L’émergence du cinéma s’est accompagnée d’un développement des studios en France avant que les tournages en décor naturel ne se multiplient dans les années 1950, entraînant avec eux un désintéressement pour les plateaux de tournage. C’est alors que des petites structures de location de matériel et de décor indépendantes des studios ont progressivement fait leur apparition. À cette époque, la diminution du nombre de plateaux de tournage s’explique également par la spéculation immobilière et s’inscrit dans la désindustrialisation du pays, notamment dans les années 1960.
Un contexte propice à la création de plateaux de tournage
Selon la chercheuse Gwenaële Rot, le regain d’intérêt pour les studios traditionnels au XXIe siècle en France débute avec la création de la « Cité du cinéma » par Luc Besson en 2012. Ces studios intéressent les pouvoirs publics qui comptent sur ces structures pour dynamiser l’économie. C’est ainsi que, longtemps sous-dotée de studios de tournage, la France tente aujourd’hui de rattraper son retard. Le programme France 2030 s’efforce de répondre aux besoins et à l’évolution des pratiques cinématographiques et audiovisuelles en soutenant l’agrandissement de structures existantes ainsi la construction de nouveaux studios dans tout l’hexagone.

Dans le cadre de l’appel à projet La Grande Fabrique de l’Image, les programmes sélectionnés permettront d’augmenter significativement la surface des plateaux de tournages et de backlots. Avec 153 000 m2 de plateaux de tournage et près de 200 000 m2 de backlots, la France se trouvera alors dotée de la plus grande surface de studios en Europe. L’objectif est de pouvoir concurrencer les autres studios européens et d’attirer des tournages étrangers, notamment de grosses productions américaines. Cet investissement se fait dans un contexte particulier, le secteur est en pleine croissance, ce qui rend l’investissement dans le cinéma et l’audiovisuel rentable. Sur 1 euro investi dans un tournage, il y aurait 7,6 euros de retombées économiques, notamment pour le territoire (restauration, hôtel, tourisme, etc.).
Dans la prévision d’un doublement du volume des productions par deux d’ici 2030, il semblait important de fournir au territoire les outils pour répondre aux futurs besoins le plus rapidement possible. Si cette multiplication des tournages se confirme, la construction de studios va également dans le sens d’un besoin de rentabilité et de flexibilité pour les productions par rapport aux tournages en extérieurs, soumis à des contraintes météorologiques, écologiques, logistiques, etc. L’évolution des technologies explique également ce retour au studio.

Le tracking et le temps réel pour tous ?
Quelle que soit la taille du plateau et l’industrie ciblée, on remarque que certaines technologies, comme le tracking en temps réel, sont de plus en plus adoptées par les studios. Qu’il s’agisse de plateaux pour le cinéma ou pour l’audiovisuel, ces systèmes de tracking de caméra ne cessent de se démocratiser.
Fondé en 2011, Studio 51 s’est démarqué à l’origine en proposant sur son plateau de 100 m2 un grand cyclo en vert qu’il était possible de peindre dans toutes les couleurs souhaitées, à moindre coût. Le studio s’est en partie spécialisé dans le fond vert ainsi que la VFX 3D et le temps réel.
Massi Chibi, CEO de l’entreprise, s’est dit « bluffé » par la technologie de la réalité virtuelle en temps réel en 2018, lors d’un tournage ayant eu lieu au sein de son studio avec une technologie étrangère. La 3D immersive permettait de réaliser des mouvements de caméra trackés. Suite à cela, le studio a investi dans cette technologie afin de l’avoir à demeure.

