avec Laurent Delahousse sur Notre-Dame de Paris qui a remporté un énorme succès. Elle répondait à une demande éditoriale très précise et tout s’est déroulé sans souci. L’audiovisuel devra rester flexible dans les années à venir via des techniques simples et polyvalentes. Un seul et même outil pour faire powerwall, réalité augmentée et studios virtuels : c’est clairement un gage de confiance.

 

Vous avez parlé du regard plutôt bienveillant porté par les journalistes et les animateurs. Côté techniciens et réalisateurs, des appréhensions existent. Comment peut-on les rassurer ?
En fait, de nouveaux métiers et de nouvelles façons de faire son métier apparaissent. Pour les réalisateurs, c’est une autre façon de penser la conception des émissions. Chez France Télévisions, nous avons travaillé avec Anthony Forestier pour Stade 2, La Maison Lumni, Jouons à la maison, L’Eurovision, Passage des Arts, et bien d’autres. Je pense que la plupart des réalisateurs n’ont pas encore eu l’opportunité de travailler sur fond vert. Pour ceux qui l’ont expérimenté, ils ont eu besoin d’un peu de temps, puis ils s’approprient très vite le principe.

Les métiers de la lumière sont également très impactés et c’est plus compliqué. On n’éclaire pas un plateau fond vert comme un décor en dur. Un travail en amont avec nous est essentiel. Nicolas Usdin nous a démontré que l’apport d’une direction photo spécifique était une clef de la réussite d’un décor virtuel. En ce qui concerne les techniciens vidéo en régie, rien ne change techniquement. Le fait qu’ils soient chargés du chromakey les met au cœur du système : le réalisateur, le directeur photo, les cadreurs sont obligés de converger vers eux, ce qui est assez valorisant.

Les machinistes décors sont aussi impactés. Il y a moins de montages/démontages de décors sur les plateaux. Toutefois, il y a toujours une table, des chaises, quelques éléments qu’il faut changer, replacer parfois fréquemment dans une même journée car les émissions s’enchaînent davantage et plus vite. Et le positionnement des éléments de décors réels est beaucoup plus millimétré. Enfin, il est capital de travailler en étroite collaboration avec les décorateurs qui, outre leur créativité, connaissent parfaitement les règles de création de décors qui demeurent malgré le virtuel. Il convient de respecter ces règles de base. C’est leur métier et nous avons besoin d’eux.

 

Justement, quelles compétences recherchez-vous pour élargir les équipes ?
En fait l’idéal est le choix opéré par la Fabrique : créer une équipe et jouer sur la complémentarité. Mon collègue Lucas Bastian est issu de la régie, du secteur vidéo et détient en plus des compétences graphiques avancées. Tous ceux qui viennent de la régie ont un énorme avantage : ils connaissent l’exploitation. Notre collègue Jean-Christophe Allain vient du monde de la coordination graphique et a un profil plutôt d’ingénieur. À l’atelier vidéographique, Thomas Lagache est un pur graphiste, un créatif. C’est la combinaison parfaite… des compétences complémentaires et surtout pas l’homme-orchestre !

 

Je vous laisse conclure…
Depuis cinq ans, à part la séquence présidentielle avec Dreamwall, nous n’avons jamais travaillé avec une agence graphique, non pas qu’on le refuse, mais aucune agence graphique ne s’aligne sur ce type de création. Et inversement, les concepteurs de plateau non plus ne proposent pas de plateau virtuel, alors que leurs plateaux sont modélisés en 3D. Je le regrette. Actuellement, on ne fait appel au fond vert qu’en cas d’urgence ou pour des contraintes économiques fortes. Pourtant, depuis plusieurs années, nous démontrons que le virtuel est aussi une chance, un puits de possibilités au service de la créativité. Vivement que tous les acteurs du secteur s’y mettent, on en sortira tous gagnants.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #37, p. 16-20. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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