Les chaînes de télévision qui comptent parmi leur clientèle utilisent désormais régulièrement ce procédé, notamment France Télévisions. Cela permet de recréer des plans impossibles à réaliser sans cette technologie, par exemple, en filmant la journaliste à l’intérieur d’un tombeau pour une émission de Des Racines et des Ailes.
Les projets qui nécessitent l’usage de tracking en temps réel sont de plus en plus courants. A Fabrica, qui possède un plateau de tournage à Ajaccio, collabore régulièrement avec des chaînes de télévision. Pour les besoins d’un projet de jeu télévisé, A Castagna, pour France 3 Via Stella, Antoine Gannac, directeur des productions, explique que le plateau de tournage a été équipé d’un système de tracking de caméras (Mo-sys) sur fond vert. Deux équipes s’affrontent dans ce jeu télévisé, l’une d’elles est à distance, la transmission est réalisée grâce à un Aviwest.
Les studios de plus grande envergure sont tous équipés de systèmes de tracking, et les projets en cours de création, comme PICS studio à Montpellier, ne font pas exception. Les techniciens doivent donc progressivement se former à ces nouvelles technologies. L’objectif est également de réduire les coûts afin de proposer la 3D temps réel à une clientèle plus large. Massi Chibi confie que, lors du premier essai, il a fallu quatre jours pour tourner le contenu dont deux jours d’installation et une journée de répétition. S’ajoutaient à cela les jours nécessaires à la création du décor. Désormais, le tournage peut se faire deux fois plus rapidement grâce à l’évolution des puissances de calcul. Les technologies avancent et permettent d’alléger les coûts et de proposer progressivement des tarifs identiques en 2D et en 3D.

La production virtuelle sur mur Led se démocratise également. Plateau Virtuel fut le premier studio en France à se lancer dans l’aventure. Les écrans Led ne cessent de se perfectionner. Bruno Corsini, co-fondateur de Plateau Virtuel, explique avoir fait l’acquisition de murs Led Sony spécialement créés pour la production virtuelle. Le plateau est désormais fixe, situé au studio du Lendit à Saint-Denis.
Sans pour autant remplacer complètement le fond vert, cette technologie permet d’apporter des solutions adéquates pour gérer les problèmes de réflexion que l’on peut rencontrer avec le fond vert. Les acteurs et techniciens peuvent également se situer dans l’espace.
Les studios plus généralistes proposent des plateaux de tournage équipés à la fois de murs Led et de fonds verts afin de pouvoir répondre à tous les besoins d’un tournage dans un même lieu. L’engouement autour de la production virtuelle se retrouve alors dans de nombreux studios : Provence Studio, Studio d’Épinay, etc. Les nouvelles technologies entrent progressivement dans des structures plus généralistes afin de permettre à des tournages d’envergure d’avoir à disposition toutes les techniques possibles in situ.

Des besoins spécifiques pour certaines technologies
La progression de la VR transforme également l’ergonomie du studio. Pour Mathias Chelebourg, CEO d’Atelier Daruma, « chaque projet en VR est si innovant par nature qu’il est très difficile de stabiliser une technique à proprement parler et donc un studio type ». La réalité virtuelle mêle plusieurs savoir-faire (cinéma traditionnel, animation, jeu vidéo, etc.) ce qui nécessite une adaptation quant à l’organisation, le travail de réalisation ne trouve pas sa source uniquement sur les plateaux de tournage.
Mathias Chelebourg explique que sa pratique est « centrée sur l’usage de la motion capture […]. Nous disposons alors de notre propre plateau mobile de performance capture en Optitrack et de plusieurs outils maison ».
La démocratisation de la VR pourrait faire augmenter les besoins techniques pour ce type de projets et donc la nécessité d’infrastructures itinérantes ou non, avec les savoir-faire inhérents aux technologies utilisées.

L’arrivée de la vidéogramétrie, moins démocratisée, fait également évoluer les studios et les techniques. XDProductions occupe un studio de 500 m2 à Bry-sur-Marne, possédant un cyberdôme qui permet de générer des milliers d’images quotidiennement pour couvrir les besoins de la réalisation d’un long-métrage. La société a également ouvert un second studio sur l’Île de la Réunion, accompagné d’un plan de formation sur place. Ces captations peuvent également être réalisées grâce à un studio mobile. Jacques Peyrache, fondateur d’XDProductions, prévoit pour cela un parc de cent caméras 4K. Les outils de calcul et les caméras pourront être transportés n’importe où et une diffusion live d’un événement sera réalisée à l’aide de la vidéogramétrie. L’intelligence artificielle permet d’améliorer des technologies existantes, notamment en termes de 3D. À l’avenir, avec seulement quelques photos d’un environnement, celui-ci pourra être recréé. Cela permettra de diminuer les déplacements et facilitera le travail.
Une clientèle élargie
En dehors de l’industrie cinématographique, de nombreux studios de taille plus modeste sont créés sur tout le territoire. Amplifiés par la crise du Covid, les besoins de certaines entreprises pour produire un contenu audiovisuel de qualité – parfois en live – ont augmenté. Le Covid a fait croître la demande car les entreprises ont dû se tourner vers le digital : les événements d’entreprise en live stream ont explosé depuis le confinement. L’utilisation d’un studio pour une entreprise est un nouveau médium afin de réaliser des webinaires, sans que les personnes n’aient besoin de se rencontrer en présentiel. De petites infrastructures proposent aujourd’hui des solutions adaptées à ce type de clientèle.
Massi Chibi, CEO de Studio 51, confie que « pendant le confinement, on tournait essentiellement ce type de contenu [les live streams ou vidéo d’entreprises] tous les jours » car la fiction était à l’arrêt. Post-confinement, ces habitudes sont restées, et certaines sociétés continuent à réaliser des événements live en studio afin de toucher des personnes en distanciel, partout dans le monde. Les audiences peuvent alors atteindre plusieurs milliers de personnes.
Ces nouvelles formes de besoins ne sont pas identiques à celles de l’audiovisuel mais elles représentent un marché supplémentaire auquel les studios tentent de répondre. Les moyens investis par les youtubeurs ou les streameurs se sont également amplifiés. Chez Studio 51, l’évolution de ces corps de métiers a été observée, des youtubeurs peuvent aujourd’hui tourner des contenus sur leur plateau avec un budget équivalent à certaines chaînes de télévision.
Selon les besoins de la clientèle, les plateaux présentent des équipements très différents. Contrairement aux plateaux de cinéma traditionnels, les petits studios consacrés en partie au live stream possèdent parfois du matériel moins haut de gamme pour ce qui est de la prise de vue et font davantage appel à des systèmes automatisés. Les déplacements des caméras sont de plus en plus robotisés. Le nombre de techniciens employés ne décroît pas forcément sur les plateaux car d’autres technologies voient le jour et nécessitent, elles, l’intervention humaine.

L’objectif est de s’adapter à la clientèle et de proposer un bon rapport qualité-prix. Rami Mustakim et Antoine Santi ont fondé MonStudioTV en 2018 en partant du constat qu’avec l’évolution des outils, des clients pourront se filmer avec un téléphone sans faire appel aux professionnels. Ils ont cherché à apporter des solutions de qualité pour leur clientèle constituée d’institutionnels. Ce studio fait vivre une expérience « comme à la télé » lorsque leurs clients doivent s’exprimer. Techniquement, beaucoup de choses peuvent être autogérées (places de la caméra, disposition, etc.).
Chez MonStudioTV, les techniciens sur place accompagnent et rassurent les clients. Le Dugan Automixer est une des technologies choisies par le studio pour s’affranchir d’un ingénieur du son une fois que le système a été réglé. La solution proposée est abordable avec une bonne qualité de restitution de l’image et du son. Cette automatisation pourrait s’accélérer avec le développement de l’IA mais, pour Rami Mustakim « il y a besoin d’humains capables d’accompagner ».
Cohabitent ainsi des petites, moyennes et grandes structures. Chacune proposant un service adapté à sa clientèle. Provence Studios, Studios d’Épinay, Pics Studio, etc., ces grands studios possèdent ou possèderont des techniques mixtes afin de pouvoir accueillir des tournages dans leur intégralité. Ces grandes structures prévoient toutes de construire un véritable écosystème autour du studio, avec notamment un volet formation : Provence Studios met à disposition des services aux écoles de la région ; de même, PICS Studios devrait accueillir l’École 24 et Travelling. On retrouve dans ces structures l’esprit anglo-saxon « one stop, one shot », dont rêvaient déjà de grands réalisateurs français au début du siècle dernier…
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 56-59
